Les lieux de Joseph-Louis Lagrange

(Sur les traces de Lagrange 1)

Piste verte Le 16 octobre 2013  - Ecrit par  Frédéric Brechenmacher Voir les commentaires

Cet article a été écrit en partenariat avec L’Institut Henri Poincaré

Le premier des six articles consacrés aux traces que nous a laissées Joseph-Louis Lagrange, à partir des documents inédits exposés à l’École polytechnique du 23 septembre au 15 décembre 2013, au CIRM, près de Marseille, les 18 et 19 octobre, et à la mairie du 5e arrondissement de Paris du 9 au 19 décembre 2013.

Trois lieux balisent la vie de Joseph Louis Lagrange (1736-1813) : Turin, où il naît en 1736 et où il passe les trente premières années de sa vie ; Berlin, où il réside de 1766 à 1787 ; Paris, enfin, qu’il rejoint en 1788 sans se douter de la révolution imminente, et où il restera jusqu’à son décès le 10 avril 1813.

Saurez-vous retrouver ces villes sur les trois cartes ci-dessous ?

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Giusepe Lodovico Lagrangia ou Joseph Louis Lagrange ? Piémontais ou Français ? La question a suscité de vifs débats alors que, dans le contexte du développement des nations européennes au XIXème siècle, le génie scientifique a souvent été mobilisé pour affirmer le génie national.

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Giuseppe Luigi Lagrangia : A Giandomenico Romagnosi in segno di reverenza ed ammirazione l’incisore. A Dalco inc. [Parme] : Isac e Toschi.

Les pièces ci-dessous ont fréquemment été citées à l’appui des origines françaises de Lagrange : elles certifient que son bisaïeul, Ludovico Lagrange, était capitaine de cavalerie au service du duc de Savoie Charles Emmanuel II.

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Turin, le 19 mars 1651
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Tivoli, le 28 juin 1669

Mais la question de la nationalité de Lagrange ne s’est posée qu’à partir de la Révolution. À cette époque de constitution de la citoyenneté française, Lagrange est en effet menacé en tant qu’étranger né sur le territoire d’une puissance hostile. Lavoisier intervient auprès de Lakanal, alors député à la Convention nationale au Comité d’instruction publique, afin « d’obtenir de la Convention que M. Lagrange soit conservé à la France »

Lettre de Lavoisier à Lakanal, le 21 fructidor de l’an II :

Citoyen,

Il me paraît évident que le décret qui vient d’être rendu par la Convention nationale, et qui ordonne que les étrangers nés sur le territoire des puissances avec lesquelles la République française est en guerre seront mis en état d’arrestation, ne peut s’étendre aux savants et surtout à ceux que le gouvernement français a attirés dans son sein et qui sont pensionnés par la République.

Cependant, le célèbre la Grange, le premier des géomètres, qui est né à Turin, mais qui a fait de la France sa patrie adoptive et qui y a fixé depuis sept ans domicile, est inquiet relativement à l’exécution de ce décret. [...] il est bien évident qu’elle [la convention] ne peut avoir eu dessein d’y comprendre un savant distingué qui a servi la République en qualité de commissaire des monnaies et qui la sert encore aujourd’hui en qualité de commissaire pour l’établissement des mesures universelles.

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Antoine Laurent de Lavoisier

Guyton de Morveau soutient également Lagrange en le réquisitionnant pour des calculs balistiques. Des arrêtés spéciaux du Comité de salut public permettent à ce dernier de continuer à exercer ses fonctions. Au moment de l’invasion du Piémont par la France en 1798, Talleyrand dépêche plusieurs généraux et dignitaires pour rendre hommage au père de Lagrange et le féliciter d’avoir donné naissance à un fils aussi illustre.

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Lettre du 29 frimaire de l’an 7, autographe du ministre des relations extérieures Talleyrand pour Lagrange
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26 frimaire de l’an 7.
Lettre de Talleyrand pour la famille de Lagrange

Le ministre des relations extérieures Talleyrand, Au citoyen Lagrange, membre de l’Institut national,

Il m’est revenu, mon cher collègue, que par suite de l’évènement qui vient de se passer à Turin, vous éprouviez quelques inquiétudes sur le sort de votre famille. Vous verrez par la lettre que j’avais écrite à notre ci-devant Ambassadeur et dont je m’empresse de vous envoyer copie, à quel point le Directoire désire qu’elles soient promptement apaisées.

Salut et fraternité,

Talleyrand,
Au citoyen Eymar,

Quoique tout nous annonce, citoyen, que la plus désirable tranquillité règne dans le Piémont, et qu’il n’y ait rien à vous recommander à cet égard, le Directoire exécutif dont la surveillance tutélaire se plait à décerner les noms et les familles que les sciences ont couvert de leur gloire, veut que je vous invite à une attention très particulière pour la famille de l’illustre Lagrange. Vous irez chez son vénérable père et vous lui direz que dans les évènements qui viennent de se passer, les premiers regards du gouvernement français se sont tournés sur lui et qu’il vous a chargé de lui porter le témoignage du vif intérêt qu’il lui inspire.

À suivre ...


Pour naviguer dans la suite des articles consacrés à l’exposition Lagrange à l’École polytechnique :

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Sur les traces de Lagrange
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Episode 1 : Les lieux de Lagrange
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Episode 2 : faire des mathématiques par lettres
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Episode 3 : les Académies
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Episode 4 : la Révolution
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Episode 5 : du savant au professeur
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Episode 6 : Lagrange, comte d’Empire
Post-scriptum :

Pour en savoir plus...

Les captations audiovisuelles des exposés de la journée Lagrange du Séminaire d’histoire des mathématiques de l’Institut Henri Poincaré

Borgato, M.T. et Pepe, L., Lagrange : Appunti per una bio- grafia scientifica, Torino, 1990.

Borgato, M.T. et Pepe, L., The family letters of Joseph-Louis Lagrange (Italian), Boll. Storia Sci. Mat. 9 (2) (1989), 192- 318.

Delambre, J.B. Notice sur la vie et les ouvrages de M. le Comte J L Lagrange, Mémoires de la classe des sciences mathématique de l’institut 1812 (Paris, 1816).

Pepe, L., Lagrange, citoyen ou « sans papiers » ? in Ferry, S, Aventures de l’analyse de Fermat à Borel, Mélanges en l’honneur de Christian Gilain, PUN, 2012.


La rédaction d’Images des maths, ainsi que l’auteur, remercient pour leur relecture attentive et leurs commentaires : Nicolas Juillet, Jacques Lafontaine et Bruno Langlois.

Article édité par Frédéric Brechenmacher

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Pour citer cet article :

Frédéric Brechenmacher — «Les lieux de Joseph-Louis Lagrange» — Images des Mathématiques, CNRS, 2013

Crédits image :

Image à la une - © Collections Ecole polytechnique -Palaiseau.
Centre de ressources historiques, École polytechnique.
Antoine Laurent de Lavoisier - ©Collections Ecole polytechnique -Palaiseau.
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