Mathématiques et langue martienne

Le 9 octobre 2017  - Ecrit par  Frédéric Métin Voir les commentaires (1)

Une tradition hollywoodienne

Le film Premier contact (2016) a remis au goût du jour l’éventualité d’une rencontre entre les terriens et des êtres venus de l’espace. Son personnage principal, professeure de linguistique comparée, parvient seule à établir le contact avec des heptapodes extra-terrestres, malgré la présence à ses côtés d’un scientifique de haut niveau qui n’est en fait qu’un faire-valoir. L’aspect cérébral et bienveillant de la prise de contact rompt avec une longue tradition hollywoodienne : dans les années 50, maccarthysme oblige, les extra-terrestres ne nous voulaient que du mal et se mêlaient à la population en prenant une apparence humaine pour mieux nous exterminer ; cette vision paranoïaque s’acheva vingt ans plus tard avec Les Envahisseurs, peu avant que Steven Spielberg n’inaugure une période angélique : la communication se faisait alors par téléphone (E.T.) ou à travers la musique (Rencontres du 3e type). En 1997 dans Contact (inspiré du roman d’anticipation de Carl Sagan), Jodie Foster reçoit du ciel des impulsions qu’elle interprète comme la série des nombres premiers. Ce sont donc les mathématiques qui traduisent le désir de communication de créatures intelligentes !

La communication entre les mondes

L’idée n’est pas nouvelle, mais elle avait eu peu de succès auparavant : les scénaristes de La planète des singes (1968) avaient par exemple transformé le moment crucial de ce roman de Pierre Boulle, peu spectaculaire pour le grand public. Comment, dans le livre, les singes se rendent-ils compte des capacités de réflexion du héros ? Celui-ci l’écrit lui-même : « Rassemblant mes souvenirs scolaires, je traçai la figure géométrique qui illustre le théorème de Pythagore […] l’effet sur Zira fut extraordinaire […] ». Après quelques échanges sur la figure des coniques, il conclut : « C’était une communion spirituelle qui venait de s’établir entre Zira et moi par le truchement de la géométrie »

On retrouve cette même conception des mathématiques comme langage universel (au sens plein de ce mot) dès le XIXe siècle, et pas seulement chez les auteurs de fiction. Gauss paraît avoir envisagé d’attirer l’attention des Sélénites en recréant la figure du théorème de Pythagore en très grande dimension sur les steppes de Sibérie ; dans Idée d’une communication entre les mondes, Camille Flammarion explique : « Si nous observions sur la Lune un triangle correctement construit, nous en serions quelque peu intrigués […] Mais si, tout d’un coup, nous voyions ce triangle se changer en carré, puis, quelques mois plus tard, être remplacé par un cercle, alors nous admettrions logiquement qu’un effet intelligent prouve une cause intelligente, et nous penserions avec quelque raison que de telles figures révèlent, à n’en pas douter, la présence de géomètres sur ce monde voisin. »

Mais réciproquement, qu’envoyer à nos homologues des autres mondes ? Charles Cros tranche en faveur de signaux se rapportant à la numération, transmis en direction de Vénus ou Mars par un rayon lumineux intermittent. Les nombres ainsi transmis servent ensuite à coder des figures géométriques, des couleurs, jusqu’à la totalité du savoir humain. Un demi-siècle plus tard, c’est Lancelot Hogben qui reprendra le flambeau et s’interrogera sur les fondements d’une langue de communication, Astraglossa, basée sur la radio-émission de quantités numériques.

Et maintenant ?

La belle histoire de Contact avait été écrite par Carl Sagan, astrophysicien réputé et l’un des grands esprits du XXe siècle, fondateur du programme SETI (Search for Extraterrestrial Intelligence). Dans l’esprit de ce programme, deux astrophysiciens canadiens, Stéphane Dumas et Yvan Dutil, ont rédigé au tournant du siècle un nouveau message à envoyer vers le ciel. Sa version écrite comporte vingt-trois pages consacrées aux sciences des êtres humains. Nous en reproduisons la première, reconnaissez-vous des choses familières ? Y sont présentés presque tous les nombres entiers compris entre 1 et 20, les nombres premiers inférieurs à 90 et le plus grand nombre de Fermat connu à l’époque. Si le graphisme y est totalement inventé, rien d’étonnant : c’est un message à destination de l’essentiel Autre.

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Message aux extra-terrestres

Références

  • Boulle, Pierre, La Planète des singes : René Julliard, 1963. Réédition : Pocket, 2010.
  • Cros, Charles, Moyen de communication avec les planètes, publié dans Flammarion, Camille, Excursions dans le ciel : Paris, Flammarion, 1998.
  • Flammarion, Camille, Rêves étoilés : Paris, Marpon et Flammarion, 1888.
    Hogben, Lancelot, Science in authority : Londres, Georges Allen & Unwin, 1963 (Ch. 8, Astraglossa).
  • Raulin-Cerceau, Florence, The pioneers of interplanetary communication : From Gauss to Tesla, Acta Astronautica 67 (2010), p. 1391-1398.
Post-scriptum :

Ce texte appartient au dossier thématique « Mathématiques et langages ».

Article édité par Jérôme Germoni

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Pour citer cet article :

Frédéric Métin — «Mathématiques et langue martienne» — Images des Mathématiques, CNRS, 2017

Commentaire sur l'article

  • Mathématiques sur une planète lointaine.

    le 9 octobre à 18:58, par Carlo

    Je voudrais rappeler un très instructif article écrit par le mathématicien américain Richard Hamming dans The American Mathematical Monthly, Vol. 105, No. 7 (Aug. - Sep., 1998), pp. 640-650, et disponible à ce lien.

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