La vérité et la machine

Le 15 octobre 2006  - Ecrit par  Benjamin Werner Voir les commentaires

Longtemps réservée aux informaticiens et logiciens, la vérification formelle
de démonstration commence à être utilisée par une fraction
grandissante de la communauté mathématique.

En décembre 2004, Georges Gonthier a annoncé l’achèvement de la
formalisation complète de la preuve du théorème des quatre couleurs
avec le logiciel Coq [Go]. Cette nouvelle a depuis été assez
largement relayée par la presse scientifique de grand public et même
généraliste ; c’est d’autant plus remarquable que la nature exacte de
ce résultat est finalement relativement difficile à expliquer. Par
ailleurs, plusieurs résultats mathématiques célèbres ont été revérifiés
par des systèmes de preuve au cours de l’année écoulée, en particulier
le théorème des nombres premiers ou le théorème de Jordan. On peut
donc s’interroger s’il s’agit là d’une coïncidence chronologique ou du
début d’un mouvement plus vaste.

Preuves formelles : historique

La quête de la correction

On considère en général que la logique mathématique moderne est née à
la fin du XIX$^{e}$ siècle, avec les travaux de logiciens tels que
Frege, Peano, Zermelo ou Russell, qui ont contribué à la définition
précise de formalismes tels que l’arithmétique, la théorie des
ensembles ou les premières formes de la théorie des types. À partir de
ce moment-là, on peut considérer une preuve mathématique comme étant
elle-même un objet mathématique, dont la correction repose sur des
règles syntaxiques, bien comprises et non ambiguës. Dans la plupart
des formalismes, les preuves possèdent un structure d’arbre. Par
exemple, étant donnés une preuve $\sigma_A$ d’une proposition $A$ et
une preuve $\sigma_B$ d’une autre proposition $B$, on peut les
combiner pour construire une preuve de la proposition A et B ; on
écrit la règle correspondante ainsi :

\[\displaystyle{\frac{\frac{\sigma_A}{\vdash A}\qquad \frac{\sigma_B}{\vdash B}}{\vdash A\wedge B} }\]

Le point de vue logique est donc qu’une proposition peut être déclarée
vraie dans
un certain formalisme si elle admet une preuve formelle vérifiant les
règles de ce formalisme. Un texte mathématique traditionnel peut alors
être vu comme une description informelle de cette preuve formelle ; le
but est de convaincre le lecteur mathématicien de l’existence de cette
preuve. C’est ainsi qu’au cours du siècle dernier, le consensus s’est
fait autour de l’idée que la vérité mathématique était une notion
exacte et objective.

PNG - 201 ko
Fig. 1 L’écriture mathématique de Frege (1872)

Toutefois, dans la pratique mathématique, cet objet-preuve est
longtemps resté virtuel. S’il est, en principe, possible
d’écrire, ou « dessiner », une preuve entièrement formalisée, sa
taille, c’est-à-dire le nombre d’étapes élémentaires de déduction,
rend cette entreprise à peu près impossible en pratique, si la
preuve n’est pas mathématiquement triviale. Qui plus est, il est vain de
croire qu’aligner des symboles peu intuitifs sur la papier réduira de
quelque façon que ce soit le risque d’erreur. En d’autres termes, la
logique mathématique est, au départ, une discipline fondamentale et peu
applicable destinée à être appliquée.

L’arrivée de l’ordinateur

Si un étudiant d’informatique d’aujourd’hui regarde les écrits de
Frege, il ne peut être que frappé par ce qui lui apparaîtra comme la
nature essentiellement informatique des notions développées. En effet,
de part leur construction arborescentes, les propositions et les
preuves sont typiquement des structures de données que les machines
savent manipuler. L’ordinateur est le candidat idéal pour construire,
stocker et surtout vérifier une preuve formelle.

Remarquons à ce titre, qu’il est important de distinguer les tâches de
construction et de vérification de la preuve. En
particulier, lors de la vérification, on ne cherche surtout pas
à rendre l’ordinateur « intelligent ». Au contraire, c’est le manque
d’imagination de la machine, sa précision mécanique voire
bureaucratique, qui permettent d’accorder à une preuve vérifiée par
ordinateur, un grand degré de certitude. C’est évidemment le but
recherché.

Chronologiquement, le premier système de traitement de preuve fut le
logiciel Automath développé par l’équipe de N.G. de Bruijn dans les
années 1960. On peut considérer ce pionnier comme l’ancêtre commun des
systèmes de preuves actuels. La plupart sont développés en Europe ou
aux États-Unis ; on peut citer parmi d’autres Coq, Isabelle et HOL
(U.E.) ou PVS (USA).

Des preuves de programmes aux preuves mathématiques

Les systèmes de preuve, comme tous logiciels, vivent d’abord à travers
l’utilisation qui en est faite. Si à leur débuts, les textes
mathématiques, on pourrait presque dire les classiques, ont été au
centre des tout premiers travaux de formalisation en général effectués
par les concepteurs mêmes, les centres d’intérêt des
formalisateurs se sont un moment éloignés des mathématiques pures, en
même temps que l’on découvrait un domaine d’applications privilégiés
des « méthodes formelles » : la preuve de propriétés de
programmes informatiques.

En effet, à l’image d’un objet mathématique, un programme obéit à des
règles formelles et précisément définissables. On utilise donc un
raisonnement de type mathématique pour garantir que telle ou telle
logiciel (comme une inversion de matrices) aura bien telle ou telle
propriété (sera involutive). Malheureusement, « à mains nues » cela
se révèle rapidement assez malcommode. En effet, une telle preuve de
correction peut certes faire appel à des mathématiques tout-à-fait
subtiles et non-élémentaires ; mais la pratique montre que raisonner à
propos d’un programme se révèle alors bien souvent plus bureaucratique
et fastidieux que de démontrer un théorème. C’est en grande partie du
au fait qu’un programme est lui-même un objet formel et le fait qu’il
soit correct « dans les grandes lignes » n’empêche pas qu’une petite
erreur suffise à faire échouer matériellement le programme.

La vérification de programmes est donc un domaine où :

  • La compréhension ou l’intuition du raisonnement est souvent moins
    utile que la pure rigueur
  • dont l’utilité des applications est évidente.

On comprend donc que la certification de
programmes a fait l’objet de nombreux travaux théoriques et pratiques.
On a donc intégré aux systèmes de preuves les techniques et les outils
permettant de raisonner à propos de ces objets particuliers que sont
les programmes.

Il est donc d’autant plus intéressant d’observer actuellement un
certain retour de l’activité de formalisation vers les
mathématiques. Une première raison est sans doute que les progrès de
ces systèmes les rendent plus confortables et efficaces, et donc aussi
plus intéressants pour les mathématiciens. Il semble toutefois qu’il y
ait d’autres raisons plus profondes à ce mouvement, liées à la nature
d’une partie des mathématiques contemporaines. C’est ce que nous
allons essayer de décrire sommairement ici.

Le question du calcul

Indépendamment de la question de la formalisation, le calcul
informatique joue un rôle de plus en plus important dans un certain
nombre de domaines mathématiques. Un exemple radical est la question
des preuves de primalité : il ne viendrait à l’idée de personne de
« prouver » une proposition comme « $2^{25 964 951}-1$ est premier »
sans recourir au calcul électronique. Si l’on veut toutefois
réellement produire une preuve, la meilleure
chose que l’on puisse espérer c’est de prouver que le programme
utilisé établit bien la primalité. Autrement dit, si les mathématiques
sont nécessaires pour prouver la correction de programmes, les
programmes peuvent intervenir à leur tour dans des preuves.

Bien sûr, la propriété de primalité est directement liée au calcul ;
mais il est aussi des théorèmes dont l’énoncé n’est pas
essentiellement calculatoire et dont les seules preuves connues
reposent pourtant sur des calculs importants, numériques ou
symboliques. De ceux-là, le plus célèbre est sans doute le théorème
des quatre couleurs. Ce dernier a été rejoint par la preuve de la
conjecture de Kepler, également célèbre. De fait, à travers de tels
résultats, l’ordinateur s’est invité au menu des mathématiciens et il
importe de comprendre le statut des preuves qui l’utilisent.

La particularité des quatre couleurs

Le théorème des quatre couleurs dit, rappelons-le, qu’il est toujours
possible de colorier une carte planaire, avec une couleur par pays, de
telle manière que deux pays ayant une frontière commune ne soit pas de
la même couleur. En général, on commence par ramener l’énoncé à la
quatre-coloriabilité de graphes planaires (chaque pays correspondant
alors à un sommet du graphe).

La suite de l’histoire est assez connue. Conjecturée en 1852, cette
proposition simple et remarquablement « concrète » a défié pendant
plus d’un siècle les efforts des nombreux mathématiciens, fameux ou
anonymes, qui ont cherché à la démontrer. L’aura quelque peu
mystérieuse de ce théorème auprès du grand public se renforçant encore
lorsque la première démonstration fut annoncée en 1976, car cette
dernière « faisait appel à l’ordinateur ».

Sans chercher, bien sûr, à
exposer les détails de la preuve, il est intéressant de comprendre
quel genre de tâche doit être dévolue à l’ordinateur. La preuve
commence par restreindre le problème à une classe de graphes planaires
triangulés appelés quasi 6-connexes. Ensuite, on se donne une liste
de petits graphes particuliers appelés configurations. Dans la preuve
originelle, on en comptait 1476, nombre ramené à 633 dans une preuve de
1995. On peut alors montrer que dans tout graphe triangulé et quasi
6-connexe apparaît au moins un de ces configurations ; c’est la
propriété dite d’inévitabilité. Il faut noter que même si cette étape
de la preuve est, pour des raisons évidentes particulièrement
fastidieuse, elle reste à la portée d’une équipe de mathématiciens. De
fait elle fut démontrée « à la main » pour la preuve de 1976.

On raisonne ensuite par récurrence sur le nombre de sommets du
graphe. En se donnant un graphe triangulé et quasi 6-connexe, on sait
donc qu’il contient une configuration. On peut alors « ôter » cette
configuration (en fait la remplacer par un sous-graphe plus petit) et
4-colorier le graphe obtenu par hypothèse de récurrence. Il resterait
alors à étendre ce coloriage du reste de la carte à la configuration
pour conclure. Las, il n’est en général pas possible de trouver un
coloriage de la configuration qui corresponde au coloriage du reste de
la carte. C’est là qu’intervient l’explosion combinatoire de la
preuve : en analysant, pour chaque configuration l’ensemble de tous les
coloriages possibles, on arrive à montrer qu’il est toujours possible
de réorganiser le coloriage du reste de la carte pour obtenir un
coloriage qui s’étende à la configuration.

Il faut pour cela considérer l’ensemble des coloriages de chaque
configuration (jusqu’à 20.000 pour une configuration), mais aussi
l’ensemble des appareillements par composantes bicolores (jusqu’à
1.500.000). Même pour un ordinateur moderne utilisant un algorithme
efficace, cela reste un calcul non-trivial. Cette partie est
évidemment hors de portée d’un humain ou d’un groupe d’humains. On ne
peut que faire confiance à la machine.

Un langage commun

La formalisation de la preuve des quatre couleurs en Coq signifie donc
deux choses. D’une part on a prouvé formellement la correction des
programmes utilisés pour vérifier la réductibilité des
configurations. Mais surtout, on a pu, dans le même langage, celui de
Coq, effectuer l’ensemble de la preuve, c’est-à-dire :

  • construire la théorie des graphes planaires et prouver,
    formellement, une série de lemmes et théorèmes,
  • écrire les programmes nécessaires à démontrer, formellement, le
    lien entre ces programmes et la propriété de réductibilité,
  • vérifier la preuve des quatre couleurs, processus qui fait
    intervenir les propriétés (1) et l’exécution des programmes (2).

On peut donc dire que c’est la première fois qu’une preuve du théorème
des quatre couleurs est entièrement écrite : les textes existants
jusqu’à maintenant ressemblaient à des textes mathématiques, jusqu’à
la preuve de reductibilité. Il fallait ensuite passer des
mathématiques à l’informatique en changeant de langage et donner un
programme informatique ; on laissait le lecteur s’assurer qu’un
résultat positif de l’exécution du programme signifiait bien
l’existence d’une preuve.

Le langage de Coq évite cette rupture, puisqu’il inclut à la fois
déduction et programmes. L’ encadré 2 donne quelques détails sur la
manière dont calcul et raisonnement peuvent s’articuler dans un
formalisme comme celui de Coq.

Pour résumer la situation des preuves calculatoires, on peut donc dire
d’abord que l’on a affaire à des preuves dont la vérification est hors
de la portée de l’esprit humain sans assistance extérieure, et ce pour
des raisons quasiment « mécaniques ». Le premier problème que cela
pose est celui du langage dans lequel décrire ces preuves, puisque ce
dernier doit inclure à la fois le discours mathématique traditionnel,
mais aussi la possibilité de décrire des algorithmes
informatiques. Les systèmes de preuve calculatoires proposent donc de
tels langages hybrides, mais ils répondent aussi à la seconde
interrogation à propos de l’interface entre ces deux modes : comment
être sûr que le programme donné à bien les propriétés attendues,
c’est-à-dire que tel ou tel résultat d’un calcul implique bien
telle ou telle proposition mathématique (cf encadré 1).

D’un coté, on peut espérer que l’alliance entre raisonnement et calcul
ouvre une nouvelle voie aux mathématiques : elle met à notre portée des
résultats qui pour de simples raisons « mécaniques » (longueur de la
preuve) étaient inaccessibles jusqu’à maintenant. On peut même
imaginer l’appropriation par les mathématiciens d’un nouveau mode de
recherche plus expérimental. Mais l’introduction de calculs
informatiques rend plus difficile la vérification de ces résultats en
même temps qu’est perdue une certaine forme d’intuition. La
formalisation et la vérification informatique apparaissent comme le
meilleur moyen de garantir la correction de ces nouvelles
constructions mathématiques. Un atout étant que, comme évoqué plus
haut, la vérification de logiciels est historiquement l’un des
premiers débouchés pour la formalisation.

D’un autre coté, formaliser ces raisonnements d’un type nouveau
nécessite une complexification du langage mathématique, puisqu’il faut
lui incorporer un langage de programmation. Or, même si ce langage
peut être plus épuré que celui qui sert à programmer un jeu vidéo, il
se pose néanmoins la question du standard. On se trouve déjà dans une
situation de concurrence entre plusieurs formalismes et plusieurs
systèmes de preuve et la question est ouverte de savoir quels lesquels
pourront s’établir comme des standards pour la communauté mathématique
et par quels processus. On peut toutefois penser que le défi pour les
développeurs des systèmes de preuve est de les rendre suffisamment
pratique pour les faire adopter au moins par les mathématiciens dont
le domaine de recherche gagnerait à être formalisé. Pour les
mathématiciens, il s’agira d’apprivoiser les systèmes de preuves,
techniquement mais aussi socialement, en les intégrant aux critères de
publication existants.

Conjecture de Kepler ou théorème de Hales ?

La question de la crédibilité des preuves mêlant raisonnement et
calcul s’est reposée de manière brûlante voici peu de temps.
Pendant vingt ans, la preuve du théorème des quatre couleurs est
restée unique en son genre, et l’emploi important qu’elle faisait du
calcul a surtout contribué à lui donner une aura particulière. Mais
l’Histoire s’est répétée une première fois en 1998, lorsque Thomas
Hales a proposé une preuve de la célèbre conjecture de
Kepler
. Là encore il s’agit d’une conjecture ancienne,
puisqu’ énoncée en 1611 et qui peut être expliquée dans un langage
non-mathématique : il n’y a pas de façon de ranger des oranges qui soit
meilleure que celle des étals des marchés.

À l’image de celle du théorème des quatre couleurs, la preuve de Hales
repose sur des calculs informatiques importants. Elle est toutefois
nettement plus complexe, d’une part parce que ces calculs
interviennent à plusieurs niveaux dans la preuve, et surtout parce que
la partie « conventionnelle », c’est-à-dire non calculatoire de la
preuve est elle aussi plus longue et utilise plus de résultats
pré-existant que celle des quatre couleurs.

Thomas Hales a soumis une série d’articles décrivant sa preuve en
1999, mais ces derniers ne paraîtront qu’en 2005 ; les relecteurs ne
sachant pas comment traiter les parties calculatoires. Qui plus est,
ces articles seront accompagné d’une mise en garde de l’éditeur
précisant que ces parties informatiques de la preuve n’ont pas pu être
vérifiées. On peut voir là le reflet d’une certaine réticence
vis-à-vis de l’utilisation d’outils informatiques, mais il est
indéniable que ce type de preuves est difficile à valider avec les
procédures habituelles. D’une part parce que leur lecture complète
nécessitent des compétences en programmation. Mais aussi parce que
même pour un informaticien professionnel, la correction d’un programme
est difficile à établir, pour les raisons déjà mentionnées.

Depuis cette relative mésaventure, Thomas Hales est devenu un ardent
défenseur des mathématiques formelles. Qui plus est, ayant eu vent de
l’effort de formalisation de la preuve des quatre couleurs, il a lancé
un projet de formalisation de sa propre preuve qu’il a intitulé
Flyspeck. Toutefois, il faudra sans doute attendre longtemps
l’achèvement de ce projet. D’une part à cause de la complexité de la
preuve elle-même, mais aussi parce que la littérature mathématique sur
laquelle elle repose n’est pas encore formalisée.

En sus de cet ambitieux projet, Hales a récemment annoncé et publié
une preuve du théorème de Jordan, entièrement formalisée dans le
système HOL-light.

On peut prendre un exemple simple pour illustrer l’articulation
preuve/calcul dans un formalisme moderne. Il est facile d’écrire un
programme $\text {test}$ qui prend un nombre entier $n$ en entrée et va
essayer de le diviser par tous les nombres entiers compris entre 2 et
$n-1$. Ce programme rendra $\text {true}$ s’il ne trouve pas de diviseur et
$\text {false}$ sinon. Dans le formalisme, ce programme est une fonction des
entiers vers les booléens. On peut alors facilement prouver le
« théorème » suivant :
\[ \forall n. \text{test}(n)=\text{true} \Longrightarrow \text{premier}(n)\]
c’est-à-dire que ce programme est effectivement un test correct pour
la primalité.

Si on applique ce théorème à, par exemple, 1789, on obtient une preuve
de \[\text {test(1789)}=\text {true}\Longrightarrow \text{premier (1789)}.\]

Pour déduire que 1789 est premier, il nous suffit donc d’exhiber une
preuve de $\text {test(1789)}=\text {true}$. Or comme le programme $\text {test(1789)}$
rend la valeur $\text {true}$ (on dit aussi qu’il s’évalue vers $\text {true}$), les
objets mathématiques $\text{test(1789)}$ et $\text {true}$ sont identifiés. Par
congruence, cela veut dire que la proposition $\text {test(1789)}=\text{ true}$ est
elle identifiée à $\text {true}=\text {true}$ qui est une conséquence immédiate de
la réflexivité de l’égalité.

Pour prouver la primalité de nombres plus grands par la même méthode,
il suffit alors d’utiliser des programmes moins naïfs et plus
efficaces que $\text {test}$.

La programmation fonctionnelle

La programmation fonctionnelle, à l’image de sa cousine la
programmation orientée-objet, est un style de programmation commun à
un certain nombre de langages de programmation. Les plus connu en
France sont sans doute les différents dialectes de Caml, qui est
aujourd’hui enseigné en classes préparatoires, mais on peut également
citer Scheme, Standard ML ou Haskell. L’appellation de ces langages
vient de ce qu’ils manipulent indifféremment des structures
informatiques usuelles comme des entiers, chaînes de caractères ou
tableaux, que des fonctions opérant sur ces structures. On peut ainsi
définir une fonction prenant d’autres fonctions comme arguments.

Ces langages permettent souvent une programmation claire et concise.
Mais aussi, ils ont une nature plus mathématiques que les langages de
programmation plus traditionnel. En effet, pour ces derniers, les
programmes sont composés d’instructions dont l’exécution se
traduit par une modification de la mémoire de l’ordinateur. C’est
pourquoi on parle alors de langage impératifs.

En programmation fonctionnelle, l’unité de base est la fonction et on
laisse l’environnement d’exécution de l’ordinateur gérer l’espace
mémoire pour calculer les valeurs de ces fonctions. De l’extérieur, un
tel programme apparaît donc comme entièrement décrit par la manière
dont il associe des valeurs aux arguments, exactement à l’image de la
notion mathématique de fonction.

L’avantage pour les logiciens est qu’il devient possible de construire
un formalisme logique dont les objets sont ces fonctions définies par
un programme. De plus, ces programmes étant exécutables, l’expression
2+2 se simplifiera automatiquement en 4.

Le monstre et la machine

Si l’ordinateur semble l’outil adapté pour dompter les monstres
engendrés par les mathématiques contemporaines, ces derniers ne
doivent pas tous leur caractère particulier au seul calcul. L’un des
résultats les plus singuliers de l’époque récente est évidemment la
classification des groupes finis. Il s’agit là d’un résultat
mathématique que l’on peut dire « conventionnel » de part son énoncé
comme de sa preuve, si ce n’était leurs tailles : la preuve a été
estimée à 15.000, dispersées dans la littérature mathématique. Il
paraît donc là aussi difficile de parler d’intuition ou d’évidence
cartésienne à propos d’un tel ensemble de preuves et une formalisation
de cet important corpus serait sans doute un apport à ce délicat
édifice. [1]

On peut espérer voir naître de tels efforts de formalisation dans un
futur très proche. Il sera particulièrement intéressant d’en observer
les progrès, car ce défi recouvre deux points importants et qui
restent aujourd’hui encore particulièrement délicats à maîtriser. Le
premier est qu’un tel travail ne pourrait être que collectif,
nécessiterait donc de coordonner un important travail d’équipe autour
d’un développement. Le second concerne la question des bibliothèques.

Une question de style

Si la communauté mathématique témoigne d’un intérêt grandissant pour
la vérification informatique du raisonnement on doit aussi se poser la
question des freins à cette évolution. Un premier obstacle à
l’utilisation d’un système de preuve est la nécessité de d’apprendre
le langage avec lequel les preuves sont communiquées à l’ordinateur, mais
si cela demande un certain investissement initial, c’est en général
un obstacle surmontable particulièrement pour des
mathématiciens rompus au langage algébrique. Un facteur plus critique
actuellement reste la difficulté à construire des bibliothèques de
développements mathématiques formels réellement pratiques et
réutilisables. De fait, on observe qu’au début d’un développement
important, les utilisateurs préfèrent encore souvent repartir de zéro
plutôt que de commencer à construire sur des définitions ou des lemmes
repris sur un autre travail. Ce phénomène est identifié depuis
longtemps en programmation, où l’on parle souvent de la question de la
« réutilisabilité du code ».

Si cette réutilisabilité ne va pas forcément de soi en mathématiques
formelles, c’est que celle-ci sont particulièrement sensibles aux
détails des définitions et des énoncés. Dans un texte traditionnel, on
utilisera la notion de polynôme indifféremment pour désigner une
classe particulière de fonctions réelles, ou une classe d’expressions
algébrique (à savoir les sommes de monômes). De plus, on regardera le
même polynôme parfois comme une fonction et parfois comme une
expression algébrique. Si l’on travaille formellement, la fonction et
l’expression sont deux objets distincts ; on peut certes définir les
traductions de l’une vers l’autre, mais chaque invocation de ces
traductions alourdira énoncés et preuves.

Or la lourdeur est l’écueil principal de la preuve formelle. Dans les
faits, lorsqu’un développement ne peut être mené à
son terme, c’est en généralement parce qu’à partir d’un moment il
risque de crouler sous le nombre d’hypothèses locales, le nombre de
« petits lemmes » ou le nombre d’étapes « triviales ».

Pour éviter cela, la meilleure arme reste un choix judicieux des
définitions et des énoncés, qui permettra la preuve la moins
bureaucratique possible, c’est-à-dire la plus élégante. En
d’autre termes, et c’est sans doute une bonne nouvelle, tout en étant,
comme on le lui demande, un vérificateur sans âme, l’ordinateur
devient également un garant du beau style mathématique.

Références

[Coq] Le Système Coq. Diffusé par l’INRIA,


[Go] G. Gonthier, A computer-checked proof of the Four Color
Theorem.
Disponible ici.

[Hales] T. Hales, divers articles et documents.

Notes

[1A une échelle plus humaine, il faut mentionner les travaux en
géométrie algébrique comme ceux de Carlos Simpson. La complexité
croissante de certains de ses énoncés l’ont conduit à formaliser ses
travaux en Coq.

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Pour citer cet article :

Benjamin Werner — «La vérité et la machine» — Images des Mathématiques, CNRS, 2006

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