Mathématicienne

Piste verte Le 28 juin 2010  - Ecrit par  Barbara Schapira Voir les commentaires (24)
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Tiré de la BD « Les blondes T.6 » de Gaby et Dzack.

Un article récent décrit la réalité des premières années de maitre de conférences, avec les difficultés classiques. Lorsqu’on essaie de parler des difficultés spécifiques aux filles, les collègues hommes soit tombent des nues, car ils n’en avaient pas conscience, soit râlent parce que le métier est difficile pour tout le monde (ce qui est vrai !), donc pas spécialement pour les filles (si !).
Les collègues femmes n’en parlent généralement pas. Soit elles ont peur de se mettre dans une posture de victime, soit elles essaient de réussir comme si de rien n’était (comme si elles étaient des hommes ?).

« Mathématicien, une profession élitaire et masculine »

Un article du sociologue Bernard Zarca, intitulé ainsi, explique, chiffres à l’appui, une réalité qui ne surprendra aucun mathématicien professionnel : dans notre métier, mieux vaut, et de loin, être normalien pour faire carrière. Ensuite, non-normaliens et normaliennes arrivent à sortir leur épingle du jeu. En queue de peloton, ... les non-normaliennes !
Son étude poussée mérite lecture détaillée, mais cet article propose un témoignage de ce que peuvent ressentir de jeunes mathématiciennes universitaires au jour le jour.

Comme dans la plupart des métiers de cadre, le « plafond de verre » qui bloque la carrière des femmes est une réalité.
Ce n’est pas une spécificité du métier d’enseignant-chercheur, mais ce plafond de verre se traduit en maths par des caractéristiques propres. En voici quelques unes.

Détails du quotidien à plusieurs voix [1]

Comment décrire ce sentiment incompréhensible par nos collègues, celui d’être une femme quota, ou, variante, une extra-terrestre dans un monde d’hommes.

Un jour de ma vie d’étudiante, on me dit que les femmes, soit ce n’est pas bon en maths, soit ce ne sont pas de « vraies » femmes.

Un jour en Terminale S. Le prof de maths aide les garçons bons en maths à préparer leur dossier pour rentrer en prépa. Je suis bonne en maths. Je viens d’un milieu populaire, et je ne sais pas ce qu’est une prépa. Je suis une fille. Le prof me demande : « tu ne fais pas de dossier toi ? ». Je lui réponds non. Il tourne les talons. J’irai donc à la fac.

Un jour dans un centre d’orientation. La conseillère d’orientation me demande quels sont mes goûts. J’aime les maths et la physique et j’ai des bonnes notes dans ces matières. La conseillère d’orientation me demande si je ne veux pas être diététicienne : « Ça plait aux filles en général ». Oui mais moi, je veux faire des maths.

Dans le même entretien, je dis que les garçons de ma classe vont faire une prépa. « Une prépa ? Les filles qui font des prépas deviennent soit boulémiques soit anorexiques ! ». J’irai donc à la fac.

Un jour en classe de Maths Spé [2]. Le prof de maths écrit sur mon bulletin trimestriel : « tu n’auras jamais une ENS [3] de toutes façons, au mieux une école d’ingénieurs ! » . Jamais il ne l’aurait dit (et encore moins écrit) à un garçon...

Un jour en classe de Maths Spé. Le prof dit d’un air entendu :« j’ai des pronostics sur l’admission à l’Ecole Polytechnique. Ils sont très pessimistes... » En me regardant droit dans les yeux.

Un jour en école d’ingénieurs, je côtoie certaines enseignantes « féministes »
 [4] qui voudraient que les filles soient meilleures que les garçons, pour leur prouver ce dont elles sont capables. Je suis capable de faire des maths. Pas d’être meilleure que les garçons...

Je suis étudiante dans une école d’ingénieurs prestigieuse. Je postule pour un Master 2 recherche qui me plait beaucoup, pour lequel j’ai sans aucun doute le niveau. Je demande une lettre de recommandation à l’un de mes enseignants. Il écrit. « Mlle .. a suivi mon cours et a obtenu des résultats moyens. » Et face à ma tête interloquée, ajoute :« Au milieu d’étudiants brillants. »

Souvenirs de ma thèse. J’ai une directrice de thèse, mais je travaille également avec un directeur de recherches de mon laboratoire. Une jeune professeure vient d’arriver. Mon laboratoire est dirigé par une femme. Le Master professionnel par une femme. Le Master recherche par un homme. La commission de recrutement des nouveaux collègues par une femme. Le département d’enseignement par un homme. Deux garçons et une fille partagent le bureau des doctorant-e-s avec moi. Les bureaux d’à côté sont occupés par un homme et une femme, maitres de conférences. Je ne me pose pas la moindre question existentielle. J’apprends à faire des maths.

Dans mon nouveau laboratoire, certains jours de colloque, on me confond avec les secrétaires [5], et on me pose des questions compliquées d’ordres de missions [6]. Il faut dire à la décharge de tous que s’il y a un coup de main à donner (apporter le café, par exemple..), je m’y colle volontiers !

Sans parler des « Bonjour, messieurs ! » lancés à la cantonade...

Du manque de confiance en soi des femmes...

Il est bien connu que souvent, les femmes sont moins (com)battantes que les hommes. Concrètement, on peut ressentir un manque de confiance, un doute permanent. Des exemples ?

Je vais régulièrement assister à des conférences. Je croise des collègues que je n’ai pas vus depuis longtemps. Je rase les murs pour éviter la question
« Et tu bosses sur quoi, en ce moment ? »
(Euh, euh, euh, sur les avantages comparés de la césarienne et l’épisiotomie, la législation du congé maternité à l’université, sur la façon de concilier trajets domicile-travail, recherche, enseignement, vie de famille, horaires de nounou, déplacements, ...)

Je suis d’un naturel peu timide. Pourtant, dans mes recherches, je n’ai jamais confiance en moi. Je parle donc difficilement de mathématiques avec les grands mathématiciens de mon domaine. C’est un handicap pour progresser, trouver de nouvelles questions, de nouvelles réponses, ...

Je suis conférenciere invitée. Je suis la seule femme parmi les conférenciers. J’ai l’impression d’avoir été invitée parce que je suis une femme, pas pour mes compétences scientifiques.

Je suis dans un comité de sélection (comité de recrutement des nouveaux collègues). Je suis la seule femme. J’ai donc l’impression d’avoir été invitée parce que je suis une femme, pas pour mes compétences scientifiques.

Dans un comité de sélection, je me montre un peu incisive. Ne va-t-on pas me prendre pour une femme hystérique ?

... et du manque de représentation des femmes en maths


Mais comment avoir confiance en soi quand on manque de repères ?

Je suis invitée a parler a un séminaire. Pas de femme dans l’auditoire. J’ai l’impression d’être une extra-terrestre. Je perds le fil.

Je travaille dans mon labo. Je vois doucement venir le temps d’une future habilitation à diriger des recherches (HdR). Mais je ne connais presque pas de femme professeur d’université. A quoi bon ?

J’achète un magazine scientifique, intitulé « le pouvoir des mathématiques ». Sur plusieurs dizaines de mathématiciens, la seule femme croisée dans la table des matières s’appelle Ingrid Daubechies. Je suis énervée pour la journée. Impossible d’être à la hauteur d’une telle femme. [7]

Je découvre via le site Images des Mathématiques une conférence de presse sur les interfaces des mathématiques. Je suis très énervée par la liste des intervenants. 4 hommes. Aucune femme ne travaille donc dans le domaine des interfaces des mathématiques ? Ah bon ? [8]

Et combien de femmes directrices de recherches au CNRS ? Combien de femmes professeures de classe exceptionnelle (le plus haut grade à l’université) ? Combien de mathématiciennes à l’Académie des Sciences ? [9] Combien de mathématiciennes à l’Institut Universitaire de France ? Au collège de France ? Récipiendaires du prix Abel ? de la médaille Fields ?
La non féminisation de ces récompenses de prestige peut sembler anecdotique, mais bien au contraire, elle nous signifie, à nous modestes enseignantes-chercheuses, que quels que soient nos efforts, nous ne ferons jamais rien de bien passionnant. [10]

Encourager les étudiantes

On ne pousse pas les étudiantes : en Terminale S, il y a à peu près autant de garçons et de filles, mais les filles sont moins ambitieuses en moyenne, prennent moins de risques, on ne les y encourage pas. Il y a un biais paraît-il classique : on interroge les filles sur les questions qui nécessitent une préparation sérieuse à la maison, les garçons quand il faut de l’imagination et de la rapidité.
On n’incite pas les bonnes étudiantes à être ambitieuses. Et trop de collègues ne bronchent pas, avec à peine un « dommage » quand une étudiante douée pour les maths décide d’arrêter après la licence, pour devenir instit [11]

Jusqu’au début des années 1980, l’école normale supérieure féminine a été très positive pour la place des femmes dans l’université. Aujourd’hui, dans la jeune génération, parmi les trop rares mathématiciennes en poste, beaucoup ont un parent universitaire, une maman prof de maths, un parent qui rêvait d’une fille ingénieur, et ont été poussées jusqu’à ce niveau grâce à un soutien familial inconditionnel et exceptionnel. Et les autres ?

Sans revenir à la non mixité de l’enseignement, au moins, on pourrait lutter pour la parité dans les internats, dans les cités universitaires, et encourager nos étudiantes à aller le plus loin possible, comme les garçons, selon leurs capacités, en faisant fi des lieux communs sur les filles.

Les stéréotypes de la société [12]

Les filles c’est nul en maths, ça sait pas faire les créneaux, lire une carte, faire de la géométrie, etc. [13] Il est aussi bien connu que les femmes sont nulles en informatique, et en jeux vidéo...

Un collègue illustre régulièrement un exposé sur l’algorithme « Page rank » de Google par un classement alternatif des équipes de football françaises. A chaque fois, je n’y comprends rien, faute d’explication, comme de nombreuses filles de la salle. Cet exemple est caricatural, mais significatif des mécanismes cachés à l’œuvre.

Il y a quelques années, j’ai participé à l’organisation du jeu mathématique grand public Enigmath. Des collègues proposaient un questionnaire dont la moitié des questions parlaient de foot. Encore !

Discussion de café avec les collègues à propos d’un film où Béatrice Dalle joue le rôle d’une mathématicienne. Quelqu’un ricane et dit qu’elle ne doit pas être crédible. Pourquoi ? [14]

Je représente le directeur de mon département à une réunion à l’intention des futurs enseignants de primaire et secondaire. Dans une faculté pourtant très fortement masculine, les seules collègues présentes sont des femmes. Pourquoi ?

L’éducation des filles, encore aujourd’hui

C’est probablement le facteur à la fois le plus important et le plus difficile à identifier. Une fille est probablement souvent encore, consciemment ou non,
éduquée à être sage, douce, modeste, jolie, passive, utile, serviable, à chercher l’approbation des maitres, à obéir.
Toutes sortes de « qualités » qui font qu’elles n’osent pas dire n’importe quoi (passage obligé pourtant avant d’affirmer des choses justes), se lancer, demander à exposer dans les conférences, postuler pour des délégations, primes, etc.
En revanche, elles savent bien rendre service, assumer les tâches ingrates dont personne ne veut, ...

La répartition des tâches ménagères

Les rares couples où elle est un peu équilibrée sont des couples dans lesquels la femme a étudié longtemps et au moins autant que le mari. [15]
Mais autour de moi, l’équilibre est rare ! Et ça compte, bien sûr, dans la disponibilité pour l’activité de recherche (cf l’article de B. Zarca).

Passons maintenant à une cause du plafond de verre propre au milieu mathématique universitaire.

Le non-recrutement local

Il s’agit de l’usage, chez les mathématiciens, de ne pas recruter dans un laboratoire un maitre de conférences qui a fait sa thèse sur place, ni de recruter un professeur d’Université qui a été maitre de conférences sur place.

En tant que mathématiciennne, je trouve cela parfait, pour les
mêmes raisons que la plupart des collègues : brassage des idées, des cultures mathématiques, épanouissement loin du directeur de thèse, et cela évite le copinage et les magouilles.

En tant que femme, j’aime beaucoup moins. Une femme maitre de conférences a souvent un conjoint de statut social au moins aussi élevé qu’elle. S’il est également enseignant-chercheur, il passera souvent professeur avant elle, et dans le meilleur des cas, elle le rejoindra dans la même ville comme maitre de conférences, statut qu’elle gardera définitivement. S’il travaille dans le privé, avec un « vrai » métier important,
il ne la suivra le plus souvent pas et elle sera bloquée.

Souvenir d’une collègue, maitre de conférences, titulaire de l’habilitation à diriger des recherches, ayant passé plusieurs années dans un autre laboratoire, ayant eu des doctorants, de multiples responsabilités scientifiques et administratives, qui de nombreuses fois a postulé sur des postes de professeur d’Université localement [16] et qui a vu quelques années plus tard un collègue, de niveau scientifique comparable [17] être promu professeur d’Université localement... [18]

Il existe une possibilité rare de passer professeur d’Université localement, dans son université, sur des postes réservés à des maitres de conférences de plus de 10 ans d’ancienneté. [19] Curieusement, ces postes sortent rarement dans les universités de province, dans les villes où postuler non-localement signifie s’éloigner de 150 à 200 kilomètres de chez soi.

Pourquoi le taux de féminisation des labos ne serait-il pas un indicateur de qualité scientifique (si, si !), au même titre que le non recrutement local ? Qui sait si la féminisation n’améliorerait pas les performances tout autant que le non recrutement local ?

Les maternités et le retour de congé

A peine arrivée dans ma nouvelle faculté, j’apprends que je suis enceinte. Je dois me renseigner moi-même pour essayer d’expliquer à la DRH de l’université le droit à congé maternité des enseignants-chercheurs, ou ce que j’en comprends.

Je vais accoucher en juillet. Ce n’est pas la bonne date. Notre enseignement est annualisé, mais l’été est considéré intégralement comme des vacances, et je n’aurai qu’une très faible décharge d’enseignement après mon congé (et pas de vacances, bien sûr). Après une première année quasi intégralement consacrée à la préparation d’enseignements très nouveaux, je vais enseigner énormément pendant tout mon temps de présence l’année suivante, au détriment de mes activités de recherche.

Je reviens de congé maternité. L’année précédente, la plupart de mes cours étaient au 1er semestre. De retour de congé, je dois faire tous mes enseignements au second semestre. Ils sont donc tous nouveaux, une fois encore. Et la troisieme annee, je ne recupere pas ceux - du premier semestre - que j’ai laisses pendant mon congé maternité.
Encore de nouvelles choses à découvrir et préparer. J’entends « Tu comprends, le collègue qui t’a remplacé a dû s’investir pour faire ce cours » ... [20] En résumé, j’ai eu des enseignements totalement nouveaux ou presque à préparer chaque année, trois ans de suite, ce qui prend un temps considérable. J’adore enseigner, mais ...
La quatrième année, rebelote, je repars en congé maternité. Je cherche les ennuis !! Cours tout nouveaux encore la cinquième année. J’attendrai donc la sixième année pour avoir pour la première fois un service entier identique à l’année précédente. [21]

Notre volume d’enseignement étant annualisé, nous avons droit théoriquement à une décharge de 96 heures [22] à condition que notre congé tombe pendant l’année universitaire. Parfois, comme à l’université Lyon I, ce droit est systématique indépendamment de la période du congé (année universitaire ou été). Mais le plus souvent, on fait des calculs sordides. Comment faire pour avoir un congé maternité qui tombe intégralement entre septembre et juin, tout en étant sur un seul semestre pour permettre d’enseigner correctement l’autre semestre ? Réponse : il faut accoucher entre le 15 octobre et le 30 novembre environ (ça dépend des calendriers d’enseignement) ou bien en février-mars. [23]
Et dans beaucoup d’universités, il faut se battre pour obtenir cette décharge d’enseignement, argumenter auprès de la DRH, se faire aider par un syndicat, etc

Un congé maternité peut être source d’angoisses terribles, quand on confond le fait d’avoir arrêté la recherche pour congé maternité à cette chose terrible et honteuse qu’est le fait d’arrêter la recherche pour un maitre de conférences.

Lorsqu’on arrête quelques mois pour pouponner, ce n’est pas qu’on n’y arrive
plus, qu’on n’a plus envie, plus le courage... c’est juste qu’on a fait un
bébé et qu’il a besoin qu’on s’occupe de lui.

Le retour est difficile, mais ni plus ni moins qu’ailleurs (avec la sécurité de l’emploi des mamans fonctionnaires !). Après quelques mois difficiles, tout recommence -presque- comme avant ! Malgré les soucis pour concilier vie familiale et boulot, on aime toujours les maths...

Les maternités en début de carrière sont certainement un facteur très important de décrochage de la recherche, mais je ne connais pas d’étude là-dessus. Arrêter l’activité de recherche pour reprendre ensuite est très difficile et angoissant. On doit se remettre en route, prendre souvent de nouveaux enseignements, s’adapter à une vie familiale épuisante, et essayer malgré tout de trouver suffisamment de temps, de sérénité, et de disponibilité d’esprit pour faire de la recherche. C’est un moment où il faut surtout ne pas avoir honte de ses difficultés, ne pas hésiter à en parler, oser demander de l’aide aux plus anciens, faire de la recherche sous la direction ou l’aile de quelqu’un si on en a besoin, en parler à des femmes plus expérimentées.

Cela dit, sur le long terme, les difficultés liées à la maternité, ne sont pas nécessairement plus importantes d’une part que celles décrites dans le reste de l’article, et d’autre part que celles de l’ensemble des jeunes collègues.
Relativiser les difficultés permet de passer à autre chose, et de ne pas perdre trop d’énergie à angoisser.

Le sexisme inconscient de la profession

Il ne s’agit pas ici du sexisme conscient, très rare, de certains collègues malintentionnés, mais du sexisme inconscient du système, dont les mécanismes complexes mériteraient d’être mis en lumière, expliqués, combattus.

La période de recrutement des nouveaux collègues est en train de s’achever.
Quelques exemples. A Paris VI, meilleure université française selon son président, sur 11 postes de maitres de conférences, 5 filles classées premières. Il y a donc des filles excellentes ? A Toulouse, sur 4 postes, 2 filles premières. Parité parfaite. Mais à côté de cela, Bordeaux, 4 postes, 0 fille première. Littoral, 3 postes, 0 fille, Nice, 5 postes, 0 fille, Rennes, 7 postes, 0 fille... [24]

Les diverses instances d’évaluation valorisent l’expérience à l’étranger avec femme et enfants, ou du moins les séjours de plusieurs semaines loin de France. Le CNRS privilégie les demandes de délégation (congé sabbatique sans enseignement) en mobilité dans un autre laboratoire, ce qui est difficile avec de jeunes enfants. [25] Aucun texte de loi ne régit le droit à congé maternité de manière correcte, etc.

Régulièrement, notre dossier scientifique est évalué, qu’il s’agisse de demander une prime (prime d’excellence scientifique), une promotion, un congé sabbatique, ou de savoir si l’AERES (Agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur) nous considère comme « produisants ». Il nous faut alors récapituler nos productions scientifiques sur une période de 4 ans, sans la moindre suggestion dans le dossier pour prendre en compte les congés maternités et autres absences. C’est rédhibitoire pour de nombreuses jeunes femmes entre 30 et 35 ans. Et cela peut les suivre, puisque leur CV, plus tard, brillera par l’absence de ces primes, congés sabbatiques, etc.

Notre université élabore actuellement ses critères pour classer les collègues en publiants, contribuants, et exclus des labos. La question d’un futur directeur de laboratoire sur la prise en compte des maternités des enseignantes-chercheuses ne recevra pas de réponse.

Pour progresser dans la carrière, il ne faut pas s’auto-censurer, et postuler sans cesse pour obtenir primes, promotions, financements divers, congés sabbatiques. Et postuler encore et toujours, sans se laisser abattre par des échecs dus au faible nombre de récompenses. Ce type de démarche est très difficile pour des femmes fréquemment conditionnées à travailler sérieusement et attendre sagement qu’on les récompense, sans réclamer (c’est malpoli !).
 [26]

Sentiment d’injustice, angoisses, questions

Les réflexions ci-dessus peuvent engendrer, au choix, frustrations, sentiment d’injustice, angoisses, et questionnements sur notre place dans le métier.
Dans les moments d’abattement, envie de renoncer face à la difficulté.

Dans les moments combattifs, interrogation : suis-je là pour me faire plaisir à faire des maths, ou pour prouver au monde qu’une femme peut faire des maths ?

Récemment, un ami maitre de conférences me demandait mes motivations pour devenir un jour professeure d’université. Je me suis entendue répondre : « parce qu’il n’y a pas assez de femmes profs ». Est-ce une bonne motivation ?

Le plaisir disparait, ou n’apparait que de loin en loin. Ces sentiments sont très démobilisateurs, et contribuent, cercle vicieux, à nous éloigner d’un travail serein.

Quelques propositions concrètes, pour mathématiciennes et mathématiciens

  • prendre conscience de l’importance d’être syndiquée, de sorte à éviter toutes discriminations, et pouvoir se battre pour faire valoir ses droits, particulièrement en matière de congé maternité, mais pas seulement. Evidemment, cela vaut aussi pour les hommes. [27]
  • prendre conscience que dans chaque domaine des maths, il y a des mathématiciennes, qu’elles aussi peuvent être invitées comme conférencières, ou à votre séminaire, ou dans votre comité de sélection, etc...
  • dans chaque université, exiger qu’un droit à congé maternité explicite clair soit appliqué dans toutes les universités (demi-service comme à Lyon 1, par exemple).
  • dans les comités de sélection, ou aussi dans tous les comités CoNRS (comité d’évaluation du CNRS), ANR (Agence nationale de la Recherche), jurys de thèse ou d’habilitation, comités éditoriaux, etc ne participer que si la présence des femmes est conforme à celle des mathématiciennes dans la profession, et exiger cela.
  • dans toutes les procédures d’évaluation, tenir compte explicitement, y compris dans les dossiers de candidature, des congés m/paternité, parentaux, maladie, par exemple par une année blanche dans le CV pour un enfant.
  • donner systématiquement des décharges d’enseignement conséquentes à chaque tel congé.
  • proposer des collaborations en recherche aux jeunes chercheuses de retour après un congé maternité.
    La recherche mathématique est de nature encore trop solitaire, ce qui n’aide pas à reprendre pied après un congé maternité ou en cas de difficultés.
  • mettre à l’aise les filles avec qui vous travaillez. Ce n’est peut-être pas évident, mais essayez d’y penser !
  • améliorer les mécanismes existants de promotion au grade de professeur d’Université des jeunes maitres de conférences de haut niveau, titulaires de l’habilitation à diriger des recherches, mais qui ne peuvent bouger géographiquement (postes dits réservés aux maitres de conférences de plus de 10 ans d’ancienneté).
  • créer le droit au rapprochement de conjoints dans le supérieur, comme il existe partout ailleurs dans la fonction publique.
  • dans les recrutements, promotions, primes, financements,
    localement comme nationalement, veiller à ce qu’en moyenne, les femmes soient reconnues proportionnellement à leur présence dans la profession.
  • créer, comme dans certaines grandes entreprises privées, des mécanismes de rattrapages salariaux (à imaginer !) tenant compte du fait que les femmes passent moins souvent professeures d’université, et quand elles le deviennent, le font plus tard, obtiennent moins de primes type PES (prime d’excellence scientifique), etc.
  • Ou bien affirmer clairement que mathématicien est un métier d’homme, et que les collègues présentes ne sont là que pour donner illusion !

Et les maths, dans l’histoire ?

C’est vrai, elles sont absentes de ce témoignage. Le plaisir des maths, la joie de chercher, de comprendre, d’expliquer, les plaisirs du métier, d’une discipline où on démontre des vérités, des beaux résultats, où on fait des jolis dessins, les disputes traditionnelles et stupides entre maths fondamentales, esthétiques, mais assez ésotériques, et maths plus appliquées, plus accessibles, plus utiles ou du moins plus concrètes, l’aridité parfois et les bonheurs de jolis arguments, ou au moins de calculs qui aboutissent...

D’une part, le sentiment d’injustice présenté à travers ce texte fait parfois oublier les joies du métier. D’autre part, les spécificités, plaisirs et difficultés de l’activité mathématique en elle-même n’ont rien de différents pour les filles et les garçons, et n’étaient donc pas le propos de cet article.

Post-scriptum :

Je remercie vivement Magali Ribot pour son aide et ses suggestions dans la rédaction de cet article.

Article édité par Fabrice Planchon

Notes

[1Dans tout cet article, « Je » désigne génériquement une mathématicienne trentenaire, non unique

[2classes préparatoires aux grandes écoles deuxième année

[3Ecole Normale Supérieure

[4mysogynes ?

[5que je salue au passage !

[6auxquelles seules nos supers secrétaires savent répondre

[7Le comité éditorial de la revue compatira plus tard à une remarque de ma part, et m’expliquera qu’il est trop difficile de trouver des jeunes femmes brillantes et disponibles, compte tenu de leurs nombreuses sollicitations. Sans commentaire.

[8A la décharge des organisateurs, une oratrice a fait défaut au dernier moment.

[9Voir l’intervention du collectif La Barbe à l’Institut de France

[10A ce propos, voici un jury d’habilitation à diriger des recherches absolument jubilatoire ! Je veux le même !

[11Argument entendu, toujours à propos de nos brillantes étudiantes, pas de nos brillants étudiants :« c’est très bien pour les élèves que d’excellents étudiants se destinent à l’enseignement ». Certes, c’est tout à fait vrai. Mais pourquoi que les filles ? A l’inverse, que des garçons se destinent au métier de professeur des écoles ferait également le plus grand bien à cette profession, et à l’éducation de nos enfants.

[12Si vous n’y croyez pas, allez faire un tour dans les magasins de jouets, c’est grotesque et caricatural ! Rose nunuche pour les filles, marron et violent pour les garçons...

[13Surtout les blondes à forte poitrine ...

[14Complément d’anatomie pour nos amis les hommes : lèvres pulpeuses, forte poitrine et plastique avantageuse ne sont pas des avantages que l’on paie au prix d’une décérébration systématique... Il parait même que Béatrice Dalle était douée en maths dans sa jeunesse !

[15Un garçon à qui j’expliquais récemment qu’à la maison, mon compagnon participe autant que moi, me répondit : « Ah oui, ça ne m’étonne pas de lui, il est super sympa. » Il y a du boulot !!

[16Mais voyons ! C’est MAL ! Un recrutement local, quelle horreur ! Et puis, financièrement, elle est mariée, elle n’en a pas besoin, non ?

[17mais avec charge de famille, ma bonne dame !

[18Il serait assez plaisant que ces règles déontologiques en usage dans notre communauté mathématique soient appliquées de manière égalitaire pour les femmes et les hommes...

[19Il faut noter que légalement, rien ne distingue ces postes des postes classiques. Ils ne sont ni plus ni moins réservés au recrutement local que les autres. Mais c’est l’usage de la communauté mathématique de se servir de ces postes pour recruter localement des professeurs.

[20Quelques collègues ont pu récupérer leurs cours après l’année de maternité. Bien souvent, elles avaient été remplacées par... une femme !

[21Le pied !!

[22d’après une circulaire ministérielle de 2001, jamais publiée ni au JO ni au BO,parait-il

[23Si vous arrivez à tomber enceinte sur commande.

[24La proportion de doctorantes étant autour de 30% en mathématiques, je n’ai pas regardé les classements des universités ayant un ou deux postes, ni ceux où le prénom du premier ou de la première ne permettait pas de savoir son genre.

[25En théorie, le discours tenu aux jeunes recruté-e-s lors de la journée d’accueil des nouveaux maitres de conférences en mathématiques incite fortement à la mobilité. En pratique, la plupart des délégations se font sans mobilité. Mais le discours officiel incite les jeunes parents à se censurer dans leurs demandes. Les filles étant spécialistes de l’autocensure, ça ne les aide pas !

[26Notons au passage que de nombreux collègues masculins souffrent également de ce modèle ultra compétitif et individualiste en train de s’installer.

[27Il y a pluralité de syndicats dans le supérieur, comme ailleurs, les plus connus étant le Snesup-FSU, et son jumeau le Sncs-FSU bien sûr, mais aussi SnpreesFO, FERC-CGT, Sud, CNT, Autonomesup, CFDT, UNSA, ... il y en a pour tous les goûts, et tous ces syndicats ont besoin d’être féminisés.

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Pour citer cet article :

Barbara Schapira — «Mathématicienne» — Images des Mathématiques, CNRS, 2010

Commentaire sur l'article

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  • Mathématicienne

    le 1er juillet 2010 à 09:31, par Viviane Baladi

    Merci, Barbara...

    Et le plus triste c’est que la France n’est de loin pas le pire pays pour les femmes mathématiciennes...

    Viviane

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