Marco Brunella

28 janvier 2012  - Ecrit par  Laurent Meersseman Voir les commentaires (2)

Au nom de l’Institut de Mathématiques de Bourgogne.

Nous avons l’immense tristesse de vous faire part du décès de Marco Brunella, survenu à Rio de Janeiro en ce mois de janvier 2012.

Marco était chargé de recherche au CNRS en poste à l’Institut de Mathématiques de Bourgogne. Il effectuait une mission de trois mois à l’IMPA (Instituto Nacional de Matemática Pura e Aplicada) de Rio.

Il avait rejoint le laboratoire en 1995, après une thèse soutenue en 1992 à Trieste sous la direction d’Alberto Verjovsky et un post-doctorat à Rio, à l’IMPA.

Marco était notre collègue et, pour beaucoup d’entre nous, bien plus que cela.

Professionnellement d’abord, il se démarquait de bien d’autres mathématiciens par cette alliance rare entre la qualité de sa recherche et l’étendue de ses connaissances d’une part, une véritable modestie et un désintéressement total d’autre part.

Ses travaux en théorie des feuilletages holomorphes et géométrie analytique complexe faisaient preuve d’une grande profondeur et d’une farouche originalité. Ils étaient rédigés dans un style limpide qui leur donnait le statut de référence, au sens propre du terme. On ne comptait plus d’ailleurs les chercheurs qui, de par le monde, suivaient de près ses découvertes et s’en inspiraient pour leurs propres écrits. Il donnait des exposés lumineux, dans un tempo lent qu’il affectionnait, lui permettant de mettre en valeur les idées, les points délicats d’un calcul, sans effets de manche, sans perdre son auditoire dans des détails techniques savants. Pour cela, on le sollicitait fréquemment pour dispenser des mini-cours. Ainsi, rien que pour le mois de juin 2012, par exemple, il avait déjà accepté de donner cours à Moscou et à Grenoble.

Malgré cette reconnaissance académique très importante, il demeurait discret et ouvert. Il ne cherchait jamais à imposer son point de vue, mais intervenait à bon escient dans les discussions mathématiques. La justesse et l’acuité de ses propos suffisaient à le faire écouter avec attention. Il était toujours disponible pour répondre à des questions, et il le faisait avec gentillesse, pédagogie et sans jamais de mépris envers le non-spécialiste. Il participait avec enthousiasme aux groupes de travail et séminaires organisés à Dijon ou ailleurs. Heureux celui qui a un jour frappé à la porte de son bureau et a passé l’après-midi à parler de mathématiques avec lui…

Humainement ensuite, Marco faisait preuve d’une éthique remarquable. Faut-il rappeler qu’il se moquait des « honneurs », des récompenses académiques et autres ? Il suffit pour s’en convaincre de mettre en regard son dossier et son grade de chargé de recherches… Il portait le même regard objectif et sans complaisance sur les résultats des autres et sur les siens. Il avait développé un jugement très sûr. Il n’hésitait pas aller à contre-courant en émettant des doutes sur la pertinence du théorème d’une « star » ou au contraire, en louant le travail d’un « inconnu ». Les notions de lobby, de renvois d’ascenseurs, lui étaient tout bonnement étrangères. Seule comptait la vérité.

Cette exigence transparaissait dans sa conduite. Bien qu’il soit très posé et très peu enclin à s’énerver, on ne lui faisait ni dire ni faire ce en quoi il ne croyait pas. Plutôt que de s’opposer frontalement, il préférait alors s’éclipser.

En terminant ces lignes, une multitude de pensées nous submergent. Sa mort à Rio bien sûr, dans une ville qu’il affectionnait tant ; les discussions dans son bureau encore, moments magiques où le temps semblait suspendre son vol ; les anecdotes de congrès enfin, comme son penchant pour les desserts et les films iraniens.

Mais nous pensons avant tout à sa famille, à qui nous présentons toutes nos condoléances.

Marco était plus qu’un collègue pour beaucoup d’entre nous. Il nous a influencé mathématiquement et humainement. Et sa présence restera gravée dans nos esprits et dans nos cœurs.

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Pour citer cet article :

Laurent Meersseman — «Marco Brunella» — Images des Mathématiques, CNRS, 2012

Commentaire sur l'article

  • Marco Brunella

    le 28 janvier 2012 à 20:31, par Christian Bonatti

    La photo de Marco m’a été gentiment envoyée par Leticia Branbila du CIMAT Guanajuato(Mexique) : Marco donnait en aout un mini cours pour les 60 ans de Xavier Gomez-Mont « Analytic Methods in Holomorphic Foliations ». Mini-cours lumineux comme toujours, avec des idées en fait plus géométriques qu’analytiques, comme on peut voir sur le tableau derrière Marco.

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  • Un souvenir de Marco !

    le 6 février 2012 à 20:59, par Aziz El Kacimi

    Je n’avais pas connu Marco de près et je ne l’avais rencontré que ponctuellement mais c’était suffisant pour apprécier la personne, pour sa gentillesse et sa modestie, et le mathématicien, pour son beau travail en théorie des feuilletages. Quand il avait à communiquer les mathématiques aux autres, il le faisait avec beaucoup de soucis, de soins, et toujours de façon extrêmement claire. J’ai le bon souvenir d’un de ses exposés où il expliquait la classification qu’il avait établie des flots transversalement holomorphes sur les 3-variétés compactes (Etienne Ghys l’avait terminée en levant une hypothèse). Il avait commencé à faire de grands dessins en couleurs (un peu comme on voit sur la photo du billet de Laurent) et lentement pour nous laisser le temps de les percevoir ; nous étions tous drôlement admiratifs et enchantés de l’écouter… Nous pensions qu’il était parti seulement pour quelques exemples mais en réalité il avait listé tous les modèles. Il avait ensuite montré avec une grande pédagogie et une bonne dose de géométrie, que tout autre flot transversalement holomorphe est l’un de ceux-là. (Quelques années auparavant, Pierre Molino avait conjecturé que, sur un 3-tore réel, un flot transversalement holomorphe à orbites denses est nécessairement linéaire. J’ai cherché un petit moment à démontrer cette conjecture mais je n’y suis pas arrivé. Ce feuilletage n’était finalement qu’un cas particulier de cette belle classification !) En général, je ne comprends pas tout ce qui se dit dans un séminaire ; ce jour-là, ce n’était pas le cas ! Peu parmi ceux qui exposent gardent constamment en tête qu’ils doivent transmettre quelque chose à ceux qui les écoutent ; Marco était de ceux-là !

    Marco n’a jamais été friand des honneurs ou d’une brillante carrière quelle qu’elle soit. C’était le mathématicien qui s’est construit dans la discrétion et la sobriété. Malheureusement il est parti tôt, trop tôt même. Son départ imprévu affecte profondément tous ceux qui l’ont côtoyé. Nous garderons toujours une pensée pour lui !

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