Le principe de Peter

Le 9 juillet 2010  - Ecrit par  Jean-Paul Allouche Voir les commentaires (4)

À la fin des années soixante le psychologue canadien Laurence J. Peter énonça le principe paradoxal suivant (appelé depuis lors Principe de Peter ) :

« Tout nouveau membre d’une organisation hiérarchique gravit
les échelons de la hiérarchie jusqu’à atteindre son niveau d’incompétence maximale ».

L’idée sous-jacente est que les promotions sont accordées aux individus les « meilleurs » mais que la compétence demandée à chaque niveau est essentiellement indépendante (ou au moins bien différente) de celle requise au niveau précédent. Un article paru en 2009
 [1] propose une étude calculatoire de ce principe et montre non seulement sa validité mais aussi qu’il entraîne une diminution de l’efficacité globale (que les auteurs définissent) de la structure.

Plus précisément les auteurs étudient deux modèles de transmission de la compétence :

  • l’hypothèse du sens commun où un membre de l’organisation hérite de sa compétence au niveau précédent avec une variation aléatoire (d’au plus 10%),
  • l’hypothèse de Peter où la compétence de l’agent est calculée de manière aléatoire et est indépendante de sa compétence au niveau hiérarchique occupé avant sa promotion.

Sans surprise, dans le cas de l’hypothèse du sens commun, l’efficacité moyenne augmente de manière significative si on promeut toujours les « meilleurs ». En revanche elle diminue de manière significative si l’on est dans le cas où l’hypothèse de Peter s’applique.

L’étape suivante dans le raisonnement des auteurs est fort intéressante : dans une structure réelle on ne sait pas a priori laquelle des deux hypothèses s’applique. Quelle est alors la meilleure stratégie de promotion ? Il se trouve que ce n’est pas nécessairement celle qui consiste à promouvoir les meilleurs.
Les auteurs étudient alors la promotion systématique des « moins bons », puis la stratégie où l’on promeut les individus au hasard. La meilleure stratégie en termes d’efficacité globale (et si l’on ne sait pas dans laquelle des deux hypothèses on se trouve) est une stratégie mixte où l’on promeut alternativement les meilleurs ou les pires avec un certain pourcentage $p$ entre 0 et 1, le meilleur choix étant $p =0,47$.

Pour conclure les auteurs prouvent la validité du principe de Peter dans le cas où l’hypothèse de Peter est vérifiée mais aussi une sorte de principe symétrique, à savoir que si l’on combine ce principe et la promotion des plus mauvais, chacun finit par atteindre son degré de compétence maximale !
Enfin des promotions aléatoires garantissent le maintien de la compétence des individus dans les deux hypothèses.


Les lecteurs auront remarqué que donner une vision quantitative de ce qu’est la compétence est dangereusement proche des évaluations quantitatives fort à la mode ces temps-ci. Les lecteurs pourront aussi se demander dans quelle mesure ces résultats s’appliquent au monde académique (ou à la structure hiérarchique qu’ils connaissent le mieux) : pour semer un peu plus (?) le trouble, je ne manquerai pas de rappeler que les promotions actuelles dans le monde académique
(mais aussi dans d’autres structures) du niveau $n$ au niveau $n+1$ tiennent terriblement compte du fait que l’individu au niveau $n$ consacre déjà ou non une grande part de son activité à des tâches ou des responsabilités qui — stricto sensu — sont normalement exercées seulement au niveau $n+1$...

Post-scriptum :

L’image en logo vient du livre de poche « Le Principe de Peter » de Laurence-J. Peter Raymond Hull.

Notes

[1A. Pluchino, A. Rapisarda, C. Garofalo, The Peter principle revisited$:$ a computational study,
Physica A 389 (2009) 467-472.

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Pour citer cet article :

Jean-Paul Allouche — «Le principe de Peter» — Images des Mathématiques, CNRS, 2010

Commentaire sur l'article

  • Le principe de Peter

    le 10 juillet 2010 à 00:34, par Barbara Schapira

    Bien sur, ce principe de Peter souffre des exceptions :
    on ne promeut une demoiselle que si vraiment, vraiment, elle est tellement « la meilleure » (avec les criteres-discutables- en usage a l’endroit de la promotion) qu’il n’y a vraiment pas le choix !

    Il ne faudrait pas que ces dames nous gouvernent...

    Mais comme on m’a dit cette semaine pendant une conference internationale, de nos jours, les femmes ne sont plus gentilles, elles ne veulent plus s’occuper des enfants et des repas...

    Je vote pour un principe de Peter de promotion aleatoire paritaire, avec une repartition aleatoire une fois une fille, une fois un garcon !!

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    • Le principe de Peter

      le 10 juillet 2010 à 15:14, par Jean-Paul Allouche

      Sourires. Ton commentaire a peut-être un double sens : les femmes resteraient compétentes puisque justement elles ne sont pas promues... Plus sérieusement ton idée de promotion aléatoire (sous l’hypothèse de Peter ?) entre hommes et femmes est à creuser. Pour faire accepter plus facilement cette idée on pourrait partir d’une probabilité non pas 1/2, mais supérieure au pourcentage de femmes au niveau n et qui s’approcherait de la valeur 1/2 en mêtemps que ledit pourcentage. Et, le temps aidant et si cela est fait à tous les niveaux, on s’acheminerait vers la parité.

      Tiens, du coup et sans vouloir englober la cause des femmes dans une généralité discutable, un tel système (qui existe probablement déjà même si je crois en avoir juste eu l’idée, sourires encore) serait une manière douce de faire accepter le principe de la « discrimination positive » chaque fois qu’on le jugerait juste ou utile. Amicalement, jp.

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  • Le principe de Peter

    le 14 juillet 2010 à 11:51, par Gouanelle

    D’abord une histoire vraie : comme il s’agissait d’intégrer dans un jury une postulante talentueuse et belle de corps et d’esprit, ce sont les dames qui votèrent contre. Comme elles ne purent étayer leur attitude, certaines revinrent sur leur décision et la candidate fut acceptée. Il est vrai que ce n’était pas en Mathématiques et que cela date de vingt à vingt-cinq ans. Ce n’est qu’un cas particulier...

    Ensuite, pour sourire un peu plus, mais en grinçant des dents : je propose que l’on enlève à la hiérarchie son caractère sacré (hiéros) en lui substituant la « profANARchie ».
    Il suffirait pour cela d’assurer les hautes responsabilités à tour de rôle (égalité) par ceux qui le voudraient (liberté). Les désignations pourraient être aléatoires pour reprendre une suggestion précédente.
    Que la connotation anarchique mise en évidence ne vous effraie pas ! Le préfixe « pro » plaçant la profanarchie, justement en dehors.

    Et si personne n’a grincé des dents, tant mieux.
    Claude Gouanelle

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  • Le principe de Peter

    le 2 octobre 2010 à 21:58, par Jean-Paul Allouche

    Roberto Natalini me signale (2 octobre 2010) que les auteurs de cette étude sur le principe de Peter viennent d’obtenir le fameux « IG Noble Prize ».

    Répondre à ce message

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