Les 150 ans de la Société de Statistique de Paris

Piste verte 23 septembre 2010  - Ecrit par  Avner Bar-Hen Voir les commentaires

La Société de Statistique de Paris (SSP) a été créée en 1860. Pour marquer ce 150ème anniversaire, une Journée d’étude sur la SSP est organisée le 24 septembre 2010 à Paris (IHP) ; elle rend compte de ce rôle si particulier d’une société savante ayant rempli trois missions complémentaires :

  • Favoriser la mise en place d’une discipline théorique et pratique – la Statistique – se dégageant petit à petit de ses objets propres (l’État, la Population) pour offrir une base empirique et méthodologique sérieuse à l’émergence d’un bouquet de nouvelles sciences d’observation.
  • Assurer au travers de ce domaine d’expertise, et par un positionnement à la charnière de l’administration et de la science, une véritable percolation du tissus économique et social capable de construire et d’accompagner la mise en place de formes successives de contrat social, au niveau local ou national.
  • Jouer un rôle de premier plan dans les échanges internationaux sur la Statistique économique et sociale, dans un but de comparaison et d’harmonisation des savoirs théoriques et pratiques, et d’institution de dispositifs permanents de gouvernance (le BIT par exemple).

Tout au long de l’année, la Société Française de Statistique (plus couramment connue sous le sigle SFdS) organise des activités de recherche, d’application de formation ou de diffusion de la statistique auprès du grand public. Ces moments de rencontre constituent un moyen de voir ou de se revoir, de découvrir ou d’approfondir, de faire le point ou de lancer de nouvelles pistes. La Société Française de Statistique est née en 1997 de la fusion de deux associations de statisticiens : la Société de Statistique de Paris (SSP) et l’Association pour la Statistique et ses Utilisations (ASU).

La création de la Société de Statistique de Paris (SSP) est fortement liée à un événement politique qui se déroule en 1860 : la signature d’un traité commercial entre la France et l’Angleterre qui prône le libre-échange défendu par les économistes libéraux. Le principal artisan de ce traité est Michel Chevalier, conseiller de Napoléon III. Face aux contestations diverses qui s’expriment à l’encontre de ce traité, un petit groupe d’hommes projette de créer une association de Statistique qui pourrait le défendre « scientifiquement ». Ils seront vite rejoints par le Directeur de la Statistique Générale de France, Alfred Legoyt qui se chargera de rédiger un projet de statuts et de susciter des adhésions. Les premiers adhérents [1] se réunissent ainsi à l’Hôtel de Ville de Paris où se déroule la première séance de l’association, le 5 juin 1860, sous la présidence de Michel Chevalier.

2010 représente donc le 150ème anniversaire de la SSP. Pour fêter cet événement, la SFdS et le Séminaire d’Histoire du Calcul des Probabilités et de la Statistique (CAMS, EHESS) organise un colloque scientifique international qui se tiendra à Paris (IHP) le 24 septembre 2010. Ouvert à tous publics, il regroupera des communications d’historiens de différentes disciplines. Ces communications rendront compte à la fois des différentes disciplines représentées à la SSP, des différents rôles que nous venons d’évoquer au sein de la société française, et des visions qu’ont pu en avoir des savants ou politiques étrangers.

Le but de cet article est de retracer brièvement le parcours de la SSP. Le lecteur intéressé pourra se reporter à des publications diverses, dues notamment à Damiani (1987, 1988 et 1989), Depoid (1961), Kang (1989) et Rosenfeld (1997) et tout particulièrement à Droesbecke (2005) dont nous reprenons de larges extraits.

Créée en 1860, la SSP a eu pour objectif principal de « populariser les recherches statistiques par ses travaux et ses publications ». Dès le départ,
cette société s’est développée dans un contexte cher aux économistes, mais elle se tournera aussi vers les démographes, les actuaires, les médecins sans
oublier les hommes politiques. Afin de donner une assise à ses projets, la SSP fait paraître, dès l’année de sa création, le Journal de la Société de Statistique
de Paris qui sera publié régulièrement pendant près de 140 ans et auquel succédera le Journal de la Société Française de Statistique dans le cadre de la fusion évoquée ci-dessus.

Si la SSP nous intéresse particulièrement ici en tant que « racine » de la SFdS, elle ne fut cependant pas la première association de statisticiens constituée en
France.

Les précurseurs

Au cours de la première moitié du 19e siècle, plusieurs associations de statistique sont créées en France, et plus particulièrement à Paris. Cette
situation n’est pas surprenante dans la mesure où les gouvernements de l’époque voient dans la collecte des informations statistiques un instrument au
service de la formulation de politiques diverses. Cette conception utilitaire va conduire à un réel engouement, entraînant une quantification appliquée à de
nombreux domaines de la vie économique et sociale (voir Desrosières A. (1993)).

C’est ainsi que le début du 19e siècle va voir la naissance d’un Bureau de statistique, tant est grande l’ambition de créer de « grands mémoires statistiques ». Lancé par le chimiste Jean Antoine Chaptal, alors qu’il était Ministre de l’Intérieur, appelé à ce poste par Bonaparte de 1801 à 1804. Ce Bureau connaîtra alternativement des périodes de succès et de dépression
pour finir son existence en 1812. Chaptal accordera beaucoup d’attention à la construction de statistiques diverses, relevées notamment par l’intermédiaire des préfets qui recevront de lui un petit ouvrage de 70 pages intitulé Essai de Statistique [2]

Les successeurs de Chaptal vont recourir aux préfets pour obtenir des informations diverses mais les réalisations des enquêtes qu’ils vont mener sont très inégales. Malgré la ferveur marquée pour ce genre de démarches, propre aux dernières années de l’Empire, il leur manque une grande qualité : la fiabilité.

Dans ce contexte, on note la fondation, dans les premiers mois de 1803, d’une Société de Statistique à Paris, sous les auspices de l’Institut de France et
du gouvernement de l’époque, association dont on a, en fait, peu de traces. [3]. La durée de vie de cette société sera courte car il semble que cette société ait disparu dès 1804.

Une autre société de statistique est créée à Marseille, le 7 février 1827 : la Société Royale de Statistique de Marseille. Reconnue d’utilité publique en 1832, elle connaît un essor rapide, grâce notamment à des soutiens financiers locaux et aux efforts de son Secrétaire perpétuel, Pierre-Martin Roux, qui assumera ses charges, à partir de 1829, pendant plus de 30 ans. Elle est composée de 30 à 40 membres actifs durant cette période et soutenue par plus de 200 membres correspondants. A partir de 1870, son activité va cependant se réduire et cette association ne comptera plus, au début du 20e siècle, que quelques historiens et archéologues. Après la guerre 1914-1918, elle se transformera en Société de Statistique, d’Histoire et d’Archéologie de Marseille et de Provence. En 1950, celle-ci fusionnera avec l’Institut Historique de Provence afin de devenir la Fédération Historique de Provence, pour laquelle la statistique n’est plus du tout un centre d’intérêt.

Deux ans après la création de la Société de Statistique de Marseille [4] (en 1829) est fondée par César Moreau la Société Française de Statistique Universelle. Celle-ci est inspirée par les sociétés savantes anglaises – que Moreau découvre alors qu’il est vice-consul de France à Londres. Cette nouvelle association a un programme ambitieux, ainsi qu’en témoigne son premier objectif : Former à Paris, en France, en Europe, dans le monde, un centre d’unité des études de la Statistique. Sa croissance est rapide puisqu’elle comptera jusqu’à plus de mille membres en 1836, dont une centaine réside à l’étranger. Placée sous la protection du Roi, elle a pignon sur rue, ses bureaux occupant le numéro 2 de la place Vendôme. Ses activités et centres d’intérêt sont diffusés dans le Journal des Travaux de la Société de Statistique Universelle. Cette société décline après 1843, suite à la démission de Moreau et à des dissensions internes. La Révolution de 1848 lui portera un coup mortel. Elle sera absorbée par l’Académie Nationale Agricole, Manufacture et Commerciale qui disparaîtra à son tour vers 1900.

Une dernière association peut être citée ici. Mise en place en 1830 par Charles Etienne Coquebert de Montbret et Sébastien Bottin – dont les manies de
collectionner, d’amasser et de classer lui permettront de laisser son nom à la postérité – la Société libre de Statistique compte dans son Bureau
Jean-Antoine Chaptal, alors à la fin de sa vie, et Charles Dupin. Son existence est de très courte durée. Il semble que la seule action dont on ait la trace soit sa
tentative de fusion avec la Société de Moreau, qui se soldera par un échec.

Quelques faits marquants du parcours de la SSP

Notre intention n’est pas de détailler les différentes étapes de la vie de la SSP, mais plutôt d’en souligner quelques faits marquants. De nombreux fondateurs de la SSP sont issus de la Société d’Economie Politique, née en 1842, avec laquelle la SSP entretiendra de bons contacts dans les décennies qui suivront. C’est d’ailleurs le Journal de cette association, l’Annuaire d’Economie Politique, créé en 1844 par Joseph Garnier et Maurice Block, qui servira de modèle au futur Journal de la Société de Statistique de Paris.

Reconnue d’utilité publique en 1869, la SSP connaît une période difficile pendant la guerre de 1870. De nouveaux statuts sont proposés en 1872, en
même temps qu’une transformation du nom de l’Association en Société de Statistique de France. Seule cette dernière proposition sera refusée par le
Conseil d’Etat.

En 1882, la SSP se penche sur la constitution d’une Commission Centrale de Statistique en France, reprenant à son compte une suggestion faite par
Quetelet au cours des congrès internationaux organisés entre 1853 et 1876. C’est ainsi que sera créé un Conseil Supérieur de la Statistique en 1885. [5]. A cette époque, la SSP compte près de 400 membres, dont Sadi Carnot, Félix Faure, Raymond Poincaré et Paul Doumer, futurs Présidents de la République. On peut aussi noter la présence du baron Haussmann, de Ferdinand de Lesseps, de Lucien March ou de Louis-Adolphe Bertillon, dont l’article sur la théorie des moyennes, publié en 1876 dans le Journal de la SSP, est une référence importante pour les historiens de la statistique. A côté d’articles très descriptifs dans le journal de la SSP , on peut noter l’article d’Irénée Bienaymé : Sur un principe que M. Poisson avait cru découvrir et qu’il avait appelé « loi des grands nombres ».

Plusieurs faits relatifs à la SSP méritent d’être relevés pour la période qui va de 1911 à 1935. Il y a tout d’abord un accroissement du nombre de ses membres
qui passe, en 25 ans, d’un peu moins de 400 à 750. Outre les Présidents de la République déjà cités, la société comptera en son sein un prix Nobel de
médecine (Charles Richet, lauréat en 1913) et un prix Nobel de la paix (Léon Bourgeois, récompensé en 1920).

Après la nomination en tant que vice-président pour les années 1919 à 1921 (au Conseil du 20 novembre 1918), Emile Borel devient Président de la SSP en 1922. C’est aussi l’année de la création, avec la participation active de la SSP, d’un Institut de Statistique rattaché à l’Université de Paris (ISUP) [6] Des problèmes financiers importants amènent la création d’une
fondation, La Science Statistique. l’ISUP étant localisé à l’Institut Henri Poincaré.

Emile Borel enseignera à l’ISUP pendant deux ans le calcul des probabilités et ses applications à la statistique. Il sera remplacé dès la fin 1924 dans
cette fonction par Georges Darmois. Une caractéristique de cette association, pendant cette période, est l’adhésion de plus en plus nombreuse de membres travaillant dans le secteur des assurances et dans celui des banques et établissements de crédit. Il faut aussi souligner les relations importantes de la SSP avec la statistique publique.

La période qui s’étend de 1935 à 1960 ne voit pas de grandes évolutions par apport à la situation antérieure. La dernière période de la SSP va de 1960 à 1997. Elle voit la naissance en
1974 de la Société de Statistique de France dont les statuts seront déposés en 1976. Créée dans l’intention d’étendre au niveau national ce qui était, sur le papier, réservé jusqu’alors à Paris et dans un souci de protection de cette dénomination, elle n’aura pas réellement d’activités propres. Mais son existence facilitera la naissance de la SFdS. La SSP va aussi créer, en 1975, le Prix du Statisticien d’expression française attribué « une année à un étranger de grande renommée, une deuxième année à un jeune statisticien français ou étranger, une troisième année à un statisticien français confirmé ». La première récompense sera attribuée à Robert Horvath, professeur à l’université de Szeged (Hongrie).

Malgré ces initiatives, la SSP va voir son recrutement stagner et même décroître petit à petit. Parallèlement, l’Association des Statisticiens Universitaires (ASU) va voir le jour à la fin des années 60 et connaître un développement croissant. Il s’agit de l’ASU. Il n’est donc pas étonnant qu’à partir des années 80, de nombreux présidents de la SSP œuvreront pour un rapprochement avec cette autre « racine » de la SFdS. Le point de rencontre est fourni par la Société de Statistique de France (SSF). Bien qu’inactive de 1976 à 1990, la SSF va voir ses statuts modifiés en 1991. Elle permet ainsi de constituer un point de rencontre formel 16 où se retrouvent, la SSP et l’ASU, mais aussi la Société Française de
Biométrie, la Société Francophone de Classification, le groupe Modélisation Aléatoire et Statistique (MAS) de la Société de Mathématiques Appliquées et Industrielles (SMAI) ainsi que le groupe des membres français de l’Institut International de Statistique. Le cadre de toutes ces discussions est l’Institut Henri Poincaré (IHP) où s’installe, en janvier 1994, un secrétariat commun aux sociétés membres de la SSF. C’est aussi à cet endroit que s’établit le siège de la Revue de Statistique Appliquée (RSA) confiée dès 1992 à
la SSF.

On assiste ainsi, à la fin de 1996, à la fusion de la SSP avec l’ASU et la SSF pour constituer une nouvelle Société Statistique de France. Cette
dernière sera vite transformée en Société Française de Statistique.

L’histoire de la SSP montre le dynamisme de la statistique francophone. L’apport bénévole de nombreux membres, dont le dévouement mérite d’être souligné, a permis le développement et la diversification de cette société. De nombreuses initiatives sont à mettre à l’actif de cette nouvelle société qui regroupe actuellement plus de 1200 adhérents.

Références

  • Damiani P. (1987). Histoire de la Société de Statistique de Paris : 1. Sa création en1860. Journal de la Société de Statistique de Paris, 128, 239-242.
  • Damiani P. (1988). Histoire de la Société de Statistique de Paris : 2. De 1860 à 1885. Journal de la Société de Statistique de Paris, 129, 193-201.
  • Damiani P. (1988). Histoire de la Société de Statistique de Paris : 3. De 1886 à 1910. Journal de la Société de Statistique de Paris, 129, 277-285.
  • Damiani P. (1989). Histoire de la Société de Statistique de Paris : 4. De 1911 à 1935. Journal de la Société de Statistique de Paris, 130, 103-111.
  • Depoid P. (1961). Contribution à l’histoire de la Société de Statistique de Paris. Journal de la Société de Statistique de Paris, 102, 81-191.
  • Desrosières A. (1993). La Politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique. Paris, La Découverte.
  • Droesbeke J.-J. (2005). Les racines de la Société Française de Statistique. Journal de la Société française de statistique, 146:4, 5-22
  • Kang Z. (1989). Lieu de savoir social. La société de Statistique de Paris au XIXesiècle (1860-1910). Thèse de doctorat, Ecole des Hautes Etudes en Sciences
    Sociales.
  • Rosenfeld F. (1997). Histoire des Sociétés de statistique en France. Texte de la conférence présentée à la 51ème session de l’Institut International de Statistique, Istanbul.

Notes

[1Ils seront plus de 160, issus principalement de l’administration et du milieu économique, mais parmi lesquels on trouve aussi des parlementaires, des médecins, des hommes d’affaire, et même des rentiers et des philantropes

[2Il est rédigé en 1801 par Jacques Augustin Mourgues qui fut aussi Ministre de l’Intérieur du 12 au 16 juin 1792. Il est surtout connu pour ses travaux sur les Monts-de-Piété et est considéré comme fondateur des caisses d’épargne en France.

[3On sait seulement qu’elle se réunit pour la première fois le 16 pluviôse de l’an XI – soit le 5 février 1803, dans le calendrier grégorien – sous la présidence d’Edmé Mentelle, membre de l’Institut, lui-même secondé par le
Vice-Président René Desgenettes, médecin de son état, et le Secrétaire Louis Ballois, initiateur du projet et sous la protection de Jean-Jacques
Cambacérès. Ces divers personnages animaient par ailleurs une revue créée en 1802, les Annales de Statistique, ou Journal général d’économie politique, industrielle et commerciale, de géographie et d’histoire naturelle, d’agriculture, de physique, d’hygiène et de littérature. Un des animateurs de cette revue est Jean-Baptiste Lamarck, à qui l’on doit le développement de la statistique météorologique

[4Pour une étude détaillée des sociétés régionales voir Heuschling X. (1851). Bibliographie historique de la statistique en France. Bulletin de la Commission Centrale de Statistique, 4, Bruxelles, 257-294

[5Il sera remplacé en 1937 par un Conseil Supérieur de la Statistique et de la Documentation, suivi d’un Comité de coordination des enquêtes statistiques (COCOES) en 1951, du Conseil National de la Statistique (CNS) en 1972 et du Conseil National de l’Information Statistique (CNIS) en 1982

[6En France, il n’existait à l’époque qu’un cours spécialisé en statistique : à la Faculté de
Droit de Paris.

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Pour citer cet article :

Avner Bar-Hen — «Les 150 ans de la Société de Statistique de Paris» — Images des Mathématiques, CNRS, 2010

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