Le fait du prince...

Le 19 mars 2009  - Ecrit par  Michèle Audin Voir les commentaires (2)

Le prince, ici, c’est Louis XVIII, le roi de France au moment du rétablissement de la monarchie, en 1814 puis, après les Cent-jours, en 1815.

Première Restauration, 6 avril 1814 au 19 mars 1815.

Le 28 novembre, c’est Ampère qui est élu membre de l’Institut [1], malgré les pressions qu’exerce sur les Académiciens le Secrétaire de la Chambre des Pairs, Louis-François Cauchy, pour faire élire son fils Louis-Augustin [2].

Seconde Restauration, à partir du 23 juin 1815.

Le 21 mars 1816, l’Académie des sciences est rétablie par une ordonnance royale. Par la même ordonnance, le roi raie aussi de la liste des membres des mathématiciens connus pour leurs positions républicaines, Monge et Carnot [3], et les remplace par Cauchy et Bréguet [4].

Le fait d’avoir été nommé par le pouvoir politique plutôt qu’élu par ses pairs n’a pas empêché Cauchy d’exercer un pouvoir considérable, parfois abusif, sur les mathématiques et la science de son époque [5].

J’ai été très étonnée d’apprendre que Cauchy avait accepté que son père exerce des pressions, avait accepté d’être nommé, avait accepté de remplacer un mathématicien aussi respecté et respectable que Monge, que le pouvoir politique s’était permis de « renvoyer ». J’ai voulu faire partager cet étonnement aux lecteurs.

Étudier l’histoire est utile, en particulier pour comprendre le monde dans lequel nous vivons. En ce sens, l’« affaire de la non-élection de Cauchy » est une question d’actualité. Mais il n’y a pas lieu de chercher, dans ce billet, une quelconque allusion cachée, mais précise à d’autres princes, d’autres puissants ou d’autres abus de pouvoir.

Notes

[1C’est l’instance qui remplace l’Académie des sciences depuis 1795.

[2Le 22 août, âgé de 25 ans, Louis-Augustin Cauchy a présenté à l’Institut le premier travail de référence sur la théorie des fonctions d’une variable complexe.

[3Ce n’était pas la première mésaventure arrivée à Lazare Carnot : il avait été élu membre de l’Institut en 1796, puis avait dû céder sa place en 1797 à... Napoléon Bonaparte. Il avait été réélu en 1800.

[5Sur Cauchy, voir la biographie « Cauchy, un mathématicien légitimiste au XIXe siècle » de Bruno Belhoste.

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Pour citer cet article :

Michèle Audin — «Le fait du prince...» — Images des Mathématiques, CNRS, 2009

Commentaire sur l'article

  • Pourquoi un tel étonnement ?

    le 21 mars 2009 à 21:19, par a.leblanc

    Pourquoi, au fond, cet étonnement ? Etre un génie des mathématiques ou d’autre chose ne prédispose ni à l’honnêteté,
    ni à la droiture. Mais, écoutons Molière dans le « misanthrope » :
    "Tous ces défauts humains nous donnent dans la vie
    des moyens d’exercer notre philosophie",
    et soulignons que seules les institutions démocratiques, lorsqu’elles sont respectées, sont à même
    de limiter les excès des petits barons.

    Répondre à ce message
  • Le fait du prince...

    le 21 mars 2009 à 22:52, par Michèle Audin

    Cher Monsieur ou chère Madame [1],

    Je profite de votre message pour répondre, en même temps qu’à vous, à plusieurs lecteurs qui m’ont écrit directement, sans passer par ce site.

    • Pourquoi cet étonnement demandez-vous ? Pas par naïveté, mais par confiance en « l’honneur de l’esprit humain » [2]. Ma bonne dame, dans le monde où nous vivons, un peu d’optimisme ne peut pas nuire.
    • Presque tous les autres messages que j’ai reçus émanaient de lecteurs qui ne m’ont pas crue lorsque j’écrivais que ce billet ne faisait aucune allusion précise à un abus de pouvoir contemporain. Et qui me le prouvaient en me citant, précisément, telle ou telle affaire, dont je n’avais jamais entendu parler : oui, il y a eu d’autres « faits du prince », et, oui, il risque d’y en avoir encore.
    • Deux lecteurs encore me donnaient des informations historiques, mentionnant le même prince (Louis XVIII) refusant le 27 mai 1816 d’entériner l’élection de Fourier, ou les abus de pouvoir commis par Cauchy, contre Abel en particulier. L’un d’eux me proposait mêm de fonder avec lui un club anti-Cauchy.

    Merci à tous.

    J’avais essayé d’écrire un billet très court. Je crois que j’ai fait passer l’idée générale, importance de la démocratie, comme le dit A.Leblanc, mais j’aurais sans doute dû préciser :

    Que des mathématiciens médiocres se précipitent sur toute parcelle de pouvoir en piétinant leurs collègues au passage, c’est humain après tout, mais Cauchy, l’homme de la formule intégrale
    \[f(z)=\frac{1}{2i\pi}\int\frac{f(w)\,dw}{w-z}\]
    de Cauchy... pourquoi donc a-t-il terni sa gloire dans cette affaire ?

    [1Si tel un autre Leblanc des mathématiques, pseudonyme utilisé par Sophie Germain pour sa correspondance avec Gauss, vous êtes une dame.

    [2Une citation, un peu à contre-emploi, je m’en excuse, de Carl Jacobi.

    Répondre à ce message

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