28 avril 2012

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Le Forum des jeunes mathématicien-ne-s

Récit de trois jours d’échanges scientifiques et de discussions sur la parité

Irène Marcovici et Marielle Simon

Comme les chercheuses et chercheurs confirmé-e-s, les doctorant-e-s ont régulièrement l’opportunité de participer à des conférences. En novembre 2011, nous avons eu l’occasion de participer à une conférence pas tout à fait comme les autres, le Forum des jeunes mathématicien-ne-s, consacré cette année aux probabilités et aux statistiques. En plus des exposés mathématiques, des temps de discussions étaient réservés pour réfléchir à la place des femmes en mathématiques.

Un forum, des fora

Depuis plusieurs années, l’association Femmes et Mathématiques organise une rencontre mathématique, devenue le Forum des jeunes mathématicien-ne-s. Il y a deux ans, elle s’est associée à la Mission pour la place des femmes du CNRS afin d’en augmenter la portée. Résultat de cette alliance : quatre rencontres ont été programmées, la première en 2010.

Le Forum 2011 durait trois jours et était organisé à l’Université Paul Sabatier de Toulouse autour du thème « Probabilités et Statistique ».
Le comité d’organisation était présidé par Laure Coutin, et Sylvie Méléard dirigeait le comité scientifique, qui a sélectionné 17 contributions de jeunes chercheuses et chercheurs. Il y avait au total 54 participant-e-s.

L’objectif du Forum est d’encourager les femmes qui se sont engagées dans la recherche mathématique. Peu nombreuses dans cette discipline, nous sommes faiblement représentées lors des séminaires et conférences et il n’est pas toujours facile de garder confiance. Objectif : comprendre, débattre, et trouver des solutions ! Pourquoi les femmes sont-elles sous-représentées dans la recherche mathématique ? Désintérêt, difficulté d’accès, peur d’un environnement masculin ? Le Forum est l’occasion pour les mathématiciennes de se rencontrer, d’évoquer leurs difficultés à évoluer dans un monde où elles sont en minorité
et de proposer des pistes pour enrayer cette tendance. Bien entendu, le contexte reste essentiellement mathématique, et les exposés qui jalonnent les trois jours du Forum permettent à ces femmes de présenter leur domaine de recherche et de faire connaître leurs travaux.

Si le Forum est d’abord destiné aux jeunes mathématiciennes, doctorantes et chercheuses récemment recrutées, il brasse les générations. Plusieurs chercheuses expérimentées sont d’ailleurs sollicitées pour présenter des mini-cours ou pour participer aux différentes tables rondes : une excellente occasion de
partager les expériences.

Par ailleurs, les deux tirets de l’intitulé sont à prendre au sérieux : le Forum n’est pas réservé aux femmes. Les hommes sont largement invités à y participer, en tant qu’exposants ou en simples auditeurs. Ils peuvent ainsi être sensibilisés aux difficultés de leurs collègues femmes et apporter un point de vue intéressant au débat, tout en bénéficiant d’une excellente programmation scientifique. Malheureusement, peu d’hommes avaient fait le déplacement pour cette édition du Forum. Les rares présents, essentiellement des Toulousains, ont pu faire une expérience habituellement réservée aux femmes : être assis dans un amphithéâtre rempli par des personnes du sexe opposé !

À la pointe de la recherche

Liliane Bel, professeure à AgroParisTech a ouvert le Forum par une conférence inaugurale sur la statistique des extrêmes spatiaux. Ses recherches sont motivées par l’étude du climat : avant de formaliser les problèmes en termes mathématiques, Liliane Bel nous a donné des exemples concrets d’applications possibles. L’enjeu est de taille, il s’agit d’évaluer les risques d’évènements extrêmes comme les vagues de chaleur, les inondations, les avalanches… Objectif : se donner les moyens de prendre les mesures de protection les plus adaptées (campagnes de prévention, politiques d’urbanisme, construction de digues...).

Lors de deux mini-cours, nous avons découvert deux autres domaines de recherche motivés eux aussi par des problématiques concrètes. Mireille Bossy (INRIA Sophia Antipolis) a exposé des modèles probabilistes utilisés pour décrire et numériser les comportements des fluides turbulents complexes. Stéphanie Allassonnière (INRIA Saclay) a présenté des modèles de statistiques anatomiques, développés pour apprendre à repérer des formes anormales sur des images médicales et à caractériser l’évolution de pathologies via l’étude de ces déformations.

Une large place était aussi consacrée à des exposés courts (25 minutes) de jeunes mathématicien-ne-s. Les présentations étaient regroupées en sessions thématiques : mathématiques appliquées à la biologie, mathématiques financières, statistique asymptotique, et une dernière session plus éclectique regroupant des modèles sur les réseaux et des statistiques bayésiennes.

Les intervenant-e-s ont su relever le défi de présenter leurs travaux de manière pédagogique en un temps très court.

Parcours de mathématiciennes

Après les exposés mathématiques, la première journée du Forum s’est terminée par une table ronde intitulée : « Les métiers des mathématiques dans l’industrie ». Deux femmes travaillant respectivement dans les secteurs pharmaceutique et aérospatial nous ont parlé de leurs parcours, des choix qui les ont menées à leurs postes actuels, et de la manière dont elles concilient travail et vie personnelle.

Le troisième jour, une autre table ronde avait cette fois pour thème : « Les débouchés dans l’enseignement supérieur et la recherche publics ». Une nouvelle fois, l’accent était mis sur les points qui peuvent concerner spécifiquement les femmes, certains relatifs à la maternité : difficultés à faire prendre en considération les naissances d’enfants lors des évaluations, nécessité d’avoir une vraie décharge d’enseignement en cas de congé maternité... Mais aussi d’autres points concernant toutes les femmes et pas seulement les mères.

Une observation : les comités de sélection ne respectent pas toujours la proportion de femmes en mathématiques. Par exemple, en 2011, presque un quart des jurys de mathématiques ne comportait aucune femme [1]. D’une part, cela n’est pas pour mettre en confiance les femmes auditionnées aux concours. D’autre part, même si ce n’est pas conscient, la tendance naturelle étant de recruter des personnes avec un profil proche du sien, les femmes ne sont pas favorisées par ce processus de sélection. Quelques jeunes femmes récemment recrutées ont fait part de leur témoignage : certaines questions qui leur ont été posées n’auraient pas été évoquées devant un candidat masculin.

À la fin de la table ronde, Pascale Bukhari, responsable de la Mission pour la place des femmes au CNRS, est intervenue pour nous présenter un état des lieux sur la parité au CNRS. Avec 15% de femmes, les mathématiques sont la deuxième section la moins féminisée du CNRS. Plus inquiétant encore, le nombre de femmes n’augmente pas. Pas plus que la part des femmes en mathématiques dans les universités, qui stagne autour de 20%. La progression de carrière est ralentie chez les femmes : la proportion de femmes parmi les professeur-e-s d’université est bien plus faible que celle (déjà peu élevée) qui règne parmi les maîtres de conférence. Et en moyenne, les femmes deviennent professeures d’université plus tard que les hommes, en particulier parce qu’elles ont souvent plus de difficultés à satisfaire à l’obligation de mobilité. Des actions sont menées par cette instance du CNRS pour promouvoir l’égalité professionnelle femmes/hommes et mener des actions de sensibilisation. Parmi les grands axes de ce programme : déployer une communication vectrice d’égalité, prévenir toute forme de discrimination dans les recrutements, renforcer l’accès des femmes aux postes de responsabilité. Du côté de l’université, des propositions concrètes ont aussi été avancées pour améliorer cette situation critique [2].

Rose et bleu

Une table ronde, « Le genre et les résistances des femmes et des hommes aux changements », traitait également des stéréotypes de genre. En introduction, Jacqueline Martin, chercheuse en sociologie à l’Université Toulouse II - Le Mirail, nous a appris que ce n’est que depuis la fin du XVIIIème siècle que l’accent est mis sur les différences liées au sexe. À cette époque, les progrès de la médecine sont instrumentalisés pour appuyer un discours politique cloisonnant les femmes au rôle de mères et de ménagères. Il faudra attendre plus d’un siècle et demi pour que la notion de “chef de famille”, mise en place par le code Napoléon de 1804, qui confère un statut inférieur aux femmes mariées, soit remise en question ! Encore aujourd’hui, il est fréquent que des distinctions entre ce qui est considéré comme féminin et comme masculin soient considérées comme “naturelles” alors qu’elles ont varié au cours du temps. Un exemple révélateur : le bleu est actuellement une couleur masculine, par opposition au rose, symbole de la féminité. Or, cela a longtemps été le contraire : au Moyen-âge, le bleu (couleur de la Vierge) était porté par les jeunes filles tandis que le rose et le rouge évoquaient plutôt le combat, la virilité. De même, on oublie souvent que le tricot a longtemps été une activité masculine, très prisée par les marins !

Les stéréotypes, il en était aussi question lors de l’atelier de mentorat animé par Annie Ducellier, qui a amorcé les discussions en nous parlant du “plafond de verre” et de ses déclinaisons : parois de verre, plancher collant, porte pivotante... [3] Nous sommes ensuite revenu-e-s sur la question de l’essentialisme et de l’universalisme. Le premier de ces courants féministes affirme les différences entre les sexes et postule l’existence d’une “nature féminine” qu’il faudrait revaloriser. Le second remet en question les différenciations entre femmes et hommes, soutenant qu’elles sont le fruit de la construction historique, et défend le principe qu’être né-e femme ou homme ne doit pas définir notre place dans la société.

Les participant-e-s n’ont pas hésité à prendre la parole, estimant par exemple que s’il est souhaitable qu’il y ait plus de femmes dans les instances politiques et dans les conseils d’administration, ce n’est pas pour y apporter plus de douceur et parce que cela diminuerait le nombre de conflits... mais simplement par principe d’égalité et par souci de représentativité.

Sur les traces de Maria, Ada et Émilie

Ces trois jours ont été ponctués d’activités conviviales. Le premier soir, visite touristique de Toulouse : Martine Rey, de l’IUFM de Toulouse, nous conte l’histoire et les curiosités architecturales de la Ville Rose. La plupart d’entre nous provenant d’autres régions, cette excursion est particulièrement appréciée.

Le deuxième soir, une pièce de théâtre intitulée Les femmes de génie sont rares ? est spécialement jouée pour nous. Composée en trois parties, cette pièce a été entièrement écrite par Anne Rougée. Scientifique et comédienne, elle a démarré une carrière de chercheuse en imagerie médicale avant de se consacrer à la médiation scientifique par le théâtre, et ce n’est pas par hasard qu’elle a choisi de dédier l’une de ses pièces aux femmes scientifiques.

Témoignage d’Anne Rougée

“En prenant pour titre cette formule de Pierre Curie prolongée d’un point d’interrogation, j’ai voulu interpeler le public d’aujourd’hui sur l’incapacité supposée des femmes à briller par leur esprit.

Au-delà de la misogynie flagrante de ces propos d’un homme du XIXème siècle, ce dont parle Pierre Curie à mon sens, c’est du clivage entre l’activité intellectuelle ou scientifique et les relations entre hommes et femmes. Ce que je cherche à faire, à travers l’écriture de cette pièce, c’est d’explorer ce clivage.

Faire entendre une parole de femme qui soit à la fois scientifique et artistique. Une parole d’aujourd’hui. Une parole nourrie d’une expérience vécue à la fois dans le domaine de la science et dans le domaine du théâtre. Entrecroiser les processus de la création artistique et de la recherche scientifique. S’interroger sur les stéréotypes qui perdurent encore au XXIème siècle : peut-on être femme et scientifique ? Peut-on être scientifique et artiste ?”

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Pour débuter cette “trilogie”, Anne Rougée et Stéphane Baroux, comédien et metteur en scène, ont choisi pour figure Marie Curie, et pour lieu une loge de théâtre. Les deux comédiens jouent le rôle de... deux comédiens se préparant à entrer en scène, et évoquent tous deux le parcours de Maria Sklodowska, depuis son enfance et sa jeunesse dans la Pologne occupée par les Russes jusqu’à son deuxième Prix Nobel de Chimie en 1911. Les spectateurs découvrent alors les évènements marquants de la vie de la célèbre scientifique : sa rencontre avec Pierre Curie, ses travaux qui ont permis la découverte de la radioactivité et du radium, puis la mort tragique de son mari et les campagnes de presse contre elle... On y rencontre une Marie Curie joyeuse et généreuse, loin du cliché d’une travailleuse austère et acharnée.

La deuxième figure de la pièce est Ada Byron, comtesse de Lovelace, qui a inventé les concepts de la programmation informatique en travaillant pour Charles Babbage sur son projet de calculateur, la machine analytique. Dans cette partie, Anne Rougée évoque la difficulté du travail de la recherche et les problèmes de rivalité intellectuelle. Le décor est toujours la même loge de théâtre, mais cette fois, Anne Rougée et Stéphane Baroux jouent le rôle de deux comédiens qui répètent une scène de théâtre, mettant en abyme la difficulté du processus de création.

Enfin, Émilie du Châtelet entre en scène, puis Voltaire, son amant. Il eut beaucoup d’influence sur elle, l’encourageant à approfondir ses connaissances en physique et en mathématiques. Par exemple, c’est lui qui l’invita à traduire les travaux d’Isaac Newton. Il lui reconnaissait des aptitudes particulières en ces matières et la considérait supérieure à lui-même dans un domaine qui fut longtemps presque exclusivement masculin. Cette dernière scène jubilatoire est une nouvelle manière de se jouer des stéréotypes de genre : Émilie du Châtelet, habillée en costume d’homme, se met en situation de présenter les théories de Newton à un salon bourgeois dont les membres n’ont pas de formation scientifique, et pour l’écouter s’entraîner à ce rôle, elle a pour public Voltaire qui a vêtu une robe pour la circonstance !

Trois femmes, trois destins, et trois entrées dans la Science. Une façon pour Anne Rougée de confronter les notions de génie et de genre, et d’interpeler le spectateur : les femmes de génie sont-elles rares ?

De Toulouse 2011 à Paris 2012

Pour nous, ce Forum a rempli ses objectifs : faire de nouvelles rencontres, découvrir des thèmes de recherche en mathématiques, réfléchir aux questions de parité.

Il nous semble que le Forum pourrait accueillir davantage d’hommes, en restant un espace de discussion privilégié sur la place des femmes dans le milieu mathématique. Une idée serait de retravailler la communication pour que ceux-ci se sentent également concernés par cet événement à l’avenir. Par ailleurs, rééquilibrer les proportions entre doctorantes et chercheuses confirmées pourrait permettre d’alimenter encore davantage le débat.

Même si au quotidien, nous avons rarement le sentiment d’être confrontées à des comportements véritablement sexistes, il reste encore du chemin à parcourir pour passer d’une égalité formelle à une égalité réelle, et cela ne se fera pas sans un certain volontarisme. C’est une quête pour un épanouissement individuel et collectif des femmes, mais aussi des hommes : être né-e de sexe féminin ou masculin ne doit pas entraver les choix de vie de chacun-e.

Ce Forum a constitué pour nous un double encouragement, scientifique et humain,
à persévérer dans la recherche en mathématiques, et nous en remercions chaleureusement les organisatrices.

Les présentations scientifiques ainsi que des documents sur la parité et des photos sont disponibles sur le site du Forum 2011. Quant au Forum 2012, il aura lieu à Paris du 12 au 14 novembre sur le thème « Algèbre et Géométries », avis à toutes les personnes intéressées !

P.S. :

Cet article est né d’une suggestion de Valérie Berthé, nous la remercions de nous avoir invitées à partager nos impressions du Forum.

La rédaction d’Images des maths, ainsi que les auteurs, remercient pour leur relecture attentive,
les relecteurs dont le pseudonyme est le suivant : Damien Gayet,
Claire Lacour,
le_cheveulu et
Laurent Dietrich.

Notes

[1Pour des statistiques plus détaillées, voir la présentation de Laurence Broze.

[2Voir le bilan de la journée parité du 6 juin 2011, et les propositions rassemblées par Barbara Schapira.

[3Les expressions “plafond de verre” et “parois de verre” décrivent des obstacles à la progression professionnelle qui ne sont pas toujours visibles (ce qui permet à certains de minimiser leur existence). L’expression québécoise de “plancher collant” est tout aussi imagée. La “porte pivotante” décrit le phénomène selon lequel certaines personnes
sont mises à des postes de responsabilité, mais soumises à de telles difficultés qu’elles partent rapidement, renforçant l’idée qu’elles ne sont pas adaptées à ces positions.

Crédits images

img_7679 — https://picasaweb.google.com/LaurenceLille3/ForumToulouse2011?authuser=0&authkey=Gv1sRgCJLPiPvQ-fP3MQ&feat=directlink
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Affiliation des auteurs

Irène Marcovici : LIAFA, Université Paris Diderot - Paris 7 , Marielle Simon : UMPA ENS Lyon - 46 allée d'Italie - Lyon 7

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Pour citer cet article : Irène Marcovici et Marielle Simon, « Le Forum des jeunes mathématicien-ne-s »Images des Mathématiques, CNRS, 2012.

En ligne, URL : http://images.math.cnrs.fr/Le-Forum-des-jeunes-mathematicien.html

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