Mathématiciens sans frontières

4- L’Europe unie

9 novembre 2010  - Ecrit par  Pierre Cartier Voir les commentaires

Ceci est le dernier d’une série de quatre billets [1] reprenant une conférence de l’auteur prononcée à Madrid, à la Residencia de Estudiantes, le 14 octobre 2010.

L’Europe unie, acte I : La réconciliation franco-allemande

Chacun sait que l’entreprise d’unification de l’Europe, commencée au traité de Rome, a pris plus de 50 ans, en gros de 1950 à 2000. Elle n’est pas vraiment terminée. Un des gestes fondateurs fut la poignée de main de de Gaulle et Adenauer, et il est clair que la première étape était de créer un attelage franco-allemand. L’extension vers l’Europe de l’Est ne pouvait être que l’acte II. Il me faut donc revenir en arrière.

Le personnage-clé est mon maître Henri Cartan, une des figures majeures des mathématiques du 20ième siècle. Avec Luc Illusie, je viens de publier un hommage à Henri Cartan, décédé en 2008 à l’âge de 104 ans. Je ne me répèterai donc pas. Dès les années 1930, Cartan avait démarré une solide collaboration avec les mathématiciens allemands de Münster : Behnke, Thullen et Stein, suivis par leurs élèves Remmert, Grauert et Hirzebruch. L’étude des fonctions analytiques de plusieurs variables complexes, qui fut l’un des thèmes majeurs de la recherche de Cartan, est née de cette collaboration. La guerre de 1939-1945, même si elle rendit les contacts difficiles, ne brisa pas ces amitiés. Dès 1946, Cartan se rendit à Oberwolfach, dans la Forêt-Noire, qui abrite un important centre de rencontres mathématiques.

J’avais été l’étudiant de Cartan à la rue d’Ulm, j’avais assisté à son fameux Séminaire, et le moment venu, j’y avais apporté ma contribution (sur la géométrie algébrique) ; Cartan était aussi officiellement mon directeur de thèse (comme celui de la plupart de mes compagnons mathématiciens de la nouvelle génération). Après ma thèse, j’eus droit à un séjour (on dit aujourd’hui : « post-doctoral ») de deux ans à l’Institute for Advanced Study à Princeton. Ce fut ensuite un long service militaire de plus de deux ans. Mais j’ai déjà raconté tout cela à propos de la guerre d’Algérie.

A 29 ans, en 1961, il me fallait trouver un poste de professeur [2]. L’époque était favorable, et on n’avait que l’embarras du choix. Le TGV n’existait pas encore, et je souhaitais ne pas trop m’éloigner de Paris. A chaque contact pris, je reçus la même réponse : « Nous serions heureux de t’avoir, mais Cartan nous assure que le poste de Strasbourg est pour toi ! », alors que je n’étais pas candidat à Strasbourg ! Difficile dans ces conditions de ne pas se retrouver à Strasbourg, où l’éloignement de Paris n’est pas dû simplement au nombre d’heures de train !

J’y restai dix ans, et ma femme a toujours assuré que ce furent nos années les plus heureuses. Il y avait une tâche énorme et exaltante : c’était la période de la plus grande expansion des Universités, et tout était à créer. Cartan, comme il me le dit à l’époque, me confiait la tâche du rapprochement entre mathématiciens français et allemands de la nouvelle génération. Il y avait aussi à Strasbourg Pierre Gabriel, mais Cartan considérait qu’il était trop allemand et pas assez français [3] pour servir vraiment de pont. Quant à moi, j’avais de nombreuses racines alsaciennes, avec ma mère née à Belfort d’une famille juive venant de Dabo, et une tante paternelle originaire de Molsheim. Grâce à ma mère, j’avais su très jeune lire l’allemand et il ne fallait qu’un peu de pratique pour que je le parle sans problème.

La circonstance favorable fut qu’au moment où j’étais recruté à Strasbourg, Dold (qui avait fait sa thèse avec Thom) l’était à Heidelberg, et Puppe à Sarrebruck. Or nous nous étions liés à Princeton, et nos intérêts mathématiques étaient proches. Pendant presque dix ans, nous nous sommes rencontrés très régulièrement pour ce que nous avions baptisé : « le séminaire européen de mathématiques ». Chaque année, nous choisissions un thème en algèbre ou géométrie ; nous avions des séances chacun chez soi, et au moins un week-end par mois de synthèse, assez souvent à Oberwolfach. Au moins deux livres de mathématiques [4] sont issus de ces travaux, et sont toujours des références utiles.

L’Université de Strasbourg fut tantôt allemande, tantôt française. A chacune de ces périodes, la bibliothèque de mathématiques s’était enrichie, et il y avait des trésors inestimables. A côté des œuvres de jeunesse d’André Weil et Henri Cartan, publiées dans la série des « Publications de l’Institut de Mathématique de l’Université de Strasbourg » (aux éditions Hermann), il y avait des livres allemands classiques toujours valables, et je profitai des raretés de la bibliothèque pour faire republier par Chelsea l’Algèbre de Heinrich Weber et les Œuvres complètes de Dedekind (et Dirichlet). On découvrit un exemplaire rarissime de « La géométrie pour les peintres » d’Albrecht Dürer, qui fut le clou d’une très belle exposition sur Dürer. En fait, il suffisait d’intégrer les mathématiques dans la riche tradition de culture allemande (musique, peinture) de Strasbourg.

Dans les journées fièvreuses de mai 1968, nous occupâmes le pont qui relie Strasbourg à Kehl pour accueillir les étudiants allemands qui devaient nous ramener Cohn-Bendit. Ce fut un espoir déçu, mais l’occasion d’une fraternisation inattendue entre policiers allemands et étudiants français. De manière moins folklorique, nous invitâmes à Strasbourg un groupe d’étudiants de première année de Fribourg. Dans mon amphithéâtre, avec 30 français et 40 allemands, je donnai mon cours en allemand.

Je fus invité pour des séjours plus longs par les Universités de Heidelberg, et de Tübingen (l’Alma Mater de Kepler !). Paul-André Meyer, l’un des rénovateurs du Calcul des Probabilités dans la France de 1960, fut mon collègue à Strasbourg, et fut détaché pour deux ans à Fribourg. Il y eut de nombreuses autres initiatives « européennes » auxquelles je participai : les rencontres régulières de physique mathématique à Strasbourg, qui attiraient de nombreux collègues suisses (Genève et Zurich) ou allemands, le « Séminaire lotharingien de combinatoire » qui fédérait les spécialistes de Strasbourg, Vienne, Nuremberg, Stuttgart (et même Montréal et Bordeaux !). Dans les deux cas, on est proches aujourd’hui de la centaine de rencontres !

Tout le terreau culturel de la Mitteleuropa, si actif et fécond au temps de la Réforme, n’attendait que d’être réveillé et réactivé. Les progrès sont si extraordinaires que j’ai siégé récemment, à Nancy et à Strasbourg, dans le jury de thèses en cotutelle, où la discussion se faisait alternativement en français et en allemand, en oubliant le latin moderne qu’est l’anglais !

L’Europe unie, acte II : De l’Atlantique à l’Oural

Ce titre est pour rappeler une prophétie — ou une injonction — célèbre de de Gaulle. Je me souviens des objections de certains — dont ma femme — à une construction européenne qui ne rassemblerait que la moitié occidentale du continent. A quoi je répondais qu’une Europe de l’Ouest pacifique et prospère aurait un pouvoir d’attraction sur la partie orientale. Ce qui se réalisa au bout du compte.

La part des mathématiciens fut la création de la Société Mathématique Européenne. Là encore, le rôle de Cartan fut énorme et prophétique. Au passage, lors de la présentation par la cinéaste Isabelle Broué, la fille d’un ami, d’un film sur la vie de Cartan, je lui fis le commentaire suivant : « Ma chère Isabelle, tu nous as présenté une vidéo familiale émouvante. Ne sais-tu pas que Cartan est un personnage historique, à la hauteur de Mendès-France ou d’Adenauer ? ». Bien sûr, j’exagérais un peu.

La Société Mathématique Européenne ambitionne de devenir aussi importante que la Société Mathématique Américaine. Comme cette dernière, elle s’essaie à devenir une maison d’édition non commerciale ; dans l’incertitude actuelle sur l’avenir des livres imprimés, c’est une ambition difficile. La société publie un très intéressant bulletin d’information trimestriel qui montre clairement la diversité de l’Europe et redonne leur place à des traditions en marge du poids lourd France-Allemagne-Grande Bretagne. La manifestation la plus visible est constituée par les Congrès Européens quadri-annuels [5]. Le premier eut lieu à Paris, à l’initiative de Max Karoubi, sous la présidence de Cartan, en 1992. Le retour à la maison européenne des mathématiciens russes (Arnold, Gelfand,...), avec la découverte de la jeune génération (Drinfeld, Kontsevich,...), fut un moment émouvant.

Mais pour en arriver là, il a fallu deux étapes essentielles. Tout d’abord, la résurrection des nations du Sud de l’Europe. Si l’Italie avait toujours été présente, avec une école mathématique qui restait de haut niveau (Andreotti, Gallavotti, de Giorgi, Bombieri, Regge,...), il fallut attendre 1975 pour que le Portugal, l’Espagne et la Grèce en terminent avec les dictatures militaro-fascistes. Dans ces cas-là, il faut une génération pour que les choses se remettent en place. Si l’éclat mathématique de la Grèce me semble bien modeste, mes nombreux voyages au Portugal m’ont permis d’observer la montée en puissance des mathématiques. Il y a 15 ou 20 ans, j’étais un missionnaire venu apporter la bonne nouvelle bourbakiste — ou postbourbakiste. Aujourd’hui, je fais face à des interlocuteurs ayant leur mot à dire. J’ai moins de contacts avec l’Espagne, mais ma récente visite à Madrid m’a fait bonne impression. Il y a déjà un bon moment que le Centre de Recherches Mathématiques de Barcelone a atteint un très bon niveau, avec des spécialisations bien choisies, en s’appuyant sur des coopérations régionales [6]. Dans le cadre du programme Erasmus d’échange d’étudiants européens, nous recevons de bons étudiants espagnols. Il n’est pas fortuit que Madrid ait accueilli l’ICM en 2006.

Mais l’Europe de l’Est ? Il faut distinguer selon les pays. Pour la Pologne, sans remonter à Chopin ou Marie Curie, les rapports avec la France furent toujours profonds ; on vit même Edward Gierek, un mineur franco-polonais, diriger la Pologne communiste de 1970 à 1980. L’extraordinaire École Mathématique des années 1920-30 avec Banach, Zygmund, Kuratowski,... utilisait le français comme langue scientifique. L’École d’après 1945, peut-être moins éclatante, comporta de grands noms en théorie des singularités, analyse fonctionnelle, géométrie différentielle, physique mathématique. Lojacewicz, et beaucoup de ses collègues, visitèrent fréquemment la France. Ceci explique pourquoi, lors de la crise de 1981, les mathématiciens français furent aussi actifs. En Hongrie, après la sauvage répression soviétique de 1956, qui provoqua la déchirure entre de nombreux intellectuels français (mais pas tous) et le système soviétique, un cours un peu plus libéral se fit jour. La personnalité extraordinaire de Paul Erdös, mathématicien itinérant, permit de garder le contact entre mathématiciens hongrois et occidentaux.

La situation était beaucoup plus sombre dans d’autres pays. Je ne parlerai pas de l’Allemagne de l’Est, où je ne me rendis jamais, et qui vivait dans une paranoïa presque égale à celle de Cuba. En Bulgarie, quelques collègues avaient la possibilité de voyager, et je fis très tôt la connaissance d’Ivan Todorov, éminent spécialiste de physique théorique. Mon expérience personnelle se fonde sur un voyage que je fis en 1986 en Roumanie et Tchécoslovaquie.

La Roumanie avait une situation proche de celle de la Syldavie, pays imaginaire décrit dans les Aventures de Tintin. Avec Cuba et la Corée-du-Nord, elle était une monarchie communiste héréditaire. Elle était gouvernée par le couple infernal des Ceaucescu. Elena, bien que quasiment illettrée, se prétendait la meilleure chimiste du pays, et un gros traité — de bon niveau — portait son nom sur la couverture. L’ambition scientifique s’était reportée sur les enfants. Si l’aîné, un monstrueux fils à papa, était le prince héritier, la fille Zoia dirigeait l’Institut de Mathématiques. Il y a eu — et il y a toujours — une brillante école de mathématiques en Roumanie, mais beaucoup émigrèrent : Poenaru, Lusztig, Moscovici, Foias,... et souvent avec l’aide complice de Zoia Ceaucescu. Elle est décédée il y a quelques années.

Je fis la connaissance du frère Valentin Ceaucescu lors de mon voyage de 1986. Un congrès de physique théorique de bon niveau avait lieu à Brasov, avec au programme des distractions, la visite du « château de Dracula » et un concert d’orgue à la cathédrale luthérienne de Brasov (avec commentaire en allemand par le pasteur). Valentin Ceaucescu était le parrain de notre rencontre, et j’ai le souvenir d’un retour époustouflant à Bucarest dans sa voiture. Je n’ai su que récemment qui était l’élégante auto-stoppeuse devenue entre temps Madame V. Ceaucescu. Après la « révolution » de 1990 et l’exécution du couple infernal, les deux enfants Zoia et Valentin furent mis à l’ombre pendant quelques mois. Je m’étais promis de protester si cela durait plus de six mois, estimant qu’en des temps troublés, il vaut mieux parfois être tenu à l’ombre (je me souvenais de l’automne 1944 et de l’épuration qui suivit en France la libération). Je suis allé récemment à Bucarest. J’y ai retrouvé, sans déplaisir, Valentin Ceaucescu, qui vit discrètement, toujours membre de l’Institut de Physique. La situation à Bucarest est assez ambigüe, et l’on continue d’y vivre entre deux mondes, l’ancien et le nouveau, avec des meutes de chiens errants dans la ville.

La deuxième partie de mon voyage fut une mission à Prague pour le compte des « Philosophes sans frontières ». En Angleterre s’était créée une « Jan Hus Association » qui apportait aide et secours aux dissidents tchèques de la Charte 77. Une des animatrices de ce groupe de philosophes était Catherine Audard. Je l’avais connue enfant, puis elle fut élève à l’École de Sèvres [7]. Elle épousa un neveu de Marie-Hélène, épouse de Laurent Schwartz et fille de Paul Lévy. Elle enseigna la philosophie à la London School of Economics, et aussi au Collège International de Philosophie, où je la retrouvai. Cette structure a été créée, pour, et autour de Jacques Derrida. Elle illustrait, au moins au début, cette volonté de philosopher sans frontières. Avec son collègue Vernant (ancien professeur d’histoire grecque au Collège de France), Derrida créa la branche française de Jan Hus.

Je fis donc une mission de Mathématicien-Philosophe sans frontières. J’avais dans ma valise en certain nombre de livres interdits à remettre aux philosophes (dont la dernière édition de la République de Platon !). J’avais aussi une forte somme d’argent pour venir en aide aux prisonniers politiques. Je la remis, avec des ruses de sioux, à Piotr Uhl, qui m’embarrassa fort en me donnant un reçu. Tout mon séjour fut surréaliste. Je logeais chez des intellectuels de la « zone grise », bons communistes le jour et dissidents la nuit (je pense que leur centre de gravité tournait autour de Trotski). J’étais en contact avec Piotr Vopenka, un mathématicien-logicien fort original avec sa « théorie alternative des ensembles ». Il me fit parler à son Séminaire de l’Université Charles. Le lendemain, je donnai la suite de mon exposé, plus philosophique, au Séminaire clandestin des philosophes persécutés. Le public était à peu près le même pour mes deux exposés, y compris sans doute les mouchards.

Comme Piotr Vopenka est le beau-frère de Vaclav Havel, je fus invité pour une soirée (privée) chez Havel. Malheureusement, il devait se cacher ce soir-là, et je rencontrai tout son clan familial — sauf lui. D’ailleurs, je joue de malchance avec Havel. Dix ans plus tard, devenu président de la République Tchèque, il fit une visite d’État à Paris. Son programme comportait une visite au Collège de France. J’assistais à la même heure à un cours au dit Collège. Les appariteurs, sans beaucoup de ménagement, nous firent sortir, et je n’aperçus que de très loin le visage de Havel, entre des rangs d’officiels et de policiers.

Lors de ma visite de 1986, personne ne se doutait que la fin du système soviétique était si proche. Très peu d’années plus tard, je revis Piotr Vopenka, devenu ministre de l’Éducation Nationale, et aussi peu à l’aise dans cette fonction que je l’aurais été si les hasards de l’histoire avaient fait de Laurent Schwartz notre président, qui m’aurait nommé ministre.

En fait, je n’étais pas en terrain inconnu. L’opposition au régime communiste tchécoslovaque s’était manifestée par le manifeste de la Charte 77 (en 1977), dirigé entre autres par Havel, Uhl,... Dès 1979, à l’occasion du procès des dissidents, plusieurs délégations d’intellectuels français étaient venues les soutenir. Il y avait parmi eux les mathématiciens Marcel Berger et Jean Dieudonné (âgé de 75 ans). Il y fallait beaucoup de courage, et ceci nous valut la reconnaissance des dissidents. On trouvera des détails dans l’autobiographie de Schwartz, page 313-4.

Libérer l’Amérique Latine : Sur les traces de Guevara ?

Dans les cinquante dernières années se succédèrent en Amérique Latine nombre de dictatures, le plus souvent militaires, auxquelles s’opposèrent des mouvements « révolutionnaires » guère plus respectueux de la dignité humaine. Des mathématiciens furent pris en otage dans ce système, tel José Massera, en Uruguay, qu’une campagne internationale menée par Schwartz et Dieudonné finit par faire libérer. Aujourd’hui, c’est à Cuba que les persécutions sont les plus criantes, mais aucun mathématicien n’est pour le moment en danger, ce qui pourrait justifier une campagne d’opinion et des pressions.

J’ai visité à plusieurs reprises le Brésil et l’Argentine, mais dans des périodes calmes, le seul souvenir désagréable étant le vol de mon appareil photographique à Rio de Janeiro l’an passé. Je centrerai ici mon récit sur le Chili, où j’ai effectué de nombreux séjours.

C’est fin 1973 que, avec le soutien des États-Unis, les militaires chiliens renversèrent le gouvernement de Salvador Allende, avec une répression épouvantable. Dans l’ensemble, les universitaires soutenaient Allende. Beaucoup perdirent leur poste, et furent réduits à l’exil. La France en accueillit un certain nombre, dont Frederigo Varela, très intéressé par la mathématisation de la biologie et de la physiologie. Je passais l’année à Princeton lorsque j’appris le danger que courait Neantro Saavedra. Celui-ci, originaire du Venezuela, le dernier élève de Grothendieck, était un marxiste convaincu. Je fis pression sur mes collègues de Princeton pour qu’on l’accepte, hors contingent, en cours d’année universitaire. La flexibilité de l’Institute for Advanced Study permit ce repêchage. Il arriva avec sa compagne, rencontrée à l’IHÉS. J’avais à ma disposition un petit crédit que je versai à celle-ci, ce qui me permit de disposer de la secrétaire de Grothendieck ! Ma femme la prépara au concours de Sciences Politiques, en échange d’une aide pour les soins de notre fille de six ans. Après cette année à Princeton, Neantro put se recaser au Venezuela et Antoinette en France, loin des geôles de Pinochet.

Jorge Soto Andrade était en France depuis 1967, et travaillait avec moi en thèse. J’avais à Strasbourg une bonne petite équipe en théorie des groupes que je transportai à l’IHÉS en 1971. Après avoir soutenu sa thèse en 1975, il retourna au Chili pour des raisons familiales. Ayant par précaution gardé son poste au CNRS, il en démissionna un an plus tard. Son caractère assez détaché, influencé par sa philosophie bouddhiste, lui permettait d’être un opposant presque au grand jour et de construire, tel l’araignée, une toile très efficace dans les diverses Universités du Chili. Il m’écrivait par le courrier diplomatique français, ce qui m’obligeait à lui envoyer des carnets de timbres français. De toute façon, il avait un soutien très efficace de l’ambassade de France ; ceci lui permit d’exfiltrer Guido Ahumada, menacé par la dictature, et qui fut l’un de mes étudiants en thèse.

La situation se détendit un peu, et on put envisager des séjours réguliers au Chili de mathématiciens français, dont moi-même et Claude Dellacherie (probabiliste de Rouen et collaborateur de Paul-André Meyer). Les collègues qui avaient perdu leur poste à l’Université publique purent souvent se recaser à l’Université Pontificale (qui disposait de sa propre chaîne de télévision, plus ouverte que la chaîne publique). Il faut dire que l’Église Catholique est experte dans l’art du double jeu. J’eus une fois rendez-vous à l’Archevêché avec un prêtre-ouvrier français (ami et collègue d’un de mes beau-frères) ; il me reçut en face du bureau de l’archevêque, qui arrivait, tout déguisé encore pour un Te Deum, entouré des dignitaires de l’armée. Il est exact que je me sentais beaucoup plus détendu dans mon enseignement à l’Université Pontificale.

Pendant des années, on vécut sous un régime de couvre-feu qui s’assouplit progressivement, et avait l’avantage de limiter la longueur des soirées — on était en Amérique Latine ! Il fallait se méfier des provocateurs et informateurs de la dictature, et les médias étaient censurés. On pouvait cependant voyager. Je me rendis à Arica, à la frontière nord. J’y fus l’hôte de Nancy Alanoca, connue par l’intermédiaire de son frère émigré en France. Après avoir joué un rôle important sous Allende, à propos de la réforme agraire, elle continuait une action semi-clandestine (et je guettais les bruits la nuit chez elle !). Elle s’arrangea pour me faire interviewer par la radio locale, où je m’amusai, comme à Varsovie à la même époque, à profiter de la complicité de la journaliste pour faire un numéro du double sens qui était de la haute voltige. J’étais là aussi lorsqu’eut lieu l’attentat manqué contre Pinochet, perpétré par le Frente Patriotico Manuel Rodriguez (un groupe révolutionnaire d’extrême gauche). Ma femme me téléphona affolée de France, mais je rentrai sans encombres à Santiago de mon voyage du week-end, et pus me rendre le surlendemain sur le lieu même de l’attentat, hors de la ville. Imaginez, par comparaison, Paris le soir d’un attentat contre Sarkozy !

Avec la fin de la guerre froide, les États-Unis n’avaient plus besoin de Pinochet, et le lachèrent. Il rendit le pouvoir après avoir perdu son deuxième referendum. L’événement symbolique le plus frappant — semblable en émotion à la chute du mur de Berlin — fut « Chile Crea ». Né de l’imagination et du talent organisationnel d’émigrés chiliens à Paris, cet événement prétendait être un festival artistique à l’échelle du pays. Jack Lang, alors ministre de la Culture, paya le voyage à un groupe d’intellectuels français, où je côtoyai Paul-Émile Beaulieu, le père de la pilule-retard, et Jack Ralite, ancien ministre communiste du premier gouvernement de Mitterand. Dès l’arrivée à l’aéroport, nous fûmes pris en charge par un comité d’accueil qui narguait les policiers de l’autre côté de la rue. Ce fut pendant quatre jours une débauche de happenings plus extravagants les uns que les autres : visite de la maison de Pablo Neruda, de la tombe de Violetta Para, grand meeting final (où la télévision catholique zooma sur le « groupe de nos amis français »). Les jeunes filles de bonne famille, élèves du conservatoire Schumann affilié au Goethe Institut allemand, jouèrent avec leur violon en pleine rue. J’assistai même à la création du syndicat (« gremio » en espagnol) des artistes lyriques. Je dus y prendre la parole et le lendemain, lors de mon arrivée à l’Université [8], je fus ovationné et l’on m’offrit solennellement ma photo en première page d’un journal gauchiste : Fortìn Mapocho. Il y avait aussi une traduction et une amplification rhétorique de mon discours aux artistes.

Il y eut ensuite la longue, trop longue, période de transition. La Concertation Démocratique, coalition des deux partis modérés : Chrétiens-Démocrates et Sociaux-Démocrates, appuyée sur divers partis de gauche plus radicaux, fit élire cinq présidents (chacun pour 4 ans), la dernière étant Michèle Bachelet. Elle termina sur un triomphe, mais la constitution, sage sur ce point, lui interdisait un deuxième mandat immédiat. On vit donc en janvier dernier une alternance pacifique gauche-droite, signe que le pays est réconcilié. Arracher leurs privilèges à Pinochet et à l’armée fut un long et difficile combat, qui ne s’acheva qu’à la mort de Pinochet. Je me souviens d’une conversation avec le ministre de la défense du président Frei :

— Monsieur le Ministre, avez-vous un passé militaire ?

— Dieu m’en garde, je suis avocat !

— Quel est votre rôle ?

— Maintenir solidement fermée la porte de la garde-robe aux uniformes.

J’eus encore un rôle à jouer au Chili, moins militant. Sous la présidence du Démocrate-Chrétien Frei (dont le grand-père avait déjà été président avant Allende), notre collègue Claudio Teitelboim [9], directeur de l’Institut de Physique Théorique [10], fut chargé de l’organisation et de la direction d’un « Conseil Présidentiel pour les Sciences et les Techniques ». Chaque année, nous nous réunissions pendant une semaine pour faire une évaluation, et des recommandations de financement. Je m’y occupais des mathématiques, mais cela me donnait une vue transversale. Nous rendions compte directement au Président Frei qui avait une solide formation d’ingénieur [11]. La seule fois où il écouta distraitement notre rapport fut le jour où il avait à choisir le nouveau chef de l’armée, en remplacement de Pinochet. Il y eut ensuite un conciliabule entre le président et Teitelboim, qui était son conseiller le plus écouté sur tous sujets. Évidemment, il était comique d’entrer dans la Moneda, siège de la Présidence, avec les honneurs de la garde, alors que quelques années plus tôt, je n’aurais pu m’approcher sans être traité en suspect !

Quel soulagement lorsque les choses sont redevenues normales, et qu’on peut ranger son uniforme de franc-tireur des droits de l’homme et du mathématicien !

Tâches actuelles

Avec la fin de la guerre froide, le monde n’a malheureusement pas trouvé la paix universelle. Les menaces sont nombreuses :

  • l’impérialisme américain n’est pas mort, avec au moins deux guerres en cours (Irak et Afghanistan), et la tension avec Cuba (et le Venezuela, l’Iran, la Corée-du-Nord,...) ;
  • la Russie a mal accepté la perte de son empire colonial, elle fait régner la terreur au Caucase, se montre aggressive avec la Géorgie, pressante avec l’Ukraine...
  • la Chine se prend pour une grande puissance (peut-être la première) et se retrouve engagée dans des conflits récurrents aux marges de son empire (Tibet, Sinkiang) ;
  • l’Afrique est dans un état proche du chaos.
  • Enfin, le Moyen-Orient est la poudrière du monde, avec les conflits liés à la place d’Israël en particulier.

Du point de vue des mathématiciens français, la meilleure structure me semble être le Centre International de Mathématiques Pures et Appliquées (CIMPA) basé à Nice. Il a une longue expérience de coopération et de formation en Afrique, en Asie du Sud-Est et en Amérique Latine. L’Inde a atteint sa maturité scientifique, mais il faut pérenniser les solides relations entre mathématiciens français et indiens.

Notre collègue physicien Rivasseau, dont le frère est un personnage important du Quai d’Orsay, s’affaire à créer un réseau d’Instituts africains. Du côté des mathématiciens, le CIMPA essaye de s’investir au Moyen-Orient. Nous avons récemment organisé le premier Congrès Franco-Irakien de Mathématiques qui s’est tenu à Erbil au Kurdistan irakien (presque) indépendant. Le travail de Cartan a permis en 40 ans la création d’une Société Mathématique Européenne. A quand celle des mathématiciens du Moyen-Orient :

I have a dream. Some day... [12]

L’époque des francs-tireurs est-elle terminée ?

Postscriptum : ne pas baisser les bras

J’aurais souhaité terminer sur cette note optimiste, mais deux événements tout récents (août 2010) m’obligent à nuancer.

Du 19 au 27 août 2010 s’est tenu le Congrès ICM 2010 à Hyderabad (Inde), avec 3000 participants. D’après les règles de l’IMU, le comité local d’organisation d’un ICM s’engage à obtenir de son gouvernement tous les visas nécessaires pour les participants. Or l’Inde a des relations difficiles avec plusieurs de ses voisins, et surtout le Pakistan ; dans ces derniers temps, la tension avec la Chine a augmenté, surtout pour les problèmes frontaliers dans l’Himalaya (Cachemire, Népal). Les organisateurs indiens de l’ICM 2010 étaient conscients des problèmes, et avaient obtenu des appuis en haut lieu. Mais cela ne suffisait pas pour contrer les lourdeurs de l’administration, et un certain nombre de collègues, surtout chinois, ne purent se rendre à Hyderabad. Ceci devrait servir d’avertissement aux organisateurs coréens de l’ICM 2014, car leur pays se trouve dans une zone politiquement instable.

Une autre affaire, qui me touche encore plus, concerne un collègue vietnamien, nommé Pham Minh Hoang. Ce vietnamien naturalisé français a fait ses études mathématiques en France après 1973. Il a vécu une vingtaine d’années en France, puis est retourné au Vietnam enseigner à Ho Chi Minh Ville. Le mieux est que je laisse la parole à sa femme, dans une lettre copiée sur Internet.

« Je m’appelle Le Thi Kieu Oanh, 46 ans, résidant à Saigon. C’est avec tristesse et peine que je vous écris cette lettre pour vous alerter sur le fait que mon époux a été arrêté le 13 août 2010 par les autorités vietnamiennes pour enquêter selon l’article 79 du Code Pénal vietnamien (tentative de renversement du gouvernement).

Mon époux est M. PHAM Minh Hoang, 55 ans, professeur à l’École Polytechnique de Hochiminh-ville. Il est parti étudier en France en 1973. Après avoir assimilé les méthodes d’enseignement efficaces et équitables durant son séjour là-bas, il avait toujours nourri le rêve de revenir au pays pour enseigner et contribuer à façonner un brillant avenir aux jeunes vietnamiens.

Après un premier retour au pays à la fin des années 90 pour rendre visite à ses parents malades, il a pu se rendre compte de l’insuffisance matérielle et intellectuelle du milieu dans lequel doivent évoluer les étudiants vietnamiens. Abandonnant le confort matériel de sa vie en France, il décide alors de rentrer définitivement au Vietnam pour réaliser son rêve, devenant enseignant à l’École Polytechnique. Il a toujours eu à cœur de faire en sorte que les jeunes vietnamiens prennent conscience de leurs responsabilités et de leurs devoirs pour construire un pays développé et moderne.

Depuis près de 10 ans qu’il réside au Vietnam, outre les exaspérations ressenties vis-à-vis de l’éducation de la jeunesse vietnamienne, mon époux se préoccupe également des autres fléaux qui touchent le pays, depuis la corruption jusqu’aux injustices sociales. Il me fait part régulièrement de ses inquiétudes quant à la pollution de l’environnement. Lorsque l’État a autorisé la Chine à exploiter la bauxite sur les hauts plateaux, il s’est demandé comment une décision tellement nocive a pu être prise. Lorsqu’il a pris connaissance de la pétition pour l’arrêt du projet d’exploitation de la bauxite lancé par les professeurs Nguyen Hue Chi, Pham Toan et Nguyen The Hung, il n’a pas hésité à signer et a demandé à ses amis d’en faire autant. La question des îles Paracels et Spratleys ainsi que les exactions des gardes-côtes chinois contre les pêcheurs vietnamiens sont également pour lui une source de révolte. C’est pourquoi il a participé à la conférence sur « la mer orientale et les archipels vietnamiens » organisée à Saigon le 24 juillet 2009 pour mieux comprendre le sujet. »

Bibliographie

P. Cartier et L. Illusie (sous la direction de), A tribute to Henri Cartan, Notices of the AMS, vol. 57, n$^{\rm o}$ 8, pp. 946-975.


M. Demazure et P. Gabriel
, Groupes algébriques, Masson, Paris, 1970.

A. Doxiadis et Ch. Papadimitriou, Logicomix, Vuibert, Paris, 2010.

P. Gabriel et M. Zisman, Calculus of fractions and homotopy theory, Springer, Berlin, 1967.

L. Graham et J.-M. Kantor , Naming infinity, Harvard Univ. Press, Cambridge, 2009 (traduction française à paraître chez Belin en 2010).

N. Koblitz, Random curves, Journeys of a Mathematician, Springer, 2008.

L. Schwartz, Un mathématicien aux prises avec le siècle, Éditions Odile Jacob, Paris, 1997.





La Rivoire (Ardèche), août 2010

Notes

[2On dit aujourd’hui : « professeur de deuxième classe » mais l’appellation de l’époque était : « maître de conférences ».

[3Ce que sa carrière ultérieure confirma, puisqu’il enseigna à Bonn et Zurich, et publia un manuel d’algèbre en allemand !

[4Celui de Demazure et Gabriel, et celui de Gabriel et Zisman.

[5Le prochain est prévu à Cracovie, en Pologne, en 2012.

[6Il se peut que, comme au Québec, le défi de faire exister une nation — ce dont je me méfie en général — ait été un moteur de progrès et de développement.

[7Autrement dit, École Normale Supérieure de Jeunes Filles (ENSJF), dirigée entre autres par Madame Prenant, et Josiane Serre, la femme de mon collègue et ami Jean-Pierre Serre, fameux mathématicien.

[8J’avais une double casquette, car il y avait un Colloque Mathématique Sud-Américain en même temps !

[9Il se fait maintenant appeler Bunster du nom de son père biologique. Ses deux pères ont joué un rôle important auprès d’Allende.

[10Qui a déménagé il y a quelques années de Santiago à Valdivia.

[11Je me souviendrai de cela lors d’une rencontre similaire avec le président Yang Je Min de Chine

[12Martin Luther-King en 1963.

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Pour citer cet article :

Pierre Cartier — «Mathématiciens sans frontières» — Images des Mathématiques, CNRS, 2010

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