Les rapports Villani-Torossian et Mathiot vus par la presse

Le 1er mars 2018  - Ecrit par  L’équipe Actualités Voir les commentaires (1)
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Rapport Villani-Torossian

« 21 mesures pour l’enseignement des mathématiques » : le rapport remis le 12 février à Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale, par Cédric Villani et Charles Torossian a eu un énorme écho dans les médias.
Organisées en cinq chapitres (Priorité au premier degré ; Mathématiques : efficacité, plaisir et ambition pour tous ; Nombres et calculs ; Formation continue et développement professionnel ; Pilotage et évaluation), ces mesures n’ont évidemment pas toutes fait l’objet de la même attention de la part des observateurs. Les plus populaires sont clairement celles qui ont trait à l’école primaire, principalement la 1 (formation initiale) et la 4 (équipement des écoles). Viennent ensuite la 7 (périscolaire et clubs), celles relatives aux nombres et au calcul (11 à 13) et enfin les préconisations sur la formation continue (14) et la priorité nationale à donner aux mathématiques (17).
Les acteurs de la communauté éducative en mathématiques n’ont pas nécessairement les mêmes attentes que le public. Eux ont pu se réjouir de voir enfin mettre en avant des idées qu’ils martèlent depuis longtemps. La formation des enseignants (initiale et continue, du premier comme du second degré) en fait partie, mais il y a aussi une plus grande implication du réseau des IREM dans cette formation, la réhabilitation de l’abstraction (5), totalement négligée actuellement, parce que jugée trop difficile, l’insistance sur le plaisir procuré par les mathématiques, et pas seulement sur leur aspect utilitaire, la nécessité de donner à tous les élèves de l’ambition, la place significative à redonner au cours, ainsi qu’à la notion de preuve (6), l’urgence d’un examen critique des manuels scolaires, très médiocres, l’importance de développer des « laboratoires de mathématiques », idée que Jean-Pierre Kahane a défendue toute sa vie avec ardeur.

Mais il y a aussi des idées portées depuis longtemps par les mathématiciens qui sont absentes de ces mesures : on ne s’étonnera pas qu’il s’agisse essentiellement de celles qui ont un coût important ! Par exemple, la nécessité de rendre le métier de professeur plus attrayant pour les meilleurs de nos étudiants. Si elle est évoquée dans le rapport, elle ne fait pas l’objet d’une proposition précise ! Augmenter significativement les salaires, mettre en place un prérecrutement à bac + 1 ou bac + 2, qui avait déjà fait ses preuves il y a une quarantaine d’années, dégager un véritable temps de formation continue sur le service de chaque enseignant. Rien de tel n’est proposé, mais tout cela transparaît en filigrane du rapport ! Interrogé dans la matinale d’Europe 1,sur l’absence de référence au coût de la mise en œuvre des mesures proposées, Cédric Villani répond : « Le budget n’est pas dans les contours d’une mission scientifique », mais fait part de sa conviction que le ministre y mettra les moyens nécessaires. Il est permis d’en douter, notamment quand on a entendu Jean-Michel Blanquer à la conférence de presse de présentation du rapport, dont la chaîne YouTube du ministère donne des extraits : « Il y a 21 mesures dans ce rapport. Elles sont toutes extrêmement intéressantes. Certaines ont vocation à avoir des effets à court terme et d’autres à long terme. Si on prend l’exemple des effets à court terme, il y a tout ce qui est encouragement à des activités pédagogiques nouvelles, que ce soit dans le temps scolaire ou même dans le temps périscolaire. Par exemple on insiste sur les jeux. Tous ces éléments-là peuvent connaître des progrès dès la rentrée prochaine. Il y a des sujets qui sont à plus long terme. Il y a des graines qu’il faut semer, par exemple des expérimentations à lancer, dont on aura l’évaluation dans quelques années, qui permettront de progresser ensuite. » L’encouragement à des activités pédagogiques nouvelles ne ruinera pas le ministère. Il n’est même pas nécessaire d’attendre la rentrée ! Et d’ailleurs cela se fait déjà depuis longtemps. Quant aux mesures à plus long terme, le ministre n’a pas choisi celles qui coûteraient le plus cher, comme la mise en place d’une formation continue digne de ce nom !

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Rémi Brissiaud

Le fait que les mesures proposées ne soient pas chiffrées est la critique principale que suscite ce rapport. Rémi Brissiaud, expert reconnu en matière d’enseignement des mathématiques à l’école primaire, exprime ses doutes quant à cette partie du rapport dans Le Café pédagogique.
Le même site fait une critique globale du rapport et des mesures proposées.

Côté syndicats, le rapport bénéficie d’un accueil plutôt bienveillant, même si des critiques importantes sont formulées ici ou là. En témoignent les réactions du SNES et de UNSA-Éducation, et le silence prudent du SGEN et de FO.
Le SNUIPP, principal syndicat des professeurs des écoles, est plus sévère.

Quoi qu’il en soit, même non chiffrées, certaines idées et certains constats importants sont présents pour la première fois dans un rapport officiel, et cela est à mettre au crédit de la mission Villani-Torossian.

La presse, elle, s’est focalisée sur un sujet qui, même s’il est plusieurs fois mentionné dans le texte du rapport, ne figure pas explicitement dans les 21 mesures proposées, mais dont elle fait ses choux gras depuis plusieurs mois : la trop fameuse méthode de Singapour !
Il faut rendre hommage à Villani qui a constamment veillé à relativiser l’importance de ce dispositif pédagogique, à dire que c’en était un parmi d’autres qu’il convenait d’expérimenter, qu’il ne servirait à rien s’il n’était pas accompagné de mesures importantes sur la formation des enseignants. Mais cela n’a pas empêché Europe 1 d’affirmer que la méthode de Singapour « est préconisée dans le rapport », alors que celui-ci dit : « La mission recommande une évaluation sur le cycle 2, sur un échantillon de 200 écoles (environ 1 000 classes), des méthodes dites explicites et intuitives. La « méthode de Singapour » appartient à cette catégorie mais n’est pas la seule. »

Dans la matinale d’Europe 1 déjà mentionnée, Villani situe les méthodes pédagogiques à leur juste place en affirmant que « n’importe quel projet humain se construit avant tout sur la motivation des ressources humaines et pas sur la performance de tel ou tel outil ».

Notons que le rapport cite, parmi les méthodes pédagogiques qu’il recommande d’expérimenter, celle du collectif SLECC (Savoir Lire Écrire Compter Calculer), dont les positions sont souvent l’objet de controverses parmi les experts de l’enseignement primaire.

On trouve sur le site du Café pédagogique une critique approfondie de la méthode de Singapour (et de l’idée d’enseigner les quatre opérations dès le CP).

Le Point donne la parole à Éric Charbonnier, économiste, expert à l’OCDE, responsable de l’étude PISA en France. Lui aussi remet à sa juste place la méthode de Singapour en suggérant opportunément que les succès obtenus par cet État en matière d’éducation sont avant tout dus « à la manière dont les enseignants sont traités et considérés », au fait que « 70 % des professeurs se sentent valorisés par la société » (contre 5 % en France !), qu’ils bénéficient d’une formation initiale et continue de qualité et adaptée à leurs besoins, que « les enseignants les plus expérimentés enseignent aux élèves les plus en difficulté » et que leur rémunération est meilleure qu’en France (ce qui évite notamment aux meilleurs la tentation d’aller vers l’enseignement privé). Quant à la méthode pédagogique elle-même, s’il la juge « très efficace », il prévient que sa seule adoption ne saurait suffire à améliorer les choses.

Le site Ludomag a choisi de se focaliser uniquement sur la formation, initiale et continue, des enseignants. Il propose à ce sujet deux entretiens vidéo, avec Charles Torossian et avec Cédric Villani.

Les Inrocks consacrent une grande page au rapport Villani. La photo du mathématicien député placée en exergue est certes un peu « rock and roll », mais tout ce qui suit est beaucoup plus classique. Le magazine retient principalement ce qui dans le rapport a trait à la « grande souffrance dans le corps enseignant », à la formation des professeurs, au trop grand nombre de professeurs des écoles qui ne se sentent pas à l’aise avec les mathématiques, mais aussi, ce qui est plus rarement souligné dans les médias, le « sentiment de fatalité » qu’éprouvent les enfants, qui sont « en décalage avec les maths et ont parfois perdu tout espoir de réussite dans ce cours ».
Les Inrocks rapportent aussi que, dans la conférence de presse donnée pour la présentation du rapport, Cédric Villani a dit s’être rendu compte « à quel point l’encadrement humain est déficient ».

Mais décidément, la presse n’a d’yeux que pour la méthode de Singapour. Le Point semble être en l’occurrence le chef d’orchestre. Il avait été un des premiers à populariser le sujet, en lui consacrant un numéro spécial (voir la revue de presse de novembre 2017). Il continue à accumuler les articles sur le sujet : « Mathématiques : voyage au cœur du miracle singapourien », « Méthode de Singapour : « Le dégoût des maths n’est pas une fatalité » », « Maths : la méthode de Singapour a du génie ».

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Maria Montessori

De nombreux autres sites lui emboîtent le pas, en mettant en lumière la méthode de Singapour dans les conclusions du rapport Villani. C’est le cas de LCI, d’Europe 1 - Le JDD, de Science et Avenir, du Monde, qui s’intéresse aux pédagogies alternatives, que sont pour lui la méthode de Singapour et celle, plus ancienne, de Maria Montessori, de Challenges, de France-Info, qui diffuse un reportage où l’on voit de très jeunes élèves chercher à l’aide de cubes emboîtables toutes les décompositions du nombre 24 sous forme de produit ; mais le commentaire de la journaliste n’est pas très opportun : « À 7 ans, ces élèves cherchent déjà les multiples de 24 »...

Cela dit, il faut rendre justice au Point : dans le compte rendu qu’il fait de la présentation du rapport, il s’abstient de toute allusion à la méthode de Singapour !

En fait, les grandes lignes des propositions de la mission Villani-Torossian avaient été révélées par le Journal du Dimanche huit jours avant la remise officielle du rapport au ministre. Cette information avait été aussitôt amplement relayée sur les sites d’information : Le Télégramme, Europe 1, Le Point, vousnousils, Boulevard Voltaire, Le Monde.

Parmi les innombrables articles suscités par ce rapport Villani-Torossian, nous en avons retenu quelques autres.

Le président de la Société mathématique de France (SMF), Stéphane Seuret, tient dans Le Point des propos fort pertinents sur les difficultés observées dans l’enseignement des mathématiques. Il déplore à juste titre que « les programmes favorisent désormais la diversité des concepts, comme pour appliquer un vernis scientifique, plutôt que de les explorer en détail. » Il fait preuve d’optimisme en pensant que la méthode de Singapour peut être un remède efficace à cette situation.
Rappelons que la SMF a rassemblé sur son site diverses contributions soumises à la commission Villani-Torossian.

La Croix met à profit l’actualité du rapport pour rappeler les résultats, peu flatteurs (c’est un euphémisme) pour la France, de la dernière enquête TIMSS, réalisée en 2015. Les deux histogrammes présentés (résultats des évaluations au niveau CM1 en sciences et en mathématiques) sont éloquents ! Sur les 22 pays européens qui y figurent, la France se classe au 22e rang pour les mathématiques et au 21e pour les sciences (seuls les chypriotes font moins bien !). La Croix se montre charitable en se contentant d’observer que « la France se situe en deçà des moyennes internationales [...] et européennes ». Un peu en deçà, en effet ! Pour les élèves de Terminale S, la situation n’est pas brillante non plus : la France est le pays européen qui a subi la plus forte baisse depuis la première enquête TIMSS de 1995. En Suède aussi il y a une baisse des résultats en mathématiques, observée depuis une dizaine d’années. Libération nous explique que le remède qui y est appliqué (et qui semble déjà s’avérer efficace) est un renforcement significatif de la formation continue des enseignants. Malheureusement, l’article ne fait aucune allusion au coût de ce dispositif.

Libération fait un compte-rendu plutôt sobre du rapport et des 21 propositions. Il le complète par tout un dossier, paru dans le journal papier, où Cédric Villani est à la une. On y lira avec intérêt les propos tout à fait judicieux qu’y tient le mathématicien Gérald Tenenbaum, sous le titre « Leur apprendre la ténacité ».

Dans une interview accordée à La Dépêche, Cédric Villani explique : « la mathématique n’apprend pas à calculer, elle ne forme pas des mathématiciens ou très peu. C’est une discipline qui apprend à se concentrer, à manipuler des nombres, à faire des opérations élémentaires qui vous serviront toute votre vie. Elle vous aide à bien raisonner, à faire la part des choses, à mettre en place des chaînes logiques. »

France 3 Nouvelle Aquitaine donne l’exemple d’un collège de Limoges où la mesure n° 4 du rapport Villani « proposer à toutes les écoles un équipement de base, accompagné de tutoriels, qui favorise la manipulation d’objets réels ou virtuels » est déjà mise en œuvre.

France-Info propose aussi un quiz : Avez-vous encore le niveau d’un élève de CM2 en maths ?. Le thème annoncé concerne l’addition et la multiplication. Dix questions sont proposées de façon aléatoire. Presque toutes mettent en jeu les quatre opérations. L’exception est la question : « Peut-on mesurer une droite ? » Voici l’explication proposée, hélas, pour justifier la réponse négative : « Une droite est composée d’un nombre infini de points, et n’est donc pas mesurable. On peut mesurer un segment, qui est un « tronçon » limité d’une droite. »

« Apprendre les maths en s’amusant » est un des mots d’ordre actuels. C’est sans doute plus facile et sûrement moins coûteux que de réduire les effectifs des classes, revaloriser le métier de professeur et organiser une formation continue digne de ce nom ! Mais les médias reprennent ce slogan à qui mieux mieux et ne manquent pas d’exemples pour alimenter leurs chroniques. Ainsi, à La Réunion, le site linfo.re est allé enquêter dans une école de Sainte-Suzanne où la création, il y a cinq ans, d’une « mathématèque », a fait, selon une enseignante, « décoller le niveau » des élèves. Autre exemple : dans un lycée de Coutances (Manche), La Manche Libre a observé un « lâcher de poupées » dans lequel France 3 Normandie a vu « un championnat de saut à l’élastique pour poupées ». Il faut préciser que cet événement était organisé en prélude à la semaine des maths 2018, manifestation nationale qui commence le 12 mars et a pour thème cette année « Mathématiques et mouvement ».

« Les maths, vecteur de croissance ? » C’est le titre d’un débat de trois quarts d’heure proposé par la chaîne BFM-Business au lendemain de la publication du rapport de Cédric Villani et Charles Torossian. Ce dernier y était invité, aux côtés d’Aviva Szpirglas (professeure à l’université de Poitiers, en charge des questions d’enseignement à la SMF), d’Olivier Lecomte, professeur de finance à l’École Centrale-Supelec, de Nicolas Bouzou, économiste qui a une entreprise d’analyse économique et de conseil et de Marko Erman, directeur recherche et technologies chez Thales. À la question posée dans le titre de l’émission, tous ont évidemment répondu oui. En fait de débat, on a assisté à un chœur qui a chanté à l’unisson les louanges des mathématiques en soulignant leur omniprésence et leur importance cruciale dans tous les domaines de l’activité humaine et en exhortant la jeunesse à ne pas bouder cette discipline. L’accord était aussi complet à propos des résultats catastrophiques de la France en matière d’apprentissage des mathématiques. Mais les mesures concrètes envisageables pour inverser la tendance n’ont été que très peu évoquées et le contenu du rapport Villani à peine effleuré. À noter un lapsus (amusant ? révélateur ?) de Charles Torossian au cours de la 15e minute de l’enregistrement.
France-Info y est aussi allée de son « débat » sur le rapport Villani. Nettement plus court que le précédent (une dizaine de minutes à la fin de la petite heure de l’émission quotidienne « Informés de France-Info »), il ne nous en a pas appris beaucoup plus sur le contenu du rapport, mais nous a assuré que nous avions un excellent ministre de l’Éducation nationale...

L’influence des idées mathématiques sur la Révolution française : c’est la remarque inattendue que Cédric Villani fait lors de l’entretien qu’il a accordé à LCI. Il y est aussi question de la comparaison du plaisir procuré par les mathématiques avec le plaisir sexuel (et elle n’est pas à l’avantage de ce dernier...), des déclarations de Luc Ferry sur l’inutilité des mathématiques dans la vie courante, que Villani traite avec bienveillance. Le député s’y livre enfin à un éloge de Jean-Michel Blanquer et du président de la République, en révélant que « les maths c’est pas le truc de Macron ».
Cet entretien est repris par Vanity Fair.
« Les maths, mieux que le sexe pour Villani, inutiles pour Ferry », il y avait là une véritable aubaine pour les médias, sur laquelle La Dépêche n’a pas manqué de se précipiter également !

Dans son blog sur le site France-Info, Alexandre Delaigue, professeur d’économie à l’université de Lille 1, apporte un peu d’eau au moulin de Luc Ferry, tout en concluant que « le propos de Luc Ferry est [en un certain sens] nocif ».

Sud-Ouest propose un entretien avec Alice Ernoult, membre de la commission Villani-Torossian, ainsi que le détail des mesures du rapport.
Alice Ernoult est également présidente de l’APMEP (Association des Professeurs de Mathématiques de l’Enseignement Public), qui a publié un communiqué où elle dénonce une contradiction entre les conclusions du rapport Villani-Torossian et les recommandations de la commission Mathiot sur la réforme du lycée. L’APMEP « exprime sa grande inquiétude » : la réforme du lycée « acte le fait que certains lycéens peuvent obtenir le baccalauréat sans enseignement de mathématiques ni en première, ni en terminale » alors que le rapport Villani proclame que « tous les lycéens, quel que soit leur choix d’étude, doivent bénéficier d’un enseignement de mathématiques. »

Sur le site planet.fr, Vincent Sévigné, enseignant-chercheur à la retraite et « observateur indépendant », fait part de son scepticisme à propos de la « grande réforme [annoncée] de la fonction publique », et illustre son propos par de nombreux exemples empruntés au rapport Villani-Torossian.

Force est de constater que la mesure numéro 19, « Former les enseignants et l’encadrement aux problématiques liées à l’égalité femmes-hommes » n’a guère attiré l’attention des médias. Nous ne l’avons vu évoquée que dans Les Nouvelles NEWS, journal qui veut « donner la parole aux femmes autant qu’aux hommes sur tous les sujets ». (Créé en 2009, ce site d’information partait du constat que le taux de présence des femmes dans les médias en France était de 17 %, donnée provenant d’un rapport de 2008 sur l’image des femmes dans les médias.)

Libération a enquêté sur l’enseignement des mathématiques en Pologne, où le recours aux jeux logiques est répandu et semble efficace, et où les cours de maths sont confiés à des professeurs spécialisés dès la dernière année du primaire.

Le site silicon.fr analyse le rapport Villani en se plaçant dans la perspective de l’« ère du numérique », point de vue rarement adopté dans les comptes rendus des médias.

Dans une excellente [interview au Monde], le mathématicien Etienne Ghys donne son sentiment sur quelques-uns des problèmes soulevés dans le rapport Villani et sur les solutions envisagées.

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Daniel Perrrin

« Il n’existe pas de discipline d’essence plus démocratique que les mathématiques. » Cette idée, qui fut le credo de ceux qui instaurèrent il y a un demi-siècle la réforme dite des « maths modernes », paraît aujourd’hui très discutable, et est en tout cas loin de faire l’unanimité. Mais pour Olivier Gebuhrer, mathématicien, ancien dirigeant du SNESup, cela reste une forte conviction. Il l’affirme dans une tribune libre de L’Humanité, où il oppose la « démocratie » athénienne (c’est lui qui met les guillemets), âge d’or pour la science, à Rome « qui, à la science, n’apporta rien et s’effondra ». Gebuhrer n’hésite pas à écrire que « Rome inspire Macron, pas le siècle de Périclès »... Cela le conduit à insister sur le rôle social et politique des mathématiques, sur la nécessité de mettre fin à une tradition française dans ce domaine qui, elle, n’est pas démocratique, et à « la coupure entre décideurs et exécutants ». Ces réflexions voudraient étayer l’appréciation initiale de Gebuhrer : le rapport Villani-Torossian « n’est pas de nature à modifier les choses en profondeur. »

Nous voulons terminer ce tour d’horizon en revenant sur l’un des points soulignés dans le rapport, qui nous tient à coeur : le plaisir de faire des mathématiques ! S’il est un domaine où il se manifeste pleinement, c’est bien la géométrie, et s’il est un mathématicien qui l’incarne, c’est bien Daniel Perrin. Il nous fait partager ce plaisir dans une courte émission sur France Culture.

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Rapport Mathiot

Les projets de réforme du lycée et du baccalauréat ont été plutôt mal accueillis au sein de la communauté éducative. Après la publication du rapport Mathiot, Jean-Michel Blanquer a présenté en Conseil des Ministres son projet pour le bac 2021. Le ministre suit un certain nombre de recommandations du rapport : le contrôle continu constituera désormais 40% de la note finale ; les séries actuelles du baccalauréat général (L, ES, S) disparaissent ; il n’y aura plus que quatre épreuves à la fin de l’année de Terminale (deux épreuves écrites sur des spécialités choisies par le candidat, organisées en « majeures » et « mineures », et passées au retour des vacances de printemps, puis, en juin, une épreuve écrite de philosophie et, nouveauté, un « grand oral » passé devant un jury de trois examinateurs de différentes disciplines) ; l’épreuve anticipée de Français (un oral et un écrit) est maintenue en fin de classe de Première. Les séries sont en revanche maintenues pour le baccalauréat technologique. Enfin pour les langues vivantes, les épreuves traditionnelles pourraient être remplacées par des « certifications » nationales ou internationales. Ces dispositions sont détaillées dans le dossier de presse du ministère et sur plusieurs sites d’information, comme RTL, Madmoizelle, Les Échos, Capital, Le JDD-Europe 1 ou vousnousils.

Le site digischool croit savoir que la Terminale s’appellera désormais « Maturité ». L’Étudiant pointe le fait que les choix de spécialités ne seront pas les mêmes d’un lycée à l’autre. Le Café pédagogique, souvent très critique dans ses appréciations de l’action du ministère de l’éducation nationale, voit dans ce projet plusieurs points positifs. Dans son article, François Jarraud estime, contrairement à la plupart des médias, que le ministre « a reculé » par rapport aux propositions Mathiot (renonçant notamment à la semestrialisation) et que « le grand big bang du lycée n’aura pas lieu ». Il semble suivre Jean-Michel Blanquer lorsque celui-ci affirme que « la réforme n’était pas faite pour des raisons économiques », mais pour des raisons pédagogiques.

Avant que nous en venions aux critiques dont ont fait l’objet les projets présentés, que l’on veuille bien nous permettre une remarque sur le rapport Mathiot. Page 35, on peut lire :

« Il apparaît que cinq domaines de compétences sont plus particulièrement nécessaires au bagage de l’élève au sortir du lycée :

  • l’ancrage historique et territorial ;
  • les sciences ;
  • la langue ;
  • l’international ;
  • le corps ;
  • la réflexion sur le monde. »

Le fait que ces cinq domaines soient au nombre de six est une des petites erreurs matérielles que l’on peut relever dans le rapport et qui s’expliquent probablement par l’urgence dans laquelle la mission a travaillé. Ce passage n’aurait pas mérité d’être cité ici s’il n’était aussi révélateur de quelque chose de beaucoup moins anecdotique. Comment ne pas voir une correspondance (bi-univoque !) entre ces six domaines et six disciplines tout à fait classiques du « vieux lycée » ? Comment ne pas lire respectivement : histoire-géographie ; sciences ; français ; langues vivantes ; éducation physique et sportive ; philosophie ?
De là à soupçonner les promoteurs de cette réforme de se contenter d’un pâle replâtrage…

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Les critiques émises à l’encontre de ce qui est maintenant le projet Blanquer sont de deux ordres. Il y a d’une part un aspect politique général : risque de remise en question du caractère national du bac et de l’égalité de tous les élèves devant ce diplôme ; disparités et concurrence entre établissements, entre régions, entre disciplines ; adaptation à un contexte de restrictions budgétaires et d’austérité ; utilisation du bac comme instrument de sélection à l’entrée à l’université, en lien avec le projet de loi sur « l’orientation et la réussite des étudiants ». D’un autre côté, on assiste à une vague de protestations de la part des spécialistes de nombreuses disciplines, en premier lieu scientifiques, mais pas uniquement, loin de là. D’une façon ou d’une autre, ils estiment que ces disciplines sont mises à mal dans le projet de réforme.
Sur le premier point, on note d’abord les réactions négatives de plusieurs syndicats.

Principal syndicat des enseignants du second degré, Le SNES-FSU parle de « choc toxique » à propos des réformes de l’éducation et d’« effet de souffle » pour celle du bac et du lycée.

Le SGEN-CFDT distribue bons et mauvais points (de un à trois signes + ou signes -) aux élèves Mathiot et Blanquer, et les bulletins qui en résultent ne sont pas vraiment bons !

Force Ouvrière dénonce « l’hypocrisie d’une réforme » placée « sous influence des élus et des employeurs » locaux, qui ouvrira la porte à des « partenaires extérieurs » dans l’organisation du contrôle continu, qui « menace des milliers de postes » et qui, loin de simplifier le « monstre organisationnel » actuel, risque de le compliquer encore plus par la réorganisation du lycée qui en découlera.

Sud-Éducation voit se profiler un lycée « à la carte » destiné à faire des économies, un « bac maison » qui aggravera les inégalités entre établissements, et « une réforme au service du tri social » qui se fera « au détriment des élèves des classes populaires. »

Le syndicat des enseignants UNSA est beaucoup plus bienveillant à l’égard de la réforme, même s’il se montre inquiet de l’organisation future de la classe de seconde (et sceptique sur le nouveau test qui y sera instauré) et s’il déplore que la voie technologique ait été négligée.

Quant au SNPDEN, syndicat des personnels de direction, il « accueille favorablement les transformations annoncées. »

Première association de parents d’élèves, la FCPE approuve certaines des mesures, comme la suppression des filières, tout en déplorant que celle-ci ne concerne pas les voies technologique et professionnelle. Si elle réclame des « engagements forts » sur un certain nombre de points, leur force n’apparaît pas vraiment dans la façon, très générale, dont ils sont formulés : « un accompagnement des élèves dans la construction de leur projet d’orientation », « un tronc commun ambitieux », « une préparation conséquente du grand oral ». Elle exprime de fortes inquiétudes à propos des mesures annoncées pour la classe de seconde.

On trouvera aussi une analyse critique dans L’Humanité et deux analyses d’inspiration libérale qui reprochent plus ou moins explicitement au ministre de ne pas aller assez loin dans la réforme, voire d’être condamné à ne pas réformer du tout

Venons-en aux réactions des différentes disciplines, qui sont extrêmement vives. En tête des contestataires figurent les mathématiciens. Le rapport Villani-Torossian sur les mathématiques insiste, en le déplorant, sur le fait qu’actuellement, la plupart des professeurs des écoles ont une formation d’où les mathématiques ont été presque entièrement absentes, et ce parfois depuis la classe de seconde. On se serait donc attendu à ce que la réforme du lycée et du bac ne rende plus possible une telle situation. Or c’est à l’exact contraire que l’on assiste : si le projet est appliqué, il sera encore plus facile de construire un parcours d’études évitant entièrement les mathématiques.

Le café pédagogique fait état des prises de position de l’Association des Professeurs de Mathématiques de l’Enseignement Public (APMEP) et de la Commission Française pour l’Enseignement des Mathématiques (CFEM), qui réunit la plupart des organisations et instances concernées par l’enseignement des mathématiques. Le communiqué de la CFEM a naturellement été approuvé par toutes ses composantes mais, comme l’APMEP, certaines ont réagi en leur nom propre. c’est le cas de la Société Mathématique de France (SMF), et de l’Union des Professeurs de classes préparatoires Scientifiques (UPS) qui, comme le rapporte le site du magazine Quadrature, « demande la mise en place d’enseignements facultatifs scientifiques pour enrichir la formation des lycéens. »

Sud-Radio cite une dirigeante du SNES qui regrette que « certains élèves ne [fassent] plus de mathématiques à la fin de la seconde. »

Mais les autres disciplines ne sont pas en reste.
Ludomag fait état d’un appel au ministre émanant de quatre associations - l’UPS, la Société Française de Physique (SFP), la Société Chimique de France (SCF) et l’Union des Professeurs de Physique et de Chimie (UdPPC) - qui réclament « un projet ambitieux pour l’enseignement de la physique-chimie et plus généralement des sciences au lycée. »

« Les disciplines contre la réforme du lycée », annonce de son côté le Café pédagogique.

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L’UdPPC, déjà citée, publie d’intéressantes infographies à propos de la réforme du bac.

Avec sa grande prudence légendaire, l’Académie des sciences formulait (en janvier, sans doute avant la publication du rapport Mathiot) un certain nombre d’observations et de recommandations sur la réforme à venir. On ne prend guère de risques en pariant que la réforme annoncée ne répond pas vraiment aux attentes de nos académiciens…

Le Huffington Post illustre, graphique à l’appui, les inquiétudes des scientifiques.

On pourra s’étonner que le rôle de l’informatique dans le nouveau bac ait suscité relativement peu de commentaires. Certes, de nombreux articles évoquent le passage à « l’ère du numérique », mais sans examiner en détail l’impact que les mesures proposées pourraient avoir dans ce domaine. On peut se poser beaucoup de questions sur ce que recouvrira exactement la partie « humanités scientifiques et numériques » du « socle de culture commune » présenté dans le projet de réforme. Bien malin qui pourrait y répondre pour le moment ! On remarquera que, pour les élèves qui n’auront pas choisi d’en faire leur spécialité, les mathématiques ne seront plus une discipline autonome, mais seront jumelées à l’informatique. Quelle sera la part de chacune des disciplines dans ce mariage ? Qui sera chargée d’enseigner l’hybride ? Ce sont des questions importantes sur lesquelles il faudra bien se pencher. Pour le moment, un des rares sites à en parler est vousnousils qui ne voit rien moins qu’un « plan Marshall de l’informatique au lycée ! Il relève que le rapport Mathiot préconise de « mettre en place une “agrégation d’informatique”, et/ou une “certification des professeurs déjà recrutés” ». La première option aurait un coût qui semble incompatible avec la rigueur budgétaire ambiante et on peut s’attendre à ce que le ministre profite de la présence de ce « et/ou » pour s’en tenir à la deuxième !
Certains se diront peut-être que l’instauration de l’enseignement de mathématiques et informatique pourrait s’inscrire dans le cadre d’un passage à la bivalence pour tous les enseignants du secondaire (elle existe déjà dans l’enseignement professionnel), qui a été souvent évoquée, mais dont il n’est pas fait mention jusqu’ici.

Qu’en est-il des disciplines non scientifiques ? On pourrait penser qu’elles sont « bien servies » par le projet de réforme, mais ça ne semble pas être l’avis des collègues concernés. On se limitera ici à la matière qui reçoit la plus grande part du « gâteau » : la philosophie. Eh bien, on apprenait sur Mediapart (page de blog disparue depuis), et dans le blog d’un professeur de philosophie, que les philosophes sont présents parmi les treize association qui composent la Conférence des associations de professeurs spécialistes (aussi bien littéraires que scientifiques) qui, dans une lettre ouverte à Jean-Michel Blanquer, lui ont demandé le 29 janvier un « moratoire » sur cette réforme du baccalauréat et du lycée.

Signalons aussi le point de vue des latinistes et des hellénistes.

Ces diverses protestations ont semble-t-il ému le ministre, qui a essayé de les apaiser lorsqu’il s’est exprimé le 20 février devant la Commission de la Culture et de l’Éducation de l’Assemblée nationale. Ses propos ont été rapportés le lendemain par le Café pédagogique.

Mais que pensent de tout cela les principaux intéressés ? Marianne et Ouest-France ont donné la parole aux élèves, aux parents et aux profs.

Signalons le regard que porte le site L’info Durable sur cette réforme. Il croit voir dans la rubrique « humanités numériques et scientifiques » de la place pour les questions de bioéthique et de transition énergétique. Saluons cette vision optimiste !

Mais laissons le dernier mot au père de la future réforme. Pierre Mathiot a confié à France-Info son sentiment sur le travail qu’il a effectué, revendiquant l’entière responsabilité du rapport et assurant l’avoir fait en toute liberté. Il ajoute que le ministre peut maintenant l’utiliser à sa guise…

Article édité par Louis Dupaigne

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Pour citer cet article :

L’équipe Actualités — «Les rapports Villani-Torossian et Mathiot vus par la presse» — Images des Mathématiques, CNRS, 2018

Crédits image :

img_18301 - Union des professeurs de physique et de chimie
img_18303 - Union des professeurs de physique et de chimie
Jean-Pierre Kahane - L’Humanité
Daniel Perrrin - Université Paris Sud

Commentaire sur l'article

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  • Le rapport Villani-Torossian vu par la presse

    le 2 mars à 17:43, par Diego

    Sur les moyens que Jean-Michel Blanquer est prêt à consacrer aux mathématiques, à noter aussi sa promesse, ambitieuse s’il en est, de revaloriser les salaires des professeurs « dans le futur »... C’est à la 40ème minute ici :
    https://www.franceinter.fr/emissions/questions-politiques/questions-politiques-28-janvier-2018

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