Nombres premiers, encore et toujours

16 juin 2010  - Rédigé par  Pierre de la Harpe Voir les commentaires (2)

Les nombres premiers, c’est comme Antigone, Œdipe, ou les jeux olympiques :
ils intéressaient déjà Euclide, Sophocle et Pindare,
et ils sont toujours au cœur de l’actualité
(que d’histoires ! voir par exemple
 [1]).
Ainsi, après une quasi infinité de livres qui leurs sont consacrés,
un mathématicien de la Côte Est des Etats-Unis
en a publié tout récemment un nouveau,
dans l’idée de le faire lire à ses enfants
 [2].

Le livre de Richard Schwartz s’intitule « You can count on monsters »,
c’est-à-dire à peu près « Vous pouvez compter sur les monstres »
(au sens où on compte sur ses doigts).
Les quelques phrases qu’il contient sont en anglais,
mais la majorité des pages sont strictement sans texte,
avec quelques chiffres et de très jolis dessins.
A chaque nombre de $1$ à $100$ correspond une page double.
A gauche le nombre,
accompagné d’un nombre égal de ronds de couleurs vives,
et un diagramme indiquant s’il y a lieu la factorisation en nombres premiers ;
à titre d’exemple, la page gauche pour $35 = 5 \times 7$.

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« S’il y a lieu », précisément si le nombre n’est pas premier (ni le nombre $1$),
puisque par définition un nombre premier ne se factorise pas.
A droite un dessin imaginé par l’auteur pour incarner le nombre.
Ce qu’il appelle un monstre,
c’est un dessin correspondant à un nombre premier,
par exemple à $3$ :

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ou à $31$ :

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et en fait à chacun des vingt-cinq nombres premiers inférieurs à $100$.
Pour un nombre composé, par exemple $14 = 2 \times 7$,
le dessin de droite représente
le monstre de $7$ (où les enfants de sept à septant-sept ans
s’amuseront peut-être
à compter les $7$ côtés de la tête, ou les $7$ cheveux,
cinq courts et deux longs,
ou les $7$ dents, ....)
en train d’avaler le monstre de $2$ (avec ses deux énormes yeux).

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Le livre se termine par l’explication d’une méthode très classique
pour reconnaître qu’un nombre $n$ est premier :
on suppose (c’est un argument qui fonctionne par étapes)
qu’on a déjà dressé la liste des nombres premiers inférieurs
à la racine carrée de $n$,
et il suffit de vérifier que $n$ n’est divisible par aucun d’entre eux.
Par exemple $97$ est un nombre premier,
car il est inférieur au carré de $11$
et n’est divisible par aucun des nombres premiers $2, 3, 5, 7$.
C’est la méthode dite du crible d’Eratosthène
 [3],
illustrée par Schwartz avec de jolies couleurs.

Mais on peut parfois procéder autrement.
Voici un petit truc, une astuce
 [4]
de John Tate
 [5],
pour montrer que les quatre nombres
de la suite remarquable $101, 103, 107, 109$ sont tous premiers
 [6].
Si on connait le tout début de la liste des nombres premiers,
qui est $2, 3, 5, 7, 11$,
il suffit de montrer que chacun de ces quatre nombres a deux propriétés :
d’une part, il est plus petit que $11 \times 11 = 121$,
de sorte que, s’il était composé,
il serait nécessairement un multiple d’un des nombres $2, 3, 5, 7$ ;
d’autre part il est égal à
$3 \times 5 \times 7 = 105$ plus ou moins $2$ ou $2 \times 2 = 4$,
de sorte qu’il ne peut pas être un multiple d’un des nombres $2, 3, 5, 7$.

La méthode s’applique à d’autres nombres premiers :
par exemple, pour les nombres premiers entre $6$ et $25$ :

$7 = 2 \times 2 + 3$ (ou $3 \times 3 - 2$),

$11 = 2 \times 2 \times 2 + 3$, ce qu’on écrit plus lisiblement $11 = 2^3 + 3$,

$13 = 2^2 + 3^2$ (ou $2^4 - 3$),

$17 = 2^3 + 3^2$,

$19 = 2^4 + 3$,

$23 = 2^5 - 3^2$.

On peut dresser des listes analogues
de nombres premiers entre $26$ et $49$, puis entre $50$ et $121$,
entre $122$ et $169$, entre $170$ et $289$, etc.
Par exemple : le calcul
$277 = 2^2 \times 3 \times 5 \times 7 - 11 \times 13 < 17^2 = 289$
montre que $277$ est premier.
Pour le lecteur tenté par l’exercice : bonne chance !
Pour les autres : un dernier tableau de Richard Schwartz
qui récapitule les pages de droite.

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Notes

[1Article de Pierre Colmez à IdM : Histoires de nombres premiers.

[2Voir
ici
les références précises pour « You can count on monsters »
et

pour d’autres livres du même auteur.
Merci à Richard Schwartz qui m’a généreusement
fourni les fichiers des dessins reproduits dans ce billet.

[3Voir par exemple
ici.

[4Merci à Jean-Pierre Serre pour m’avoir une fois raconté cela,
entre le dessert et le café.

[5Lauréat 2010 du prix Abel,
"pour l’étendue et le caractère durable de son influence
sur la théorie des nombres" ; voir la
citation.

[6Il s’agit donc de quadruplés,
autrement dit d’une suite de quatre nombres premiers
de la forme $(n-4, n-2, n+2, n+4)$.
Il y a d’autres telles suite, par exemple $(5, 7, 11, 13)$,
$(11, 13, 17, 19)$, $(191, 193, 197, 199)$, et
$(1871, 1873, 1877, 1879)$.
On peut conjecturer qu’il y a une infinité de telles suites,
par analogie avec la conjecture classique dite
des nombres premiers jumeaux, selon laquelle il existe une infinité
de nombres premiers $p$ tels que $p+2$ soit également premier :
tout le monde y croit, mais personne ne sait le démontrer.
Voir wikipédia.
Pour des données plus techniques, voir aussi l’une des entrées pertinentes
dans l’encyclopédie des
suites d’entiers
ou une autre page de
wikipédia (toutes deux en anglais).

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Pour citer cet article :

Pierre de la Harpe — «Nombres premiers, encore et toujours» — Images des Mathématiques, CNRS, 2010

Commentaire sur l'article

  • Nombres premiers, encore et toujours

    le 18 juin 2010 à 22:41, par Bruno Sévennec

    Bravo Pierre pour cet article,
    J’adore aussi les maths de Rich Schwartz et sa façon picturale d’y penser. Comme par exemple son théorème disant que tout billard triangulaire d’angles inférieurs à 100 degrés a une trajectoire périodique (c’est connu depuis Fermat pour les angles inférieurs à 90 degrés, comme tu le sais, mais inconnu en général).
    Encore bravo pour avoir déniché cette perle !

    Répondre à ce message
  • Nombres premiers, encore et toujours

    le 21 juin 2010 à 21:16, par Pierre de la Harpe

    Cher Bruno,

    .

    Tes gentilles remarques appellent un remerciement.
    Le voilà sous la forme d’une des pages de l’introduction
    à « You can count on monsters »,
    page qui montre que $15$ n’est pas un nombre premier.

    JPEG - 64 ko

    Si j’en avais disposé, j’aurais mis la page pour $57$,
    avec le monstre de $3$ assis sur le nez du monstre de $19$.
    Cela aurait été une manière d’évoquer une histoire
    que tu connais peut-être bien déjà, mais je la raconte quand même
    pour les éventuels autres lecteurs de notre échange.

    L’histoire concerne Grothendieck (G),
    qui a révolutionné la géométrie algébrique dans les années 1960,
    et un interlocuteur (I) provoquant et tenace,
    qui aurait sommé Grothendieck de donner un exemple numérique,
    d’où le dialogue suivant.

    .

    I : Donne un exemple de nombre premier !

    G : Je sais pas, n’importe lequel, tu m’embêtes ...

    I : Non, mais donnes-en un !

    G : Tiens, t’as qu’a prendre $57$ !

    .

    (Dialogue pêché sur le ouèbe
    http://www.les-mathematiques.net/ph...,
    de provenance non identifiée,
    mais dialogue dont la substance m’a été confirmée par un témoin direct.)

    Depuis, certains mathématiciens qui cultivent l’irrespect
    ont baptisé $57$ le « premier de Grothendieck ».
    Cela ne les empêche pas d’admirer immensément
    les découvertes de Grothendieck,
    par exemple celle de la cohomologie l-adique,
    qui fait précisément intervenir un nombre premier
    traditionnellement noté l (lire ``el’’),
    et qui associe des invariants algébriques
    à des objets géométriques dont la description fait
    intervenir un autre nombre premier, en général noté $p$.

    Répondre à ce message

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