Le duel de Galois

Le 29 mai 2019  - Ecrit par  Olivier Courcelle Voir les commentaires (2)

Le 29 mai 1832, à la veille du célèbre duel qui allait lui coûter la vie, le mathématicien Évariste Galois résume ses travaux encore inédits dans une lettre adressée à son ami Auguste Chevalier... Il la clôt par deux souhaits : que sa lettre soit publiée dans la Revue encyclopédique, un magazine scientifique d’intérêt général, et, plus accessoirement pour nous, que Gauss et Jacobi, deux sommités allemandes, soient priés de donner leur avis sur l’importance des résultats auxquels il est parvenu.

Chevalier ne se contentera pas de respecter ces dernières volontés : il rédigera en prime une notice biographique sur son ami, par ailleurs militant républicain révolutionnaire, qu’il fera paraître avec la « lettre testament » dans la Revue encyclopédique [1].

Et c’est dans cette notice que Chevalier, entre diverses pièces de correspondance, a recopié deux autres lettres rédigées par Galois à la veille du duel, non prévues à l’origine pour la publication celles-là, l’une adressée à tous ses amis républicains, l’autre plus particulièrement destinée à deux d’entre eux, N. L. et V. D., soit Napoléon Lebon et Victor Delaunay, selon l’identification proposée par des biographes ultérieurs [2].

Ces deux lettres renferment les seules bribes d’informations aujourd’hui connues données par Galois lui-même sur le duel fatal. C’est dans la première d’entre elles, notamment, qu’il déclare mourir « victime d’une infâme coquette ».

Le duel se pose depuis leur publication en un profond mystère biographique...

Sauf erreur, les biographes, romanciers ou non, ont en tout développé trois théories...

La dernière en date voit l’affaire comme un vrai suicide maquillé par Galois et ses amis républicains en faux duel, dans l’espoir de déclencher une insurrection qui aboutirait à la Révolution [3]. Même si Galois ne transpirait pas d’une perpétuelle joie de vivre, cette théorie ne tient pas debout pour de multiples raisons, ne serait-ce que parce que l’épidémie de choléra qui passait par là pourvoyait à tous les cadavres nécessaires à l’opération supposée. Elle repose toutefois sur une parole qu’aurait un jour prononcée Galois, rapportée par un membre de sa famille à l’un de ses biographes, le biographe dit classique, Paul Dupuy : « S’il fallait un cadavre pour ameuter le peuple, [...] je donnerais le mien [4]. »

Du point de vue de l’enchaînement des sources, ce témoignage est celui de l’homme (Dupuy) qui a vu l’homme (la famille) qui a vu l’ours (Galois).

Une théorie antérieure veut que Galois ait été provoqué en duel à la suite d’une machination ourdie par la police personnelle du roi [5]. Elle n’a pas non plus entraîné la conviction, du fait des interrogations naturelles qu’elle soulève : Pourquoi un tel honneur fait à Galois, qui n’était guère plus qu’un militant parmi d’autres ? Pourquoi ne pas plutôt s’en prendre à un cadre emblématique de la Société des amis du peuple, la principale organisation républicaine de l’époque, par exemple ? Une fois encore, cette théorie, à l’origine celle du frère de Galois, émane d’un témoignage rapporté à Dupuy par la famille [6].

Avant d’en venir à la troisième théorie, la plus immédiate, celle qui veut que le duel résulte d’une histoire d’amour qui tourne mal, constatons que les deux premières incitent à classer les informations relatives au duel selon leur distance à l’ours.

Disons donc qu’une information sur le duel est de niveau I si elle est donnée par Galois dans les lettres écrites à la veille de sa mort, de niveau II si elle est directement donnée par un contemporain de Galois, de niveau III si elle est donnée par un contemporain mais communiquée via un non-contemporain comme Dupuy ; et, pourquoi pas, de niveau IV si elle donnée par un non-contemporain, qu’il s’agisse de l’hypothèse méditée d’un fin biographe ou de l’assertion inepte d’un fou patenté.

Exemple d’information de niveau I : « Je meurs victime d’une infâme coquette ». Elle est en effet donnée par Galois, dans l’une des lettres évoquées plus haut. Comme nous pourrions en conclure à ce stade que Galois décède des suites de je ne sais quelle maladie honteuse, voici la phrase complète : « Je meurs victime d’une infâme coquette, et de deux dupes de cette coquette. » Vous éclaire-t-elle ?

Quoique le duel se manifeste de manière allusive dans les lettres de Galois, le mot n’apparaît explicitement qu’au niveau II, entre autres dans la presse parue au lendemain de sa mort : « M. Évariste Galois [a été] gravement blessé dans un duel au pistolet [7]. »

Une coquette et deux dupes de cette coquette dans un duel au pistolet ? L’adversaire de Galois serait-il une femme, assistée des deux dupes comme témoins ? Pour les témoins peut-être ; pour la femme, non ! L’adversaire est un homme, mais un homme très coquet... Il s’agit de Pecheux d’Herbenville, selon plusieurs sources de niveau II, dont Alexandre Dumas, qui précise dans ses Mémoires que « ce charmant jeune homme », républicain révolutionnaire et artilleur de la garde nationale, « faisait des cartouches en papier de soie, nouées avec des faveurs roses [8] ».

Tiendrions-nous le motif du duel ? Après tout, douter de la virilité d’un artilleur en le traitant de « coquette », c’est un coup à se faire étendre raide sur le terrain. Peut-être… C’est une idée... Une théorie... Une quatrième… Toute à l’honneur de la concision qui a fait la réputation de Galois dans ses travaux mathématiques : il désignerait ainsi son adversaire et la cause de l’affrontement en moins de sept mots ! Mais cette théorie nous catapulte directement au royaume des fous et des biographes, c’est-à-dire en niveau IV, car nul témoignage ne vient aujourd’hui assurer que cette insulte est la véritable raison de la dispute.

En revanche, soutenir que par « infâme coquette » Galois désigne la personne qui le tue, c’est-à-dire son adversaire, c’est-à-dire Pecheux d’Herbenville, ne nous fait pas déborder du niveau II !

J’espère à ce stade vous avoir convaincu de plusieurs mérites de ma classification : elle permet à la fois d’évaluer la qualité d’une information, par la distance à l’ours, et de dégager une nouvelle branche de théories, en l’occurrence que la coquette soit un homme, par le simple truchement d’une espèce de manipulation algébrique.

La troisième théorie, celle que je crois la plus admise aujourd’hui, qui veut que le duel résulte d’une histoire d’amour qui tourne mal, suppose évidemment que l’infâme coquette est une femme…

Divers éléments militent de fait en faveur de cette hypothèse…

Galois a sans nul doute connu une affaire sentimentale avec une certaine Stéphanie : il a inscrit ce prénom environné de cœurs dans ses manuscrits. Connaissance de la bien-aimée a probablement été faite dans la maison de santé où Galois a exécuté la fin d’une peine de prison consécutive à ses activités militantes. Selon une rature à la lecture controversée, il s’agirait de Stéphanie Poterin du Motel, cousine et future belle-fille du directeur de ladite maison de santé. Le couple aurait rompu une quinzaine de jours avant le duel, à en juger par la copie partiellement conservée d’une lettre en date du 14 mai 1832 [9].

Mais dans quelle mesure cette affaire est-elle liée à la mort de Galois ?

À ma connaissance, que le duel soit dû à une histoire d’amour se manifeste pour la première fois dans un journal lyonnais, paru quelques jours après l’évènement. L’article est émaillé d’inexactitudes (âge de Galois, acquittement pour condamnation…) et prudent dans la forme : « On dit que l’amour a été la cause du combat [10]. »

La tante de Galois accorde bien une amoureuse à son neveu, mais elle parle en poétesse : « Sa fiancée... était la mort [11]. »

L’histoire d’amour provient surtout de la notice nécrologique de Chevalier, qui signale que Galois a connu « une mort obscure, causée par une querelle d’amour ». Mais il ne sait rien… Il l’indique lui-même : « J’ignore les détails qui amenèrent cette fin déplorable : Galois m’a toujours laissé à ce sujet dans l’ignorance la plus complète ; je n’ai pu recueillir quelques détails qu’à la fin du mois de juin, lorsque sa mère désolée m’a fait remettre ses manuscrits, avec la lettre qu’il m’a écrite quelques heures avant d’aller sur le terrain [12]. »

Chevalier ignorait en particulier la coquetterie de l’adversaire de Galois. Dans ses conditions, comme tout un chacun, en publiant dans sa notice la lettre par laquelle son ami déclare mourir d’une infâme coquette comment aurait-il pu voir dans le duel autre chose qu’une histoire d’amour ? D’autant qu’il savait, ne serait-ce que par les manuscrits qu’il avait récupérés, que son ami avait été amoureux — de Stéphanie, même s’il ne la nomme jamais [13].

Sur un plan formel, et sans égard à la réalité de la chose, que le duel soit affaire d’amour avec une femme résulte de la lecture naïve d’une information donnée par Galois (« Je meurs victime d’une infâme coquette ») enchaînée avec celle donnée par Chevalier (« une mort [...] causée par une querelle d’amour »). L’information globale est de niveau II : directement communiquée par un contemporain de Galois, Chevalier, sans passer par un non-contemporain comme Dupuy.

Une lecture moins naïve aboutit à cet étrange résultat que le duel soit affaire d’amour entre Galois et un homme, en l’occurrence Pecheux d’Herbenville. Le simple jeu combinatoire décompose ainsi la théorie de l’amour en deux branches, toutes deux circonscrites en niveau II, l’une hétérosexuelle, l’autre homosexuelle, pour appeler un chat un chat.

Croyez-le ou non, mais un ou plutôt deux témoignages de niveau II encouragent la seconde lecture, tout en accordant paradoxalement des points à la première. Dans ses Lettres sur les prisons de Paris, publiées quelques années après les faits, Raspail met en scène et fait parler Galois, avec qui il a été détenu un temps à Sainte-Pélagie. Sauf à accorder au futur duelliste des dons de prophète, je pense que la partie sur la coquette se réfère sans le dire et de mémoire aux lettres de Galois publiées par Chevalier :

Je n’aime pas les femmes ; il me semble que je ne pourrais aimer qu’une Tarpeïa ou une Gracche ; et, vous l’entendrez dire, je mourrai en duel, à l’occasion de quelque coquette de bas étage ; pourquoi pas, puisqu’elle m’invitera à venger son honneur qu’un autre aura compromis [14] !

Raspail développe en fait ici une version antérieure de ses « souvenirs de prison », parue quelques mois seulement après la notice de Chevalier, qui affichait ce passage beaucoup plus court : « Galois, mathématicien consommé et publiciste à vingt ans, sans faiblesse pour les femmes, et qui pourtant est mort en duel pour elles [15] ! »

Pour en terminer avec le niveau II, la plupart des témoignages qui suivent la publication de la notice nécrologique de Chevalier s’y réfèrent explicitement ou implicitement, sans rien y ajouter de notable. Il en va ainsi de celui de Liouville qui, en 1846, en préface de la première édition des Œuvres de Galois évoque « un fatal duel, venu sans doute à la suite de quelque querelle frivole [16] »… De Terquem qui évoque « une rencontre dite d’honneur, par antiphrase [17] »… J’omets celui de Joseph Bertrand, contemporain à la vie longue, qui se réfère sur ce point au livre de Dupuy [18]...

Et je crois que c’est à peu près tout en niveau II quant au sexe de la coquette et au motif de la dispute…

Il existe bien sûr d’autres témoignages importants : celui déjà mentionné d’Alexandre Dumas, celui de Larguier des Bancels, un étudiant ami de Galois, qui le déclare lui aussi tué par Pecheux d’Herbenville [19].

D’autres éléments d’information de niveau II, parfois faux, parfois contradictoires, précisent pour leur part les conditions du duel…

Selon la presse parue au lendemain et surlendemain des faits, Galois a été admis à l’hôpital vers 9h30 du matin, où il est mort le jour même [20]...

Le transport s’est plutôt effectué vers 18h00, selon une notice anonyme parue une quinzaine d’années plus tard, qui affirme que le corps encore vivant a été découvert à cette heure par un ancien officier aux environs de La Glacière, abandonné de tous, témoins comme adversaires [21]

Galois est mort le 31 mai à 10h00 du matin à l’hôpital Cochin selon son acte de décès [22]. Il y était entré le 30 mai selon les registres d’admission [23]. Il y a succombé « en 12 heures » d’une péritonite suraiguë consécutive à une balle tirée à 25 pas, selon le rapport d’autopsie [24]. Ce qui donne un duel vers 10h00 du soir…

Pas facile !

À en croire le journal lyonnais déjà cité, une seule arme, prise au hasard, aurait été chargée...

Et nous avons fait le tour… Sauf omission involontaire, j’ai rassemblé ici toutes les bribes d’informations significatives sur le duel directement communiquées par les contemporains de Galois aujourd’hui connues, en tout cas de moi...

À ce stade nous avons donc réuni sur le pré deux branches de théories : celle de la coquette mâle, Pecheux d’Herbenville, et celle de la coquette traditionnelle, une femme, disons Stéphanie, avec leur histoire d’amour afférente. J’espère aussi avoir montré que l’amour comme motif du duel avait pu surgir dans les témoignages par un amalgame trop rapide de l’affaire sentimentale effectivement vécue quelque temps auparavant par Galois avec ladite Stéphanie.

Pour tenter de départager les deux théories, nous pouvons d’abord les évaluer à l’aune de la totalité des informations de niveau I, c’est-dire données par Galois dans deux lettres écrites à la veille du duel. Après tout, je n’en avais extirpé jusqu’ici que certains éléments...

Elles sont si courtes que je peux soumettre à votre sagacité l’intégralité de ces textes énigmatiques, sur lesquels ont déjà cogité en vain plusieurs générations de biographes.

Voici la première, adressée à tous les républicains — les patriotes dans le langage de l’époque :

Je prie les patriotes, mes amis, de ne pas me reprocher de mourir autrement que pour le pays.
Je meurs victime d’une infâme coquette, et de deux dupes de cette coquette. C’est dans un misérable cancan que s’éteint ma vie.
Oh ! pourquoi mourir pour si peu de chose, mourir pour quelque chose d’aussi méprisable !
Je prends le ciel à témoin que c’est contraint et forcé que j’ai cédé à une provocation que j’ai conjurée par tous les moyens.
Je me repens d’avoir dit une vérité funeste à des hommes si peu en état de l’entendre de sang-froid. Mais enfin j’ai dit la vérité. J’emporte au tombeau une conscience nette de mensonge, nette de sang patriote.
Adieu ! j’avais bien de la vie pour le bien public.
Pardon pour ceux qui m’ont tué, ils sont de bonne foi.
E. Galois.
Paris, 29 mai 1832 [25].

En ce qui me concerne, et pour me borner à ce qui regarde la pertinence de nos deux théories, je note que Galois fait d’abord allusion à la coquette et à ses deux dupes…

Si la coquette est Pecheux d’Herbenville, les deux dupes se positionnent naturellement en témoins du duel ; si la coquette est une femme, qui sont les deux dupes ?

Galois évoque ensuite le cancan, c’est-à-dire le ragot, le potin, dans lequel finit sa vie…

Si la coquette est une femme, le mystère est épais ; dans le contexte d’une coquette mâle, avec histoire d’amour afférente, le sujet global du cancan coule de source.

La « provocation » que Galois dit avoir conjurée par tous les moyens se rapporte probablement dans notre contexte à l’expression « provoquer en duel », idée qui reviendra dans la seconde lettre.

Galois fait enfin allusion à une « vérité funeste », dite à des hommes incapables de l’entendre de sang-froid…

Si cette vérité est la raison ultime du duel, comme il semble l’indiquer, elle aurait attenté à l’honneur de son adversaire… Si la coquette est une femme et l’adversaire un homme, fiancé, père, tuteur, etc., une vérité naturelle pourrait être que la femme en question ait fait le premier pas… Si la coquette est Pecheux d’Herbenville, avec histoire d’amour afférente, au fond la même vérité se dégage : que Galois, abusé par telle mine ou telle parole perçue comme une invite, ait formulé une proposition in fine malvenue.

En ce sens très particulier, Galois aurait vraiment douté de la virilité de son camarade artilleur et l’aurait désigné comme adversaire ainsi que le motif du duel en moins de sept mots ! Mais comme je le rappelais plus haut, ce scénario nous expédie derechef au royaume des fous et autres biographes, c’est-à-dire en niveau IV : seul demeure en niveau I l’existence de cette « vérité funeste ».

Passons à la seconde lettre, rédigée à l’intention de ses deux amis républicains N. L. et V. D. :

Paris, 29 mai 1832
Mes bons amis,
J’ai été provoqué par deux patriotes... Il m’a été impossible de refuser.
Je vous demande pardon de n’avoir averti ni l’un ni l’autre de vous.
Mais mes adversaires m’avaient sommé sur l’honneur de ne prévenir aucun patriote.
Votre tâche est bien simple : prouver que je me suis battu malgré moi, c’est-à-dire après avoir épuisé tout moyen d’accommodement, et dire si je suis capable de mentir, de mentir même pour un si petit objet que celui dont il s’agissait.
Gardez mon souvenir, puisque le sort ne m’a pas donné assez de vie pour que la patrie sache mon nom.
Je meurs votre ami [26].

Toujours pour me restreindre aux éléments propres à départager les deux théories, Galois indique d’abord avoir « été provoqué par deux patriotes »…

Ces deux patriotes font écho aux « deux dupes de la coquette » mentionnés dans la première lettre. Dans le cadre de l’hypothèse mâle, il s’agit encore des deux témoins, qui, au nom de l’offensé, Pecheux d’Herbenville, mettent Galois en demeure de se battre, le provoquent officiellement en duel. Si la coquette est une femme, que faut-il comprendre – qui est l’offensé, où est le deuxième témoin, ou pourquoi deux offensés ?

À propos de témoins, quels étaient ceux de Galois ? Pointer ceux de son adversaire invite par contrecoup à penser qu’il s’agissait tout bonnement de N. L. et V. D., les destinataires de la lettre… En leur demandant de prouver que le combat a eu lieu « après avoir épuisé tout moyen d’accommodement », il leur assigne de fait ce rôle… Mais à titre posthume… En raison de l’injonction de « ne prévenir aucun patriote » ...

Et pourquoi une telle injonction, pourquoi un secret aussi global ?

Vient enfin le mensonge sur un « petit objet » qui renvoie à la « vérité funeste » de la lettre précédente.

À tout prendre, je trouve que la théorie de la coquette mâle apporte un début de sens aux lettres de Galois, quand sa rivale ne lève aucune obscurité. Et la première révèle les deux témoins potentiels de Galois, quand l’autre ne conduit qu’à cette question lancinante : quel serait le lien entre Pecheux d’Herbenville et la coquette femme ?

Je pense même que l’hypothèse mâle peut s’affranchir de toute histoire d’amour : celle-ci n’intervient en niveau II que par un journaliste lyonnais déjà pris en flagrant délit d’inexactitudes, par un Chevalier qui aurait trop rapidement associé au duel l’affaire sentimentale vécue avec Stéphanie, puis par tous ceux qui l’ont plus ou moins fidèlement suivi ; en niveau I, un scénario fondé sur une remarque anodine ou une blague douteuse de Galois sur le caractère efféminé de son camarade artilleur, mal perçue et montée en épingle, suffirait sans doute à conduire au même résultat...

Et quitte à s’éloigner de l’amour, autant envisager sa dissolution pure et simple… Le terme « cancan » ne se rapportant pas nécessairement à un potin de nature sexuelle, n’importe quel malentendu pourrait au fond convenir, pourvu qu’il soit des plus futiles. L’injonction à garder le secret viendrait alors de la honte à se battre pour un motif parfaitement insignifiant...

Quoi qu’il soit, et pour porter maintenant le débat en niveau III, celui des informations rapportées par la famille à Dupuy, la théorie de la coquette mâle présente encore cet avantage de comprendre pourquoi le frère d’Évariste se serait entêté sa vie durant à subodorer une machination de la police : s’il lui avait rendu visite en maison de santé, s’il savait qu’il y était tombé amoureux de Stéphanie Poterin du Motel, apparentée au directeur, s’il avait lu la notice de Chevalier, s’il ignorait que par « infâme coquette » son frère désignait en réalité Pecheux d’Herbenville, le duel ne pouvait rester à ses yeux qu’un mystère impénétrable, avec pour seule piste la maison de santé, elle-même même liée à la police, peut-être pas la police personnelle du roi, mais au moins la préfecture de police, qui y envoyait à l’occasion des prisonniers (dont Galois)...

Un autre témoignage de la même veine, que Dupuy tient aussi de la famille, fait état d’un ultime rendez-vous, au cours duquel « Galois se serait trouvé en présence d’un prétendu oncle et d’un prétendu fiancé, et [...] chacun d’eux l’aurait provoqué en duel [27] ». Dans le cadre de la théorie de la coquette femme, quel serait le rapport de cet oncle et de ce fiancé avec Pecheux d’Herbenville ? Dans le cadre d’un amalgame trop rapide de l’histoire avec Stéphanie et du duel, le personnage du fiancé offensé surgit naturellement pour tenter d’expliquer l’inexplicable... L’oncle rappelle de son côté le directeur de la maison de santé, qui était en réalité un cousin plus âgé et le futur beau-père de Stéphanie... Quant aux duels simultanés, ils s’imposent pour assurer un semblant de cohérence avec la seconde lettre de Galois, dans laquelle il déclare avoir été « provoqué par deux patriotes »...

Émerge ainsi l’idée que la famille, toute aussi ignorante que Chevalier sur le motif du duel, ait tenté comme lui d’interpréter les ultimes lettres de Galois à la lumière de ce qu’elle connaissait de son côté : l’histoire d’amour en maison de santé. Plus prosaïquement, la théorie de la coquette mâle incite à parier que c’est bien Stéphanie Poterin du Motel qui se cache sous la rature à la lecture controversée que je mentionnais en introduction !

Toujours en niveau III, pour contester le fait que Galois ait été abandonné par ses témoins, comme nous l’avons vu par un document de niveau II, Dupuy invoque ainsi le témoignage d’un cousin de Galois :

Cela [...] n’est pas vraisemblable s’il est exact, comme me l’a écrit M. Demante lui-même, que l’un de ces témoins soit venu, le lendemain même du duel, faire une visite à la mère de Galois. Peut-être les témoins étaient-ils partis à la recherche d’une voiture ou d’un médecin lorsque Galois fut trouvé par un paysan [et non un ancien officier (O. C.)] qui passait avec sa charrette auprès de l’étang de la Glacière [...], et amené par cet homme à l’hôpital Cochin [28].

Le témoignage que conteste Dupuy corrobore surtout le fait que N. L. et V. D. aient été les témoins « posthumes » de Galois, c’est-à-dire qu’il n’ait pas été abandonné par ses témoins mais qu’il soit parti seul sur le terrain… Quant à celui de M. Demante, il suggère simplement que N. L., alias Napoléon Lebon, ait pu rendre visite en voisin le lendemain à la mère de Galois, soit à la réception de la lettre qui lui était destinée, soit pour la récupérer (avec toutes celles adressées aux républicains) si, à l’instar de celle pour Chevalier, elle n’avait pas été envoyée [29]...

De là, avec cette règle d’accorder plus de crédit à une information de niveau II que de niveau III, je déduis que celui qui a transporté Galois à l’hôpital Cochin était plus sûrement ancien officier que paysan — en toute logique l’un des témoins de Pecheux d’Herbenville palliant l’absence physique de ceux de Galois.

Dupuy tient encore du frère d’Évariste, ou plutôt de sa famille latérale car il était mort depuis plusieurs décennies lors de l’enquête du biographe, ces quelques informations sur le déroulement du duel : « Évariste, chétif et myope, [...] aurait d’abord tiré en l’air, puis il aurait été blessé mortellement par la première balle de son adversaire [30]. »

J’ignore si Galois était chétif et myope ; je sais en revanche que son plus grand souhait était d’intégrer l’École polytechnique, une école militaire, qu’il a demandé à ce que les élèves de l’École normale (future École normale supérieure) soient armés, qu’il portait toujours sur lui un poignard et qu’il a été arrêté muni d’une carabine chargée le 14 juillet 1831 : ne se dégage pas là le portrait d’un homme inapte au combat !

Cette myopie et la balle tirée en l’air s’accordent surtout avec la tonalité générale des lettres de Galois, qui part vaincu, presque suicidaire, déjà mort. Mais il faut garder en tête que ces lettres, comme le précise au moins Chevalier pour la sienne, n’ont très probablement pas été envoyées. Elles ont sans doute été écrites pour prévenir le pire. Leur lecture est ainsi biaisée… Si le sort lui avait été plus favorable, Galois les aurait tout simplement détruites.

Et nous voilà, sauf erreur involontaire de ma part, au bout du cheminement à travers les informations significatives liées au duel actuellement connues.

Pour en revenir aux deux théories, celle de la coquette mâle, avec ou sans histoire d’amour, me paraît tout de même plus fructueuse que sa rivale…

D’abord parce ce qu’elle éclaire la situation d’une lumière nouvelle, qui porte jusqu’à l’identité des témoins potentiels de Galois. Ensuite parce qu’elle met en relief le piège dans lequel aurait pu tomber Chevalier, et tout le monde avec lui, famille comprise : la quasi concomitance de l’histoire vécue avec Stéphanie et du duel, qui pousse à lier, peut-être de façon trop précipitée, les deux affaires.

Partir à l’inverse d’une coquette femme, Stéphanie en première hypothèse, n’aboutit qu’à des culs-de-sac que personne n’a jamais su dépasser, à commencer par le propre frère de Galois...

Bien sûr, la théorie de la coquette mâle reste à prouver… Je ne connais pour cela d’autres méthodes que de chercher et trouver de nouveaux témoignages… De niveau III, pourquoi pas, si au soir de sa vie, la mère de Galois, par exemple, avait livré quelque confidence à un tiers, qu’elle n’aurait pas livrée en son temps à ses enfants… De niveau II, plus probablement, disons par une lettre encore à découvrir d’un républicain bien au fait… De niveau I, en un sens un peu élargi, si Galois avait écrit, qui sait, d’autres lettres recopiées par des tiers en des feuilles obscures, elles aussi à débusquer…

Ou mieux, encore, une information sur le duel directement communiquée par Galois, une information de niveau 0 ?

Il en existe aujourd’hui une seule à ma connaissance, à savoir la récente découverte des occurrences « Lepecheux » et « Herbinville » sur les manuscrits de Galois, soit une variante évidente du patronyme de son adversaire [31]. Quant à la candidature des occurrences « Stéphanie », elle se heurte au fait que nul ne sait lier formellement ce prénom au duel...

Des ratures jouxtent l’un ou l’autre de ces groupes de patronymes… Dont une recouvrant le mot « adorable » qui se distingue à proximité de « Lepecheux »... Leur analyse par du matériel sophistiqué, que je laissais entrevoir dans un précédent billet, est aujourd’hui décidée et en phase préparatoire [32]... Peut-être révèlera-t-elle quelque indice décisif sur ce grand petit mystère de l’histoire des sciences…

Post-scriptum :

Merci à @anqian (blog) et @cidrolin, intervenants du forum Histoire des mathématiques du site les-mathematiques.net, pour leur relecture de ce billet et leurs suggestions pertinentes. Via ce fil de discussion ont été récemment découvertes une lettre du directeur de la prison Sainte-Pélagie (par @cidrolin !) et deux lettres (ici et ) de Blanqui qui éclairent le séjour de Galois au mitard relaté dans ce précédent billet, ainsi que deux lettres de Galois non répertoriées jusque-là (une et deux).

Notes

[1Chevalier (Auguste), « Évariste Galois », Revue encyclopédique, LV/165 (Septembre 1832) 744-754 et « Travaux mathématiques d’Évariste Galois », id. 566-676.

[2Dalmas (André), Évariste Galois, Révolutionnaire et géomètre, 2e éd., Le Nouveau commerce, 1982, p. 108, pour le premier d’entre eux. Que N. L. désigne Napoléon Lebon est prouvé en note plus bas ; il n’y a pas de vraies raisons de douter de la seconde identification.

[3Toti Rigatelli (Laura), Évariste Galois, 1811-1832, Birkhäuser, 1996. Quoique cela ne soit précisé nulle part dans l’ouvrage, cette biographie est romancée. Pour donner un exemple facilement vérifiable, Lucien de la Hodde qui apparaît (p. 13) comme espion dès 1832, ne l’a été en réalité qu’à partir de 1838, comme en témoigne sa lettre de candidature, publiée par celui-là même qui l’a démasqué : Caussidière (Marc), Mémoires, 2 vol., Paris, 1849, vol. 1, pp. 149-153.

[4Dupuy (Paul), « La vie d’Évariste Galois », Annales scientifiques de l’École normale supérieure, 3e série, 13 (1896) 197-266.

[5Infeld (Leopold), Whom the Gods Love. The Story of Evariste Galois, Whittlesey House, 1948. L’auteur indique lui-même que sa biographie est romancée.

[6Dupuy, op. cit., p. 247.

[7La Tribune du mouvement, 1 juin 1832, non paginé ; Journal des débats, 1 juin 1842, p. 4 ; La Quotidienne, 1 juin 1832, non paginé ; Le Constitutionnel, 2 juin 1832, p. 3...

[8Dumas (Alexandre), Mes mémoires, 10 vol., Paris, 1863-1884, vol. 8, 1884, p. 161 ; voir également un précédent billet.

[9Galois (Évariste), Écrits et mémoires mathématiques, éd. R. Bourgne et J.-P. Azra, 3e éd. Gabay, 1997, pp. xxx, 489-491, 502, 507 ; Bourgne (Robert), « À propos d’Évariste Galois », Colloque Abel-Galois, première partie, Publications de l’U.E.R. Mathématiques pures et appliquées, Université des sciences et techniques de Lille, VII/5 (1985) 1-22.

[10Le Précurseur, 4-5 juin 1832, p. 3.

[11Bourgne, op. cit.

[12Chevalier, op. cit., p. 753.

[13Il savait aussi son ami amoureux par une lettre dont il donne un extrait dans la notice nécrologique déjà plusieurs fois citée.

[14Raspail (François-Vincent), Réforme pénitentiaire. Lettres sur les prisons de Paris, 2 vol., Paris, 1839, vol. 2, p. 255. Par Tarpéia ou Gracque, Raspail entend (je pense) une camarade militante, une sœur d’armes. Alors emprisonné à Versailles, il n’a pas de raisons particulières d’être bien informé sur le duel.

[15Raspail (François-Vincent), « Une émeute à Sainte-Pélagie (29 juillet 1831) », Paris révolutionnaire, 1 (1833) 166-210.

[16Galois (Évariste), Liouville (Joseph), « Œuvres mathématiques d’Évariste Galois », Journal de mathématiques, 11 (1846) 381-344.

[17Terquem (Olry), « Biographie. Richard, professeur », Nouvelles annales de mathématiques, journal des candidats aux écoles polytechnique et normale, Sér. 1, 8 (1849) 448-452.

[18Bertrand (Joseph), « La vie d’Évariste Galois par P. Dupuy », Journal des savants, Juillet 1899, pp. 389-400.

[19Bibliothèque nationale de France, n. a. f. 28 334 ; voir un précédent billet.

[20Voir la liste des journaux citée en note plus haut.

[21« Évariste Galois », Le magasin pittoresque, Juillet 1848, pp. 227-228.

[22Archives de Paris, Reconstitution des actes de l’état-civil.

[23Archives de l’AP-HP, Hôpital Cochin, registre des entrées, 1832, p. 62.

[24La Lancette française, 7 juin 1832, pp. 185-186.

[25Chevalier, op. cit.

[26id.

[27Dupuy, op. cit., p. 246.

[28Ibid., pp. 247-248.

[29Lebon, qui résidera dans la même rue que les Galois, habitait alors dans la proche rue Corneille ; Chevalier résidait à Ménilmontant, à l’époque en dehors des limites de Paris. Le second tient du premier les lettres de Galois aux républicains, ainsi qu’en témoigne la copie d’un message de remerciement pour leur prêt, en date du 31 juillet [1832], qui a transité par le frère de Galois : Archives nationales, CC585, II, 286.

[30Ibid., p. 247.

[31Bibliothèque de l’Institut, Ms 2108 Réserve, f. 179, respectivement verso et recto. Cette découverte a été annoncée le 8 juin 2018, lors de la journée de lancement de l’Association des amis d’Évariste Galois. Remerciements réitérés à M. Étienne Ghys, membre de l’Académie des sciences, aujourd’hui secrétaire perpétuel, et à Mme Françoise Bérard, directrice de la bibliothèque de l’Institut, grâce à qui nous avons pu consulter ces manuscrits, en principe incommunicables.

[32Le laboratoire concerné étudie la faisabilité du projet.

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Pour citer cet article :

Olivier Courcelle — «Le duel de Galois» — Images des Mathématiques, CNRS, 2019

Crédits image :

Image à la une - Bibliothèque de l’Institut, Ms 2108 Réserve, f. 179 verso (Ms numérisé par ses soins).

Commentaire sur l'article

  • Le duel de Galois

    le 30 mai à 13:41, par ROUX

    Comme je ne regarde aucune série, je ne peux par exemple pas écrire : « Ouah ! Encore mieux que GoT !!! ».

    Vos niveaux numérotés m’ont évoqué le nombre de Erdos ;-)...

    Répondre à ce message

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