Le nouveau programme de géométrie au collège

Quelques perles que les générations futures ne connaîtront jamais...!

Le 18 juin 2016  - Ecrit par  Aziz El Kacimi Voir les commentaires (18)

Les nombreux problèmes qui se posent dans l’enseignement des mathématiques n’indiffèrent personne. Beaucoup de gens en parlent, mais peu les posent de façon concrète. C’est que le débat est déjà difficile à porter auprès de la communauté mathématique, et il l’est encore plus au niveau du public. C’est à cet effet que le site Images des Mathématiques souhaite offrir un espace de discussions ouvert à tous ceux qui se sentent touchés par ces questions. Ils pourront y échanger leurs idées, leurs points de vue et éventuellement apporter des éléments de réponse. Le débat sera « provoqué » chaque mois par la publication d’un billet portant sur un point précis, écrit par l’un des responsables de la rubrique ou par toute autre personne qui le souhaiterait.

A. El Kacimi, F. Recher, V. Vassallo

La boutique « Débat du 18 » ferme ses portes en juillet et août. Elle les rouvrira le 18 septembre prochain. Bonnes vacances à tous !

On a encore rogné les programmes de mathématiques dans le secondaire. Et comme d’habitude, c’est la géométrie qui en a eu le plus pour son compte (voir ici).
Bientôt, il n’en restera pas grand chose et on s’en passera : on fera des maths où les nombres ne mesureront plus les longueurs, les aires, les volumes... mais que des quantités de dollars ! Ce billet est encore le cri du malheureux dans le
fond du puits que personne n’entend jamais. Alors contentons-nous d’y montrer seulement quelques perles géométriques mises de côté et
que les élèves des générations futures n’auront peut-être pas l’occasion de connaître. Quel dommage !

1. Angle inscrit et angle au centre

Une notion remarquable de la géométrie euclidienne plane et qu’on ne traitera plus au collège. Qu’est-ce qui motive sa suppression ?

Les deux angles $\widehat{AMB}$ et $\widehat{AOB}$ interceptent le même arc d’extrémités $A$ et $B$. Le premier est appelé angle inscrit et le second angle au centre.
L’angle au centre est le double de l’angle inscrit i.e. $\widehat{AOB}=2\widehat{AMB}$.
Le dessin de droite donne ce qu’il faut pour mener la preuve (qui est très élémentaire).

Conséquence : lorsque le point $M$ varie sur l’arc $AB$, sa mesure reste constante. En effet, cette mesure
est la moitié de celle de l’angle au centre qui est le même quelle que soit la position de $M$ sur l’arc en question.

Le cas où la corde $AB$ est un diamètre donne un angle droit $\widehat{AMB}$. C’est la première
propriété qu’évoquent les élèves de collège quand on leur parle d’angle inscrit et d’angle au centre. Mais elle vient d’être supprimée des programmes.

Un cas limite : l’angle formé par la corde $AB$ et la tangente au point $A$
est égal à tout angle inscrit $\widehat{AMB}$ interceptant le même arc $AB$. (Mais on ne parlera plus de tangente au collège.)

On se donne un angle de mesure $\theta $ avec $0<\theta <\pi $ et deux points $A$ et $B$ (distincts). Quel est le lieu géométrique $\Gamma $ des points $M$ vérifiant $\widehat{AMB}=\theta $ ?
(C’est l’endroit duquel on voit le segment $[AB]$ sous
l’angle $\theta $.)

Réponse

Elle se voit déjà dans le dessin ci-dessus mais expliquons. On construit un point $M$ tel que $\widehat{AMB}=\theta $. Il n’est évidemment pas sur la droite $(AB)$ puisque $0<\theta <\pi $. Ensuite, on trace le cercle qui passe par les points $A$, $B$ et $M$. Celui-ci est partagé en deux arcs d’extrémités $A$ et $B$ ; on note $\Gamma_1$ celui qui contient le point $M$. Alors tout point de $\Gamma_1$ est sur le lieu géométrique cherché. Le symétrique de $\Gamma_1$ par rapport à la droite $(AB)$ est aussi un arc de cercle $\Gamma_2$ qui possède la même propriété. L’ensemble $\Gamma $ cherché est la réunion $\Gamma_1\cup \Gamma_2$.

2. Du quelconque qui génère du régulier

Trois points pris au hasard n’ont aucune chance de former un triangle équilatéral. Et à défaut de le pouvoir, ils
sont toujours sur un même (et unique) cercle alors que presque sûrement quatre points ne peuvent pas l’être. Mais à tout triangle on sait associer
un triangle équilatéral et à tout quadrilatère strictement convexe un quadrilatère inscriptible. Ce sont des objets produits à partir de droites
remarquables (qui viennent aussi d’être bannies des programmes de collège).

Soient $ABC$ un triangle,
$(AM_1)$ et $(AM_3)$ les trisectrices de l’angle $\widehat{BAC}$,
$(BM_1)$ et $(BM_2)$ les trisectrices de l’angle $\widehat{ABC}$
et $(CM_2)$ et $(CM_3)$ celles de l’angle $\widehat{ACB}$.
Alors le triangle $M_1M_2M_3$ est équilatéral. C’est le Théorème de Morley (un joyau de la géométrie plane).

Soient $ABCD$ un quadrilatère strictement convexe.
La bissectrice de $\widehat{A}$ coupe celle de $\widehat{D}$
en $M$ et celle de $\widehat{B}$ en $N$. De même, la
bissectrice de $\widehat{C}$ coupe celle de $\widehat{B}$
en $P$ et celle de $\widehat{D}$ en $Q$.
Alors le quadrilatère $MNPQ$ est est inscrit dans un cercle.

3. Triangle inscrit à périmètre minimal

Comme les bissectrices, les hauteurs d’un triangle sont des droites remarquables et jouent aussi un rôle essentiel. Voici un bel exemple sur lequel on voit de quoi elles sont capables !

Soient $ABC$ un triangle actuangle (tous ses angles sont aigus) et $AA_1$, $BB_1$, $CC_1$ ses hauteurs.
Le triangle $A_1B_1C_1$ est appelé triangle orthique de $ABC$. Ses bissectrices sont
les hauteurs $AA_1$, $BB_1$, $CC_1$ et c’est le triangle inscrit dans $ABC$ qui a le plus petit périmètre (Problème de Fagnano).

4. Un dernier : le problème $(a,b,c)$

La résolution du problème qui suit mélange pas mal de propriétés et d’outils géométriques, par exemple les rotations qui, heureusement, sont de retour !
Le lecteur pourrait s’y adonner à partir du dessin offert ci-dessous.

Soit $ABC$ un triangle équilatéral. On s’y donne un point $\omega $
intérieur et on pose $a=\omega A$, $b=\omega B$ et $c=\omega C$. Calculer l’aire ${\cal A}(ABC)$ du triangle $ABC$ en fonction de $a$, $b$ et $c$.

J’ai croisé ce problème il y a quelques années en me baladant sur le net,
posé dans le cas particulier $a=3$, $b=4$ et $c=5$.

Réponse

\[{\cal A}(ABC)={1\over 2}\left\{ 3\sqrt{\lambda (\lambda -a)(\lambda -b)(\lambda -c)}+{\sqrt 3\over 4}(a^2+b^2+c^2)\right\} \]
où $\lambda ={1\over 2}(a+b+c)$.

5. Épilogue

Ces objets géométriques qu’on délaisse petit à petit sont comme les fleurs, les plantes, les arbres... qu’on n’arrose plus et qui finissent par dépérir.

Que va-t-on enseigner en mathématiques dans un avenir proche ? À ce rythme, ce ne sera que des recettes dites « utiles », tout le reste on n’en aura rien à faire !

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Pour citer cet article :

Aziz El Kacimi — «Le nouveau programme de géométrie au collège» — Images des Mathématiques, CNRS, 2016

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  • Le nouveau programme de géométrie au collège

    le 20 juin 2016 à 10:10, par ROUX

    J’ai vécu pendant le raz de marée des mathématiques modernes (les espaces vectoriels en seconde...), j’y ai survécu, au prix de deux secondes C et je suis devenu physicien.
    Je me suis marié avec la Physique et j’entretiens dans IdM des aventures extra-conjugales avec les Mathématiques en venant me frotter ( ;))régulièrement aux défis mensuels.
    On abordait les groupes au collège et aussi les corps, je crois... On a sans doute fait des démonstrations là-dedans, avec les opérations « étoile » et « triangle » dont nos professeur-e-s de mathématiques condescendaient à nous dire que, pour voir, si on voulait, on pouvait pitoyablement les remplacer par la multiplication, l’addition, etc.
    Mais je n’en ai aucun souvenir.
    Et on avait, au collège, de la géométrie euclidienne, et on faisait des démonstrations.
    C’est là que j’ai eu l’impression d’avoir fait les seules démonstrations de ma vie.
    On traçait une figure en suivant bien les consignes.
    Ensuite, on lisait la proposition de démontrer que deux droites étaient parallèles. L’une des deux étaient souvent la dernière tracée et l’autre était l’une des premières.
    On se jetait alors sur la figure, on les cherchait et, oh, flûte, la barbe (référence à une expression favorite de mon assistant de TD de math’ à la fac’ d’Orsay dans les années 80’ : que Thierry se reconnaisse  ;)), nonmècépavrè, et oui, on posait soigneusement la règle sur l’une et, oh la la la, elles étaient effectivement parallèles...
    Mais comment allait-on DÉMONTRER cela ?
    Et surtout, on savait bien qu’on avait respecté la consigne en dessinant des trucs quelconques, ce qui signifiait que ÇA MARCHAIT TOUT LE TEMPS !!!
    Et là, le miracle, une succession de phrases, PAS UN SEUL CALCUL, juste des phrases enfilées les unes derrière les autres suffisait à DÉMONTRER...
    Voilà pourquoi je regrette infiniment la disparition de la géométrie.
    Nos élèves n’associe au terme DÉMONSTRATION que le terme CALCUL, et perdent la notion de GÉNÉRALITÉ qu’à une DÉMONSTRATION...
    Ils savent qu’un théorème démontré est toujours utilisable sous la réserve de suivre les hypothèses, mais comme elles et ils n’ont jamais démontré dans toute sa généralité, sans aucun nombre, de théorèmes...

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