Mathématiquement incorrect

Le 4 octobre 2010  - Ecrit par  Jacques Istas Voir les commentaires (17)

Le récent débat [1] à l’Académie des Sciences consacré au réchauffement climatique, les billets de P. Deheuvels et d’U. Frisch, ainsi que les forums associés, m’ont donné l’occasion de (re)discuter avec des collègues, ou m’ont remis en mémoire des discussions. Je vous en livre un florilège. Toutes ces discussions ont un point commun : une remise en cause des fondements des maths, ou des sciences dures.

  • Il y a quelques années, un collègue parisien, épistémologue, cherche à me convaincre que la science n’est qu’une donnée sociale. Devant mon incrédulité, il finit par lâcher « Vous, les matheux, ça fait trois mille ans [sic] que vous raisonnez de la même façon, il serait temps de changer ».
  • La semaine dernière, je discute réchauffement climatique avec un collègue historien grenoblois. Il m’envoie ses notes rédigées à l’occasion d’un colloque de climatologie. Ces notes se finissent par « les discours scientifiques sont aussi des productions sociales ». La présence du « aussi » laisse la porte ouverte au dialogue, mais je trouve néanmoins le coup rude.
  • Ce même collègue me suggère d’aller voir les écrits d’une géographe parisienne sur le réchauffement climatique, avec comme argument « elle est politiquement incorrecte ». En surfant sur le Web, je parcours les résumés de cours de cette géographe, j’y vois des provocs à deux balles. Soyons gentils et parlons néanmoins de politiquement incorrect. En quoi un argument politiquement incorrect aurait plus de poids scientifique qu’un argument correct ?
  • Il y a quelques années, une amie statisticienne, en post-doc en Californie, me montre le bulletin d’inscription à un congrès de statistique réservé aux minorités sexuelles : pour s’inscrire, il faut signaler son orientation sexuelle, l’hétérosexualité n’étant pas prévue. Doit-on tenir compte de l’orientation sexuelle du statisticien qui a analysé les données climatiques ?
  • Pour clore, encore une conversation avec un collègue didacticien. Il parle d’ethno-mathématiques. Je crois naïvement qu’il s’agit de poser un regard d’ethnologue sur l’émergence des mathématiques dans le vaste monde. Non, il s’agit d’affirmer qu’il existe DES mathématiques, la mienne, celle du mâle blanc hétéro, n’étant qu’une mathématique parmi d’autres.

Je reste perplexe devant ces attitudes. S’agit-il de choquer le matheux comme nos parents choquaient le bourgeois en 68 ? Ou s’agit-il d’une attaque profonde contre les fondements de la Science [2] ?

Notes

[1à huis clos, ce qui n’était sans doute pas approprié au contexte. Beaucoup d’entre nous auraient préféré un débat public.

[2l’Unique, la Vraie, celle du mâle dominant blanc hétéro (heureusement marié à une métisse, ouf !) ...

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Pour citer cet article :

Jacques Istas — «Mathématiquement incorrect» — Images des Mathématiques, CNRS, 2010

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  • Mathématiquement incorrect

    le 5 octobre 2010 à 23:33, par mikl

    Bon, comme je ne sais pas vraiment ce que gnoséologique veut dire, je vais être obligé de faire comme si vous ne l’aviez pas dit.

    Lorsque je dis que le relativisme est loin d’être une facilité, c’est bien parce que cela n’implique pas qu’on accepte tout. Au contraire, on n’arrive jamais à rien accepter réellement, parce qu’il faut aussi considérer le reste. On est toujours dans un état instable, ou plutôt on passe d’éphémères équilibres instables à d’importants moments de doute. On dialogue alors avec autrui pour avancer, pour aller ailleurs, pour toujours aller ailleurs mais sans savoir trop où l’on va arriver.

    Détente :
    - Would you tell me, please, which way I ought to go from here ?
    - That depends a good deal on where you want to go, said the Cat.
    - I don’t much care where, said Alice.
    - Then it doesn’t matter which way you go, said the Cat.
    - ...so long as I get somewhere... Alice added as an explanation.
    - Oh, you’re sure to do that, said the Cat, if only you walk long enough.

    Les exemples que j’ai cités (climat, bébés...) étaient bien choisis exprès pour mêler science et politique. Il est bien trop naïf pour le scientifique de dire qu’il ne fait que trouver la vérité vraie de ce qui se passe objectivement, et que ce n’est qu’ensuite que se prendront les décisions, à l’aune, peut-être, de ces vérités scientifiques.
    Je ne refuse pas que la science puisse éclairer une quelconque question, pas du tout. Elle a tout autant le droit de donner son avis que d’autres, c’est tout, et il ne « vaut pas mieux ». Le problème, et c’est là où la science devient nécessairement politique, c’est qu’elle pèse lourd, l’opinion de la science, justement par ce discours d’objectivité : la science dit la vérité, elle est sûre, elle, alors que le reste n’est que supputation. Ainsi, si on trouve un gène qui nous fait assassin, cela risque bien de peser plus lourd que l’avis qui dit qu’une société doit être plurielle. (Dans le monde bisounours des scientifiques, l’arme nucléaire n’a jamais existé et on cherche des gravitons pour le plaisir, ou le défi de la connaissance. Mais pas dans la vraie vie...)

    La guerre en Irak aurait eu lieu de toute façon, les prétextes, on en trouve toujours. Mais cet exemple montre bien que l’important n’est pas tant la vérité sinon les croyances.

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