Le double portrait des mathématiciens Gustav Herglotz et Gaston Julia - Dater et historiciser des clichés photographiques en histoire des mathématiques

Piste verte Le 22 janvier 2018  - Ecrit par  Christophe Eckes Voir les commentaires

Gustav Herglotz et Gaston Julia en compagnie de deux chiens, localisation et date à déterminer. Source : Oberwolfach Photo Collection, consulté le 27 août 2017.

Le cliché apparemment anecdotique représentant les mathématiciens Gustav Herglotz et Gaston Julia en compagnie de deux chiens fait actuellement l’objet d’une large diffusion sur internet via le site de l’Oberwolfach Photo Collection ainsi que l’encyclopédie en ligne wikipedia. Mon objectif est de dater, localiser et historiciser cette photographie. J’entends ainsi susciter un questionnement sur les usages de clichés photographiques en histoire des mathématiques, dans la lignée de réflexions plus globales sur la place des images en histoire [1].

1. Introduction : intérêt historique d’un cliché apparemment anecdotique

Dans cet article, j’entends redonner une lisibilité historique à ce cliché, en m’appuyant sur des archives administratives et privées qui en éclairent le sens. Je souhaite par là même souligner quelques précautions à prendre pour interpréter historiquement des photographies [2]. J’établirai en particulier que ce double portrait des mathématiciens Gustav Herglotz et Gaston Julia constitue l’une des nombreuses traces documentant le séjour qu’effectua ce dernier à Berlin ainsi qu’à Göttingen en juillet 1942 [3]. Julia prononça alors une conférence intitulée « La théorie des fonctions et la théorie des opérateurs de l’espace hilbertien » dans le cadre des séminaires de mathématiques hébergés par les Universités de Berlin et de Göttingen. Deux versions écrites de cette conférence, l’une en allemand, l’autre en français, seront d’ailleurs publiées en 1943 respectivement dans les Abhandlungen der Preussischen Akademie der Wissenschaften et dans le Journal de mathématiques pures et appliquées [4]. Le voyage de Julia en Allemagne, quelques mois seulement après la mise en place du sixième gouvernement de Pierre Laval, appelle une enquête de fond — que je mène actuellement dans le prolongement d’investigations effectuées par Michèle Audin et Norbert Schappacher — sur l’engagement de Julia en faveur de la collaboration durant la période de l’Occupation. Cette enquête implique en particulier de préciser la nature de cet engagement, d’en déterminer les ressorts idéologiques, d’identifier les réseaux de sociabilité auxquels Julia appartenait, etc. ; autant de points qui excèdent les objectifs du présent article [5]. Je montrerai ici de manière plus élémentaire qu’un travail de mise en contexte de ce cliché photographique constitue un puissant outil heuristique [6], appelant à une meilleure compréhension des relations scientifiques entre mathématiciens français et de langue allemande durant la Seconde Guerre mondiale.

2. Visibilité d’une image historiquement illisible

Le cliché que j’entends analyser est selon toute vraisemblance une photographie à usage privé. On peut supposer au surplus qu’il s’agit d’une photographie amateur, dont je n’ai pas pu identifier l’auteur — vraisemblablement un proche de Gustav Herglotz comme le suggèrent des éléments de contexte que je décrirai ci-après. Cette photographie n’avait donc pas initialement vocation à être rendue publique, et les tirages qui en ont été faits ont dû être conservés dans les archives privées de Herglotz et / ou de Julia. Les sources que j’ai récoltées montrent d’ailleurs que Julia possédait bien un tirage de ce cliché. Une version numérisée de cette photographie est à présent largement diffusée sur internet via l’Oberwolfach Photo Collection, un site hébergé par l’Institut de mathématiques d’Oberwolfach et dédié aux « portraits » de mathématiciens à l’échelle internationale. La bibliothèque de l’Institut d’Oberwolfach possède une copie de ce cliché, mais seul son statut de « copie » est mentionné au dos.

Capture d’écran, effectuée le 28 août 2017, de la page dédiée à la photographie en question sur le site de l’Oberwolfach Photo Collection consulté le 28 août 2017.

D’après la page consacrée à cette photographie en particulier, on apprend que le tirage numérisé faisait partie de la collection de portraits constituée par le mathématicien allemand Konrad Jacobs et léguée à l’Institut d’Oberwolfach en 2005. Les photographies reproduites sur le site de l’Oberwolfach Photo Collection sont généralement légendées de la manière suivante : (i) date ; (ii) noms des mathématiciens représentés ; (iii) indications sur l’endroit où a été pris le cliché ; (iv) auteur ; (v) source.

Dans le cas qui m’occupe, seules les identités des mathématiciens et la provenance du cliché — la collection de Konrad Jacobs — sont mentionnées. Les données qui rendraient possible sa mise en contexte — à savoir la date et le lieu — manquent cruellement et le rendent en l’état historiquement illisible. Ce cliché jouit pourtant d’une grande visibilité, puisqu’il figure comme en-tête aux articles en diverses langues dédiés à Julia sur l’encyclopédie participative wikipedia. Cette photographie se réduit de fait à un portrait de deux mathématiciens et, d’après ce qu’elle donne à voir, on devine tout au plus que Herglotz est vieillissant, alors que Julia est dans la force de l’âge. On aperçoit en outre très distinctement sur le cliché le masque de cuir noir que Julia portait pour dissimuler sa blessure de guerre, occasionnée par une balle qui le toucha en plein visage sur l’isthme d’Hurtebise en janvier 1915 [7]. Comme je l’ai signalé ci-dessus, cette photographie devait initialement être à usage privé, et la scène qu’elle présente est tout aussi privée. Quel intérêt historique y aurait-il seulement à la dater ? Il se peut en effet que cette trace ne soit pas historiquement significative. Autrement dit, il n’est pas exclu qu’il s’agisse d’une rencontre privée dans un cadre privé. De fait, je vais établir que ce n’est pas le cas.

Le terme « rencontre » a ici son importance, dans la mesure où il ne va pas de soi, surtout au vu de la période concernée [8], qu’un mathématicien de langue allemande, exerçant comme professeur à l’Université de Göttingen depuis 1925, soit assis aux côtés d’un mathématicien français, professeur titulaire à la Faculté des sciences de Paris depuis 1925 — une fonction que Julia cumule avec une chaire de géométrie à l’École polytechnique à partir de 1937. Une telle rencontre, dont ce cliché porte témoignage, mérite donc explication. À vrai dire, les documents disponibles pour résoudre cette difficulté sont très faciles d’accès, à l’instar de cette fameuse lettre volée qui échappa à la vigilance du préfet de police de Paris dans la célèbre nouvelle d’Edgar Allan Poe [9]. Cette photographie ayant d’abord été à usage privé, il est fort possible en effet que des traces en connexion directe avec elle figurent dans les archives privées de Gustav Herglotz — conservées à la Niedersächsische Staats - und Universitätsbibliothek de Göttingen — ou de Gaston Julia [10]. Il se trouve qu’une petite série de cartes et de lettres de Julia à Herglotz datées de 1942 et de 1943 sont actuellement conservées dans le Nachlass Herglotz à Göttingen [11]. Elles permettent de dater et de localiser avec certitude le présent cliché.

3. L’une des traces d’une rencontre à Göttingen en juillet 1942

Parmi les courriers de Julia à Herglotz conservés dans le Nachlass Herglotz figure en particulier une carte de vœux datée du 31 décembre 1942. Julia décrit alors sans ambiguïté le cliché qui nous intéresse — et dont il possède donc un tirage — et il l’interprète de manière tout aussi précise comme une trace de leur rencontre du mois de juillet dernier à Göttingen. Julia conclut cette carte avec l’espoir de revoir son correspondant dans un avenir proche à Göttingen, lors d’un séjour « plus long encore » [12]. Julia écrit ces quelques mots à son collègue et ami de langue allemande alors que la zone libre vient à peine d’être envahie par l’occupant le 11 novembre 1942 en représailles au débarquement des forces alliées dans les départements français d’Algérie et au Maroc. D’après ce document, le cliché a donc été pris en juillet 1942 en marge d’un séjour de Julia en Allemagne, Göttingen étant l’une de ses destinations.

Au vu du contexte, il est impossible que cette rencontre entre Herglotz et Julia ait été organisée à titre privé seulement ; ce séjour en Allemagne suppose une invitation officielle de Julia dans une ou des universités allemandes ; elle implique en outre l’accord du régime de Vichy, par l’intermédiaire des Secrétariats d’État à l’Éducation nationale et aux affaires étrangères, ainsi que l’aval de diverses instances concurrentes représentant la puissance occupante — en particulier le Commandant militaire allemand en France (Militärbefehlshaber in Frankreich, MbF) ainsi que l’Ambassade d’Allemagne. Rappelons à ce propos qu’à partir de l’été 1941, le MbF autorise certains scientifiques français à se rendre en Allemagne [13] ; ils sont triés sur le volet et les autorités d’occupation s’assurent au préalable de leurs bonnes dispositions à collaborer avec l’occupant. Dans ces circonstances, le séjour d’un scientifique français en Allemagne durant la période de l’Occupation constitue un indice susceptible de renvoyer à un engagement en faveur de la collaboration. À notre connaissance, les cas de scientifiques français séjournant en Allemagne entre 1941 et 1944 sont d’ailleurs exceptionnels. Du côté des sciences exactes, on peut tout juste mentionner le mathématicien Gaston Julia ainsi que le physicien Louis Dunoyer — qui se rendit également à Berlin et à Göttingen un peu plus d’un an après Julia, à l’automne 1943 pour être précis [14]. Puisque selon toute vraisemblance, Julia a été sollicité pour accomplir un séjour scientifique, il convient d’identifier les universitaires qui sont à l’origine de cette invitation et de déterminer au moins partiellement leurs motivations.

Les cartes et les lettres de Julia à Herglotz ne permettent pas à elles seules de répondre à toutes ces questions. Divers dossiers conservés aux Archives nationales (site de Pierrefitte-sur-Seine) [15], au Politisches Archiv des Auswärtigen Amts (archives du ministère allemand des affaires étrangères, PA-AA, Berlin) [16], au Bundesarchiv (site de Berlin-Lichterfelde) [17] ainsi que dans le fonds du mathématicien Helmut Hasse à Göttingen, documentent en revanche de manière très précise le séjour de Julia à Berlin ainsi qu’à Göttingen, depuis les premières étapes de son organisation jusqu’à son déroulement.

Politisches Archiv des auswärtigen Amts, Botschaft Paris (Ambassade d’Allemagne à Paris), R-1115 a (1942-1944). Ce cliché a été pris par mes soins en juillet 2016 dans la salle de lecture du PA-AA. Plusieurs pièces liées au séjour de Julia en Allemagne y sont conservées.

Il ressort de ces pièces que Herglotz — qui ne semble témoigner d’aucune sympathie à l’égard du nazisme durant le troisième Reich — n’apparaît pas, du côté allemand, comme le principal interlocuteur de Julia sous l’Occupation. En effet, dès l’automne 1940, les mathématiciens Helmut Hasse et Harald Geppert rencontrent Julia à Paris [18] ; ils correspondent par ailleurs régulièrement avec lui [19]. Des échanges épistolaires fréquents entre Hasse et Geppert ont lieu en parallèle [20] ; ces deux protagonistes reviennent alors à plusieurs reprises sur leurs rapports à Julia, dont ils saluent l’attitude conciliante. Rappelons que Hasse exerce à l’Université de Göttingen depuis 1934 et qu’il dirige seul l’Institut de mathématiques de Göttingen à partir de 1936 [21]. Avec le déclenchement de la guerre, il passe le plus clair de son temps à Berlin en tant qu’officier de la marine. Indiquons qu’il se lie d’amitié avec Julia à partir de 1937 dans un contexte bien particulier. Tous deux se côtoient en effet lors du bicentenaire de l’Université de Göttingen, une auto-célébration du régime nazi organisée à la fin du mois de juin 1937 [22]. Une petite délégation composée de six universitaires français, dont Julia, participe à ces festivités. Hasse effectue en retour une série de trois exposés dans le cadre du séminaire Julia en mai 1939 [23]. Bien qu’il ne soit pas membre du parti nazi, Hasse en épouse l’idéologie, comme le montrent de nombreux aspects de sa correspondance. Geppert, qui est régulièrement en contact avec Hasse depuis les années 1930, devient pour sa part professeur à l’Université de Berlin aux côtés de Ludwig Bieberbach en 1940. Nazi convaincu [24], Geppert prend la même année la direction des deux journaux allemands de recensions de textes mathématiques que sont le Jahrbuch über die Fortschritte der Mathematik et le Zentralblatt für Mathematik und ihre Grenzgebiete appelés à fusionner en 1942. Il doit alors affronter la concurrence américaine des Mathematical reviews, qui viennent d’être créées [25]. Le Zentralblatt constitue le dénominateur commun à Geppert, Hasse et Julia, puisqu’ils font tous trois partie de son comité éditorial.

Page de garde du volume 26 du Zentralblatt für Mathematik und ihre Grenzgebiete (1942) : les noms de Geppert, Hasse et Julia y figurent lisiblement. Le volume est consultable en ligne à cette adresse.

Les entretiens qu’effectuent respectivement Hasse et Geppert avec Julia le 3 octobre et le 18 décembre 1940 à Paris marquent les prémisses d’une collaboration scientifique entre certains mathématiciens français et allemands dont Geppert, Hasse et Julia sont les principaux instigateurs. Julia participe ainsi activement au recrutement de mathématiciens français appelés à produire des recensions pour le Jahrbuch et le Zentralblatt. Il s’agit là d’une mesure incitative, initiée par Hasse et Geppert avec l’aval de Julia, afin de favoriser les relations scientifiques entre mathématiciens allemands et français, dans une Europe sous domination allemande. En échange de cette offre de service, Geppert et Hasse s’engagent à faciliter les conditions de détention des mathématiciens français prisonniers de guerre, en prévision de leur éventuelle libération — à partir de l’été 1941, ces derniers obtiennent d’ailleurs avec l’appui de Geppert le droit à une correspondance scientifique depuis leurs camps de prisonniers respectifs [26].

4. Les tenants et les aboutissants du séjour de Julia en Allemagne à l’été 1942

Dès son entrevue avec Julia de décembre 1940, Geppert escompte l’inviter à venir présenter une conférence à Berlin [27].

Première page d’une copie, conservée aux Archives nationales (AJ/40/567), du rapport que Geppert adressa au Reichserziehungsministerium le 20 décembre 1940 à l’issue de sa mission à Paris. Le cliché a été pris par nos soins en février 2016 lors d’investigations aux Archives nationales.

Ce projet exige cependant l’aval des autorités d’Occupation. Les documents administratifs auxquels nous avons accédé montrent que Julia envisageait tout d’abord d’effectuer son séjour en Allemagne en juillet 1941 pour y prononcer à nouveaux frais une conférence grand public sur le mathématicien Joseph-Louis Lagrange — le plus européen des mathématiciens selon les dires de Julia [28] — ; sa destination principale devait être Berlin, à laquelle s’ajoutèrent les villes de Hambourg et de Munich au cours des premiers mois de l’année 1941, vraisemblablement en raison des contacts qu’il entretenait en parallèle avec Wilhelm Blaschke (Hambourg) et Constantin Carathéodory (Munich) [29].

Document produit par le Deutscher akademischer Austauschdienst (DAAD, office allemand d’échanges universitaires) le 7 juillet 1942 et permettant de reconstituer l’historique des destinations choisies par Julia (AN AJ/40/567). Cliché pris par mes soins lors d’investigations aux Archives nationales en février 2016.

Ayant reçu les autorisations nécessaires du régime de Vichy — dont on trouve la trace dans le dossier de carrière de Julia ainsi que dans son dossier à la Faculté des sciences de Paris —, Julia dut cependant ajourner ce projet, dans la mesure où le commandement militaire allemand en France n’autorisa officiellement l’invitation de scientifiques français en Allemagne qu’à partir de l’été 1941 [30].

Les pièces que nous avons rassemblées montrent d’une part qu’à partir du début de l’année 1942 et par l’intermédiaire de Blaschke, Julia renoue contact avec Herglotz — qu’il avait rencontré lors du bicentenaire de l’Université de Göttingen en 1937 [31] — et d’autre part que les destinations prévues lors de son séjour, finalement prévu pour juillet 1942, ont été sensiblement modifiées : les Universités de Munich et de Hambourg ne peuvent finalement pas accueillir Julia par manque de temps — il s’agit tout du moins de la raison avancée dans les archives administratives que nous avons consultées [32] — ; l’Université de Berlin maintient son invitation à l’adresse de Julia et elle est bientôt suivie par l’Université de Göttingen [33] — vraisemblablement sous l’impulsion de Herglotz.

Du côté français, le séjour de Julia en Allemagne est notamment appuyé par le Service diplomatique des prisonniers de guerre. Cela signifie en particulier que Julia effectue ce déplacement dans l’optique de favoriser la libération d’élèves encore maintenus en captivité dans des camps de prisonniers — nous pensons en particulier à Jean Leray, Christian Pauc et Frédéric Roger, alors retenus dans l’Oflag XVII A à Edelbach en Autriche et dont le rapatriement, imminent en mars 1942, est repoussé sine die depuis l’évasion spectaculaire du Général Henri Giraud en avril de la même année [34]. Nous avons retrouvé aux Archives nationales une lettre que Julien Desforge — un camarade de promotion de Julia [35] qui, depuis l’automne 1941, exerce les fonctions d’inspecteur général chargé de la question des prisonniers de guerre auprès du Secrétariat d’État à l’Éducation nationale — adresse le 7 juillet 1942 au Service diplomatique des prisonniers de guerre [36]. Dans ce courrier, Desforge officialise la venue de Julia à Berlin pour le 18 juillet 1942. La suite de cette correspondance administrative nous apprend qu’à cette date, Julia est accueilli dans la capitale allemande par Geppert ainsi que par le directeur du Bureau universitaire de la délégation de Berlin — il s’agit d’une antenne du Service diplomatique des prisonniers de guerre. Nous savons que Julia a également rencontré Hasse lors de son séjour berlinois [37].

Reste à savoir de manière un peu plus précise comment ce séjour s’est déroulé. Suivant les indications figurant dans l’ouvrage de Philippe Burrin [38], nous avons pu mettre la main sur un court rapport que l’historien de la littérature Franz Koch, alors président de la commission chargée des conférences invitées de savants au sein de la Friedrich-Wilhelms-Universität de Berlin, adresse au Reichserziehungsministerium (le ministère allemand de l’éducation et de la recherche) le 8 septembre 1942 :

Le professeur Gaston Julia a présenté, le 21.7.42, un très bon exposé sur la « Théorie des fonctions et la théorie des opérateurs dans l’espace de Hilbert ». L’exposé, qui a été très suivi, a été unanimement jugé excellent par les collègues de la discipline. Un déjeuner a eu lieu le 22.7.42 à l’hôtel Adlon, au cours duquel les échanges entre le Prof. Julia et ses collègues de la discipline ont été très vivants. Il a rendu l’invitation avec un petit-déjeuner à l’Ambassade de France, durant lequel les liens personnels se sont encore intensifiés. Au cours de toutes ces discussions, Julia a reconnu être un ami déclaré de l’Allemagne et du national-socialisme. Dans une lettre envoyée depuis Versailles, il nous a remerciés pour l’excellent accueil qui lui a été fait.
(Prof. Koch) [39]

Voici une copie du rapport de Franz Koch dont nous venons de produire la traduction. Le cliché a été pris par nos soins lors d’investigations en salle de lecture du PA-AA en juillet 2016.

Ce document est à notre connaissance la seule trace dans des archives administratives indiquant l’adhésion de Julia à des opinions pro-allemandes sous l’Occupation. Les lettres que Julia destine à Hasse entre l’automne 1940 et l’été 1942 confirment sur la durée cette appréciation de Koch.

S’agissant du séjour de Julia à Göttingen, nous pouvons nous appuyer sur un rapport du même ordre produit par Herglotz le 10 octobre 1942 [40]. Julia est arrivé à Göttingen le 23 juillet dans l’après-midi et, comme lors du bicentenaire de l’Université de Göttingen en juin 1937, il a été hébergé au sein de l’Institut de mathématiques. Son exposé, identique à celui de Berlin, s’est tenu le jour même de son arrivée à 19 h devant un public composé en particulier d’étudiants et de Privatdozenten scientifiques. Herglotz souligne que Julia a présenté sa conférence en allemand. Ce dernier est resté deux jours à Göttingen et il en a profité pour rencontrer divers collègues, dont David Hilbert — qui décède le 14 février 1943. Julia a ensuite rejoint Berlin le 26 juillet avant de revenir en France. Quelques jours après son retour à Versailles, le 9 août pour être précis, il fait parvenir une carte de remerciements à Herglotz, n’hésitant pas à lui écrire que ce séjour l’a enthousiasmé. Julia réitère ses propos dans la carte de vœux datée du 31 décembre 1942 déjà citée, et c’est alors qu’il décrit la fameuse photographie que nous entendions replacer dans son contexte.

5. Conclusion

Par arrêté du 21 septembre 1944, Julia est suspendu de ses fonctions de professeur à la Faculté des sciences de Paris. Deux éléments justifient en effet que la commission d’enquête de l’Académie de Paris soit appelée à statuer sur son cas dans le cadre d’une épuration administrative des fonctionnaires de l’Éducation nationale : il est resté jusqu’à la Libération membre du comité éditorial d’une revue scientifique allemande — à savoir le Zentralblatt — ; il a de plus effectué un séjour à Berlin et Göttingen en juillet 1942. Julia justifiera ce séjour en invoquant le sort de ses élèves prisonniers de guerre, ce qui semble avoir convaincu la commission [41]. Celle-ci décide finalement de ne retenir aucune sanction administrative à son encontre, sans doute en raison de son statut de grand mutilé de 1914-1918, mais aussi parce qu’elle ne dispose alors d’aucune trace écrite manifestant de manière explicite un engagement de Julia en faveur de la collaboration. Elle ignore également que Julia recrutait des mathématiciens français pour le compte d’un journal de recensions allemand et qu’une version en allemand de la conférence de Julia à Berlin a été publiée en 1943 sous le patronage de Bieberbach dans les Abhandlungen der Preussischen Akademie der Wissenschaften ; en effet, seule la version en français de la conférence est portée à la connaissance de la commission. Julia est réintégré à la Faculté des sciences de Paris dès le mois de novembre 1944 ; il est maintenu en parallèle sur la chaire de géométrie à l’École polytechnique. La photographie qui est au centre de la présente étude constitue désormais l’une des traces d’un fait qui provoqua le passage de Julia devant une commission d’épuration à l’automne 1944. Je soulignerai pour finir un contraste qui m’est apparu à la lecture des versions de la biographie de Julia qu’héberge l’encyclopédie en ligne wikipedia : aucune d’elles ne mentionne le séjour de Julia à Berlin et Göttingen en 1942 — un fait que les contributeurs devaient sans doute ignorer — ; dans le même temps, le cliché représentant Julia et Herglotz a été abondamment utilisé par ces mêmes contributeurs pour illustrer la personne de Julia.

Premières lignes de la biographie en français de Gaston Julia sur l’encyclopédie participative wikipedia. Capture d’écran effectuée le 28 août 2017.

Ainsi décontextualisée et diffusée à grande échelle, la photographie que nous avons choisi de commenter concourt paradoxalement à l’effacement du fait auquel elle renvoie en réalité.

Post-scriptum :

L’auteur tient à remercier Jenny Boucard, Hélène Gispert, Laurent Rollet ainsi que C. Favre pour leur relecture attentive et leurs conseils. Ce travail n’aurait jamais pu voir le jour sans l’aide précieuse des archivistes Edith Pirio (Archives nationales), Lucia van der Linde (Archives du ministère allemand des affaires étrangères) et Bärbel Mund (Archives de l’Université de Göttingen).

Article édité par Laurent Rollet

Notes

[1Voir à ce propos Christian Delporte, Laurent Gervereau et Denis Maréchal (éditeurs), Quelle est la place des images en histoire ?, Paris, Éditions Nouveau-monde, 2008.

[2Le sociologue Jean-Claude Passeron rappelle très justement dans Le raisonnement sociologique que la signification d’une image ne se réduit pas à ce qu’elle nous donne à voir. Voir en particulier, Jean-Claude Passeron, Le raisonnement sociologique, Paris, Éditions Albin Michel, 2006, p. 415-416.

[3Ce fait n’a pas échappé à la vigilance des historien(ne)s spécialistes de la période de l’Occupation et il est notamment signalé par Philippe Burrin dans La France à l’heure allemande, Paris, Éditions du Seuil, 1995, p. 358.

[4Gaston Julia, « Die Funktionentheorie und die Theorie der Operatoren im Hilbertschen Raum », Abhandlungen der Preussischen Akademie der Wissenschaften, Physikalisch-Mathematische Klasse, 11, 1943, p. 1-15 ; « La théorie des fonctions et la théorie des opérateurs de l’espace hilbertien », Journal de mathématiques pures et appliquées, 107, 1943, p. 71-83.

[5Pour plus de précisions, le lecteur pourra se reporter à Philippe Burrin, op. cit., p. 358 ; Claude Singer, L’université libérée, l’université épurée, Paris, Éditions Les Belles Lettres, 1996, p. 284-285 ; Stéphane Israël, Les études et la guerre, les normaliens dans la tourmente, Paris, Éditions rue d’Ulm, p. 204 et Raphaël Spina, Histoire du STO, Paris, Éditions Perrin, 2017, p. 404. Tous situent Julia du côté d’une élite collaborationniste parisienne.

[6Le présent article constitue le pendant d’une recherche que Norbert Schappacher et moi-même avons publiée en janvier 2016 sous le titre Dating the Gasthof Vollbrecht Photograph sur le site de l’Oberwolfach Photo Collection. Nous avons montré que la photographie de groupe représentant Emmy Noether, entourée des mathématiciens Emil Artin, Paul Bernays, Hermann Weyl ou encore Ernst Witt devant le Gasthof Vollbrecht, un restaurant avec jardin situé dans les environs de Göttingen, date en réalité de juillet 1933 et non de 1932, ce qui rend le cliché politiquement très significatif. En effet, Emmy Noether et Paul Bernays viennent alors d’être exclus de l’Université de Göttingen par les nazis et ils s’apprêtent à quitter l’Allemagne.

[7Pour une étude détaillée de cet épisode, le lecteur pourra se reporter à Catherine Goldstein, « Un mathématicien sur l’isthme d’Hurtebise », Lettre du Chemin des Dames, 2011, p. 22-25.

[8Le fait que Herglotz paraisse vieillissant sur le cliché conduit à situer la photographie entre la fin des années 1930 et les années 1940.

[9La nouvelle d’Edgar Allan Poe à laquelle je fais ici allusion paraît pour la première fois en 1844 sous le titre « The purloined letter ». Sa traduction par Charles Baudelaire sous le titre « La lettre volée » a notamment été reproduite dans Edgar Allan Poe, Histoires extraordinaires, Paris, Éditions Gallimard, 2004.

[10À notre connaissance, un legs de la collection personnelle d’ouvrages de Julia a été effectué au Centre international de rencontres mathématiques de Luminy. Voir à ce propos Michèle Audin, Fatou, Julia, Montel, le grand prix des sciences mathématiques de 1918, et après..., Berlin et Heidelberg, Éditions Springer, 2009, p. 10. Il n’y a eu en revanche aucun dépôt des archives privées de Julia dans des institutions universitaires ou scientifiques telles que l’Académie des sciences.

[11HANS-SUB-Göttingen, Nachlass Gustav Herglotz, Gaston Julia à Gustav Herglotz, correspondance 1942-1943, Cod. Ms. G. Herglotz F 58.

[12Carte de Gaston Julia à Gustav Herglotz du 31 décembre 1942, HANS-SUB-Göttingen, Nachlass Gustav Herglotz, Cod. Ms. G. Herglotz F 58.

[13Voir à ce propos Philippe Burrin, op. cit., p. 355-356.

[14Ibid., p. 358-359. Voir également le dossier d’épuration de Louis Dunoyer, AN F/17/16785.

[15En particulier le dossier AN AJ/40/567 issu des archives des autorités d’occupation en France et notamment consacré aux relations scientifiques franco-allemandes.

[16Notamment le dossier PA-AA, Botschaft Paris (Ambassade d’Allemagne en France) R-1115a.

[17Le Bundesarchiv constitue l’analogue allemand des Archives nationales et il se répartit sur différents sites en Allemagne. Celui de Berlin-Lichterfelde héberge notamment les archives administratives du Deutsches Reich (1871-1945), dont celles du ministère allemand de l’éducation et de la recherche (Reichserziehungsministerium, REM) durant le nazisme. Le dossier R 4901 Nr. 3113, qui est issu des archives du REM, nous intéresse particulièrement ici. Partiellement exploité par R. Siegmund-Schultze, ce dossier contient une série de documents sur les relations scientifiques franco-allemandes durant la période de l’Occupation, essentiellement du point de vue des mathématiques.

[18Ces deux rencontres ont notamment été étudiées par Reinhard Siegmund-Schultze, Mathematische Berichterstattung in Hitlerdeutschland, Göttingen, Vandenhoeck und Ruprecht, 1993, p. 186-188. Michèle Audin mentionne la rencontre Hasse / Julia d’octobre 1940 dans son article intitulé La guerre des recensions. Autour d’une note d’André Weil en 1940 , Mathematische Semesterberichte, 59, 2012, p. 250.

[19La correspondance entre Hasse et Julia est conservée à la HANS-SUB-Göttingen, Nachlass Helmut Hasse, Cod. Ms. H. Hasse 1:786 Beil. ; nous avons recueilli dans le fonds de H. Hasse de nombreux indices qui corroborent l’existence une correspondance entre Geppert et Julia, dont nous n’avons malheureusement retrouvé que quelques traces.

[20Diverses lettres de Geppert à Hasse, ainsi que des copies des réponses de Hasse à Geppert sont conservées à la HANS-SUB-Göttingen, Nachlass Helmut Hasse, sous les cotes Cod. Ms. H. Hasse 26-1, 26-2, 26-4, 27-1 et 1:531.

[21Voir en particulier Norbert Schappacher, « Das mathematische Institut der Universität Göttingen 1929-1950 », in Heinrich Becker, Hans-Joachim Dahms et Cornelia Wegeler (éditeurs), Die Universität Göttingen unter dem Nationalsozialismus, Munich, Éditions K.G. Saur, 1998, p. 536.

[22Une étude récente autour du bicentenaire de l’Université de Göttingen a été publiée par Markus Drüding, Akademische Jubelfeiern. Eine geschichtskulturelle Analyse der Universitätsjubiläen in Göttingen, Leipzig, Münster und Rostock (1919-1969), Berlin, Éditions Lit, 2014, p. 117-152. Julia prononce à cette occasion un discours qui est reproduit dans le tome VI de ses Œuvres complètes, Paris, Éditions Gauthier-Villars, 1970, p. 51-53.

[23Michèle Audin, Le séminaire de mathématiques 1933-1939, Première partie, l’histoire, p. 36 et 94.

[24Voir à ce propos le portrait que Reinhard Siegmund-Schultze dresse de Geppert dans « The effects of Nazi rule on the international participation of German mathematicians : an overview and two case studies », in Karen Parshall et Adrian Rice, Mathematics unbound : the evolution of an international mathematical research community, 1800-1945, Providence, American Mathematical Society et London Mathematical Society, 2002, p. 345.

[25Voir en particulier R. Siegmund-Schultze, Mathematische Berichterstattung in Hitlerdeutschland, op. cit., p. 177-192.

[26Divers documents conservés dans le dossier AN AJ/40/567 (Archives nationales) ainsi que dans le dossier R 4901 Nr. 3113 (Bundesarchiv, site de Berlin-Lichterfelde) confirment ce point.

[27Voir à ce propos le rapport du 20 décembre 1940 que Geppert adresse au Reichserziehungsministerium [Le ministère allemand de l’éducation] à l’issue de son séjour parisien. Geppert consacre alors plusieurs pages à son entrevue avec Julia. Des copies de ce rapport sont également conservées dans le Politisches Archiv des Auswärtigen Amts ainsi que dans le Bundesarchiv, site de Berlin-Lichterfelde.

[28Le 4 février 1941, Julia prononce en effet à l’Université de Genève une conférence intitulée « La vie et l’œuvre de J.-L. Lagrange », reproduite dans le tome sixième de ses Œuvres complètes aux pages 75 à 87.

[29Quelques lettres de Julia à Blaschke sont actuellement conservées à la Wilhelm Blaschke Stiftung (fondation Wilhelm Blaschke) qui est localisée à Hambourg.

[30Voir à ce propos Philippe Burrin, op. cit., p. 355.

[31C’est ce que confirme la lettre de Wilhelm Blaschke à Gustav Herglotz du 10 janvier 1942, HANS-SUB-Göttingen, Nachlass Gustav Herglotz, Cod. Ms. G. Herglotz F : 11.

[32Ces pièces ont été récoltées dans le dossier AN AJ/40/567.

[33Comme l’indiquent diverses pièces conservées une nouvelle fois dans le dossier AN AJ/40/567.

[34De fait, Leray ne sera libéré qu’à l’issue du conflit. Pauc et Roger accepteront pour leur part de travailler pour le Jahrbuch et le Zentralblatt aux côtés de Geppert à l’automne 1942. Pauc rejoindra ensuite l’Université d’Erlangen et Roger celle de Fribourg à l’automne 1943. En signant un contrat de travail en Allemagne alors qu’ils sont officiers, tous deux devront finalement s’expliquer devant une commission administrative d’épuration à l’issue du conflit et ils recevront un blâme à cet effet. Voir les dossiers d’épuration de Pauc et Roger, AN F/17/16861 et F/17/16879.

[35Tous deux intègrent en effet l’École normale supérieure en 1911.

[36Cette lettre figure dans le dossier AN F/9/2311.

[37Voir à ce propos la copie de la lettre de Helmut Hasse à Wilhelm Süss du 28 juillet 1942, HANS-SUB-Göttingen, Nachlass Helmut Hasse, Cod. Ms. H. Hasse 27 : 2.

[38Philippe Burrin, op. cit., p. 358, ainsi que la note n° 66, p. 529.

[39Ce rapport se trouve également au PA-AA R-1115a.

[40Voir à ce propos le dossier d’épuration de Julia, AN F/17/16824.

[41Claude Singer, op. cit., p. 284.

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Pour citer cet article :

Christophe Eckes — « Le double portrait des mathématiciens Gustav Herglotz et Gaston Julia - Dater et historiciser des clichés photographiques en histoire des mathématiques » — Images des Mathématiques, CNRS, 2018

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