La vie d’Évariste Galois II

Le 12 avril 2014  - Ecrit par  Olivier Courcelle Voir les commentaires

Il y a eu un autre Évariste Galois. Autant prévenir tout de suite que lui non plus n’a pas joui d’une existence très heureuse :

L’an mil huit cent cinquante, le quatre avril, est décédé à Paris, rue de Seine, 95, onzième arrondissement, Évariste Galois, âgé de dix-neuf mois, né à Paris. Le membre de la commission [signature illisible] [1].

Qui donc était ce petit Évariste ? Peut-on au moins lui retrouver père et mère ?

La piste de l’adresse paraît d’abord la plus prometteuse. Une opération de reconnaissance rue de Seine ne produit pourtant aucun résultat tangible… Qu’à cela ne tienne, adoptons la démarche inverse, de la patronymie vers la géographie.

La postérité du grand Évariste doit beaucoup à son frère, Alfred Galois, qui a recueilli son dernier souffle, gravé son portrait et s’est longtemps battu pour que son œuvre soit publiée. Celui qui « a voué un véritable culte à la mémoire » du mathématicien [2] aurait certainement pu prénommer son fils Évariste… Mais a-t-il eu des enfants ? Aucun site généalogique ni source biographique ne semble lui en attribuer… Et une enquête préliminaire montre qu’il n’habitait pas rue de Seine…

De fait, Alfred Galois, artiste-peintre, est mort le 4 juin 1849 au 57 de la rue d’Enfer Saint-Michel à Paris. Un inventaire de ses biens, dressé après son décès, est conservé aux Archives nationales [3]. Rendons-nous à tout hasard sur les lieux…

Passons rapidement sur les quatre cents bouteilles de bordeaux ordinaire stockées dans la cour [4], et venons-en au petit appartement (cuisine, salle à manger, chambre à coucher, bureau) occupé par le défunt.

Ici et là, six aquarelles, une petite vingtaine de gravures, deux tableaux (représentant un intérieur d’église et un fumeur)… Alfred Galois exerçait la profession d’artiste-peintre… Lui connaît-on d’autres œuvres que le portrait déjà mentionné du grand Évariste ?

Il est mort à 34 ans… Son père s’est suicidé… Le destin tragique de son frère ne se raconte plus…

Un piano, un violon…

L’appartement ne respire pas le luxe, mais pas non plus la misère noire. Cinq cent francs en pièces de cinq francs… Des montres en or… Un certain Bouchard, de Caen, lui doit trois mille francs…

Dans la garde-robe, entre deux habits de drap noir et six pantalons de fantaisie, impossible de ne pas marquer le pas devant la « tunique de garde national » : c’est pour avoir porté un tel uniforme (et quelques armes !) que le grand Évariste a séjourné une seconde fois en prison.

Mais gardons notre objectif en tête…

L’inventaire après décès précise que le défunt vivait avec son épouse, Pauline-Henriette-Alexandrine-Élodie Chantelot, et leurs deux enfants : Élisabeth-Julia, née à Paris le 6 avril 1843, et Évariste, né au même endroit, le 18 septembre 1848.

Alfred Galois avait donc une descendance, et même un fils prénommé Évariste. Les dates collent ; pas les adresses : il nous faudrait rue de Seine, nous sommes rue d’Enfer Saint-Michel…

Paradoxalement, pour confondre géographiquement les deux petits Évariste, il suffit de ne plus bouger.

Quelques mois après la mort d’Alfred, en effet, c’est n’est plus sa veuve qui est domiciliée dans l’appartement, mais sa mère. En mars 1851, celle-ci se rend chez le notaire pour vendre la propriété familiale de Bourg-la-Reine. Cinq corps principaux de bâtiment au 20 de la grande rue… Un seul sur ladite rue et les autres à droite et à gauche sur la cour… Mais ne nous égarons pas… L’acte de cession mentionne les personnes intéressées à la vente, et notamment la veuve d’Alfred, présente pour sa fille Élisabeth-Julia. L’avait-on deviné ? Elle s’est remariée, et demeure avec son nouvel époux (un certain Édouard Bouchard) au… 95 rue de Seine [5].

Le petit Évariste est donc bien le neveu du grand Évariste !

NB 1. La mère retourna vivre à Bourg-la-Reine. Une lettre du 26 mai 1870, conservée dans le même dossier la domicilie au 25 de la grande rue, probablement dans la demeure appartenant à sa propre branche familiale (voisin avait épousé voisine).

NB. 2. Chantelot est aussi le nom du beau-frère d’Alfred, Benoît Chantelot, marié à sa sœur Nathalie-Théodore Galois (mais fratrie ne paraît point avoir épousé fratrie).

NB 3. Élisabeth-Julia meurt le 25 mai 1855, c’est-à-dire à l’âge de 12 ans [6] !

NB 4. Le grand Évariste savait-il que sa mère allait bientôt se remarier ? Avec Jean-François-Auguste Loyer, le 8 octobre 1832 [7].

Notes

[1Archives de Paris, État civil reconstitué, actes de décès, 4 avril 1850.

[2« Évariste Galois », Le magasin pittoresque, 1848, pp. 227-228 ; plus généralement, et sans même citer les nombreuses notices sur ce site (attention à celle datée du 1er avril !), mentionnons les deux dernières biographies en date d’Évariste Galois : Ehrhardt (Caroline), Évariste Galois. La fabrication d’une icône des mathématiques, Éditions de l’EHESS, 2011 et Verdier (Norbert), Galois : Le mathématicien maudit, 2e éd., Les génies de la science, Pour la science, 2011.

[3Archives nationales, minutier central, XXIX, 1124, 23 juin 1849.

[4Je ne mentionne ce fait que pour ne pas l’omettre ; à titre de comparaison, la cave de son père, au 16 de la rue Saint-Jean-de-Beauvais à Paris, comptait au décès de celui-ci « environ quatre-vingts bouteilles de vin rouge, crû des environs de Paris […], environ cent bouteilles de gros verre vide » (Archives nationales, minutier central, XXIX, 958, 11 novembre 1829).

[5Archives nationales, minutier central, XXIX, 1135, 26 mars 1851 (La propriété avait été récupérée en 1833 après une première vente malheureuse en 1824).

[6Archives de Paris, État civil reconstitué, actes de décès, 25 mai 1855.

[7Archives de Paris, État civil reconstitué, actes de mariage, le 8 octobre 1832.

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Pour citer cet article :

Olivier Courcelle — «La vie d’Évariste Galois II» — Images des Mathématiques, CNRS, 2014

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