Lagrange, Comte d’Empire

(Sur les traces de Lagrange 6)

Piste verte Le 13 novembre 2013  - Ecrit par  Frédéric Brechenmacher Voir les commentaires

Cet article a été écrit en partenariat avec L’Institut Henri Poincaré

Le sixième et dernier article consacré aux traces que nous a laissées Joseph-Louis Lagrange, à partir des documents inédits exposés à l’école polytechnique du 23 septembre au 15 décembre 2013, au CIRM, près de Marseille, les 18 et 19 octobre, et à la mairie du 5e arrondissement de Paris du 9 au 19 décembre 2013.

Lagrange prend congés de l’école polytechnique en 1799. En cette année qui voit l’établissement du Consulat, Lagrange est nommé sénateur en compagnie de Monge et Laplace. Napoléon le tient en haute estime et fait Comte d’Empire le savant qu’il surnomme à son retour d’égypte « la haute pyramide des sciences mathématiques ».

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Lettre de Lagrange à son frère Michel :

à Monsieur Lagrange receveur des Hospices civils Département du Po à Turin Paris, le 26 juillet 1808

« ...vous savez qu’on a donné le titre de Comte à tous les sénateurs, ça n’est pas une raison pour que vous changiez rien à mon adresse que je vous prie de conserver telle que vous l’avez faite jusqu’à présent ... au reste ce titre n’est que nominal et personnel, et il n’y a aucun émolument ni avantage particulier attaché ... »

Au début du XIXème siècle, Lagrange est considéré comme le plus grand savant de l’Empire. Les Académies de toute l’Europe lui adressent des titres et diplômes honorifiques. En France, il est nommé Grand officier de la Légion d’honneur et Grand-croix de l’Ordre impérial.

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Diplôme original de « l’Academie Scientiarum Oliponensis Maria I Lusitanorum Regina » Portugal /Joannes de Bragança, 1799
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Lagrange utilise une partie de ses nouvelles ressources pour venir en aide à son frère Michel qui a perdu en 1800 sa charge de Trésorier de l’artillerie du Piémont suite à l’invasion française de son pays (son père et son grand-père avaient déjà occupé la charge de Trésorier royal des Fabriques et Fortifications). Il use de son influence à Paris pour que son frère retrouve une place en tant que receveur des hospices civils et lui adresse annuellement par lettre de cachet le montant de sa pension de Grand Officier la Légion d’Honneur afin d’aider à l’éducation de son neveu.

Lettre de Lagrange à son frère Michel 

à Monsieur Lagrange receveur des Hospices civil à Turin Paris, le 18 février 1805

Paris 30 Pluviôse 1805 ... J’ai été nommé en fructidor dernier Grand officier de la légion d’Honneur, place à laquelle il y a 5000 francs de pension attachés et vous destine tout de suite cet accroissement de mon revenu pour vous aider à élever votre famille. On m’avait assuré que cette pension serait payée par trimestre à compter du commencement de cette année. ... »

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Dans la correspondance qui accompagne les lettres de changes qu’il adresse à son frère, Lagrange aborde à plusieurs reprises la question de l’éducation de son neveu. Ces lettres nous permettent de connaître le sentiment personnel de Lagrange quant aux nouvelles institutions d’enseignement créées en France, en particulier l’école polytechnique dont le modèle rayonne alors dans toute l’Europe.

Lettre de Lagrange à son frère Michel, 13/1/1808

J’espère que mon neveu fera honneur à sa patrie à cet égard et par cette raison je préfère qu’il continue ses études et qu’il soit ensuite examiné à Turin.
L’éducation de Paris, quoique bonne en elle même est souvent peu profitable à cause des occasions continuelles de dissipation.

Lettre de Lagrange à son frère Michel, 26/8/1809. à Monsieur Lagrange receveur des Hospices civils. Département du Po à Turin Paris, le 26 octobre 1809.

...J’ai reçu mon cher frère, votre lettre du 12, je vais y répondre avec la franchise que son objet demande et qui est dans mon caractère. Les avantages qu’offre l’Ecole polytechnique, sont que tout élève dès qu’il est reçu peut se regarder comme placé pour la vie et surtout qu’il n’est plus sujet à la conscription à moins qu’il ne soit classé pour inconduite, ce qui arrive rarement : il est vrai que pendant deux ans que dure le cours, il est obligé de payer une pension annuelle de 800 fr, moyennant laquelle il est entretenu et défrayé de tout - mais lorsqu’il entre ensuite dans un service public il reçoit un traitement qui augmente en avançant en grade soit par mérite ou par ancienneté. Le choix du service dépend de l’élève, à l’examen de sortie ils sont tous classé par ordre de mérite, et les premiers peuvent choisir parmi les services où il y a des places vacantes ; ces services sont en partie militaires et en partie civils. [...] Je ne vous dissimule pas que les places de finance, de justice, et d’administration ne sont pas du ressort de cette école ; elles dépendent plutôt comme autre fois chez nous de l’étude de la jurisprudence ; et le rétablissement de l’Université et des fonctions publiques pour l’acquisition des grades, doit donner encore plus de prépondérance à cette étude... Je vous ai exposé, mon cher frère, l’état des choses, je ne peux point vous donner de conseil mais vous devez les prendre d’abord du gout et dispositions de mon neveu, et ensuite de vos penchants et de vos intérêts. Je n’ai que des rapports éloignés avec l’école polytechnique ; on peut la comparer à quelques égards avec l’ancienne école d’artillerie de Turin, si ce n’est qu’elle est plus diverse mais elles sont toutes ou entièrement ou a demi militaires. Si j’avais moi même un fils, je ne l’y mettrais que dans le cas où il aurait un gout décidé pour ces sortes d’études et d’occupations et une aversion décidée pour toutes les autres ; et vous pouvez être assuré d’avance de mon approbation quelque parti que vous preniez à l’égard de votre fils, dont j’ai d’ailleurs eu des nouvelles satisfaisantes par l’examinateur qui est cette année à Turin pour l’école polytechnique

Lettre de Lagrange à son frère Michel, 27/12/1810
Je ne suis pas fâché qu’il ait préféré le droit aux mathématiques, pourvu qu’il s’y distingue, cependant j’aurais été peut être plus à porté de lui être utile dans l’autre carrière que dans celle ci.

Au début du XIXème siècle, Lagrange est toujours un savant actif et créatif. Il réagit notamment très vite à la publication en 1801 des célèbres Disquitiones arithmeticae par Carl Friedrich Gauss avec qui il est en correspondance. En 1808, Lagrange publie ainsi une nouvelle édition de son Traité de la résolution des équations numériques de tous les degrés qui incorpore la nouvelle approche arithmétique de Gauss sur la cyclotomie. Les différentes formes de synthèses que des mathématiciens comme Cauchy, Poinsot et Galois donneront aux approches de Gauss et Lagrange auront un impact considérable sur le développement de la théorie des groupes et des corps finis.

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Traité de la résolution des équations numériques
de tous les degrés, avec des notes sur plusieurs points
de la théorie des équations algébriques. Nouvelle édition, revue et augmentée par l’auteur. Paris : Courcier, 1808

Mais Lagrange s’oppose aussi à certaines nouvelles approches. Pour les mêmes raisons qui l’avaient déjà amené, ainsi que D’Alembert, à s’opposer aux tentatives de Bernoulli de « restituer le sens physique des vibrations » harmoniques des cordes par des sommes de termes trigonométriques, Lagrange est défavorable à l’approche de Fourier sur la théorie de la chaleur. Il conteste en en effet qu’une série trigonométrique infinie puisse correspondre à une réalité physique.

Au décès de Lagrange en 1813, des obsèques solennelles sont organisées par le Sénat tandis que l’Institut résonne des éloges de Laplace, Lacépède, Biot et Poisson. Le savant est inhumé au Panthéon, monument dédié aux Grands hommes de la patrie. Dans les années qui suivent, des médailles sont frappées pour faire figurer Lagrange dans la « galerie métallique des Grands hommes français ». Lagrange est aussi commémoré dès 1813 à l’Académie des sciences de Turin et Napoléon ordonne la célébration du savant dans les universités de Padoue et Rome.

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Dans la seconde moitié du XIXème siècle, Lagrange devient progressivement davantage un lieu de mémoire qu’un auteur incontournable pour tout scientifique. Dans les années 1860, les académiciens parisiens s’attèlent à la publication de ses œuvres complètes tandis qu’un monument est élevé à Turin en son honneur et que plusieurs mathématiciens italiens travaillent à la publication de sa correspondance. La Mécanique analytique est cependant encore une référence majeure pour les travaux d’Henri Poincaré sur le problème des trois corps à la fin du XIXème siècle.

Les travaux de Lagrange ont souvent été présentés de manière ambivalente, entre expression finale du XVIIIème siècle et début de la modernité. Cette ambivalence découle en partie de la célébration de la grandeur de Lagrange qui a longtemps éclipsé les travaux d’autres acteurs contemporains moins prestigieux. En prenant en compte de nouvelles sources, des travaux historiques récents ont permis une analyse plus fine de l’originalité des travaux de Lagrange en théorie des nombres, algèbre ou sur les équations différentielles et aux dérivées partielles liées à la propagation du son et la mécanique des fluides.

Fin.


Pour naviguer dans la suite des articles consacrés à l’exposition Lagrange à l’école polytechnique :

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Sur les traces de Lagrange
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Episode 1 : Les lieux de Lagrange
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Episode 2 : faire des mathématiques par lettres
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Episode 3 : les Académies
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Episode 4 : la Révolution
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Episode 5 : du savant au professeur
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Episode 6 : Lagrange, comte d’Empire
Post-scriptum :

Pour en savoir plus :

Les captations audiovisuelles des exposés de la journée Lagrange du Séminaire d’histoire des mathématiques de l’Institut Henri Poincaré.

Boucard, J., Louis Poinsot et la théorie de l’ordre : un chaînon manquant entre Gauss et Galois ?, Revue d’histoire des mathématiques, 2011,17-1, p. 41-138.

Brechenmacher, F. L’approche de Poincaré sur le problème des trois corps, L’astronomie, 2012, 55, p. 38-43.

Bullynck, M. (2009), Modular Arithmetics before C.F. Gauss. Systematizations and discussions on remainder problems in 18th-century Germany, Historia Mathematica 36 (1), p. 48-72.

Ferraro, G. et Panza, M., Lagrange’s theory of analytical functions and his ideal of purity of method, Archive for His- tory of Exact Sciences, Volume 66 (2012), t.2., p. 95-197

Gilain, C. Mathématiques mixtes et mathématiques pures chez d’Alembert : le cas des systèmes différentiels linéaires. Archives internationales d’histoire des sciences, vol. 58 (2008), p. 99-131.

Goldstein, C., Schappacher, N., Schwermer, J., The Shaping of Arithmetics after C. F. Gauss’s Disquisitiones Arithmeticae, Springer, 2007, Berlin.

Guilbaud, A. et Jouve, J., La résolution des équations aux dérivées partielles dans les opuscules mathématiques de d’alembert (1761-1783), Revue d’histoire des mathématiques, 15 (2010), p. 59-122.


La rédaction d’Images des maths, ainsi que l’auteur, remercient pour leur relecture attentive et leurs commentaires : Nicolas Juillet, Jacques Lafontaine et Bruno Langlois.

Article édité par Frédéric Brechenmacher

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Pour citer cet article :

Frédéric Brechenmacher — «Lagrange, Comte d’Empire» — Images des Mathématiques, CNRS, 2013

Crédits image :

Image à la une - A.Colin/ Peinture à l’huile. En 1862, le général Coffinières, qui commandait l’Ecole polytechnique, demanda au Ministre d’Etat chargé des Beaux-Arts, de faire exécuter les portraits de quelques personnages qui avaient pris une part importante dans la fondation de l’Ecole. Livré en 1865.
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Centre de ressources historiques, école polytechnique.
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