Ce texte est la deuxième de trois parties qui développent un exposé oral donné à des étudiants de première année de l’ENS-Lyon, au Château de Goutelas, le 23 janvier 2009.
Notons $Is(2)$ le groupe des isométries du plan euclidien. Ses éléments ont été énumérés au chapitre 1 : rotations, translations, symétries et symétries glissantes.
Un groupe ornemental est un sous-groupe de $Is(2)$ qui est « discret » au sens où il ne contient ni translation d’amplitude arbitrairement petite ni rotation d’angle arbitrairement petit. (La seconde condition résulte de la première lorsque le groupe contient des translations.) Les groupes ornementaux se répartissent en trois familles :
Plaçons-nous un moment dans le cas plus général d’une dimension $n \ge 1$ (les cas importants ci-dessous sont $n=2$ et $n=3$). Notons $\mathbf E^n$ l’espace euclidien de dimension $n$ (ainsi $\mathbf E$ du chapitre 1 devient $\mathbf E^2$ ici), et notons $Is(n)$ son groupe d’isométries. Les translations de $\mathbf E^n$ constituent un sous-groupe normal de $Is(n)$, isomorphe au groupe additif de l’espace vectoriel $\mathbf R^n$, et le quotient est isomorphe au groupe orthogonal $O(n)$, ou groupe des isométries d’une sphère ronde dans $\mathbf R^n$ (à distinguer du groupe orthogonal spécial $SO(n)$, sous-groupe de $O(n)$ des isométries préservant l’orientation). Il en résulte une suite exacte $$ \require{AMSmath} 0 \quad \longrightarrow \quad \mathbf R^n \quad \longrightarrow \quad Is(n) \quad \stackrel{\pi}{\longrightarrow} \quad O(n) \quad\longrightarrow \quad 1 .$$
Cette suite est scindable ; plus précisément, à tout choix d’une origine dans $\mathbf E^n$ correspond une décomposition de $Is(n)$ en produit semi-direct de $\mathbf R^n$ par $O(n)$.
Soit $\Gamma$ un sous-groupe de $Is(n)$ ; l’usage de la lettre grecque $\Gamma$ indique que les groupes qui vont nous intéresser sont des sous-groupes « discrets » de $Is(n)$. A un tel sous-groupe $\Gamma$, on peut associer :
et encore quelque chose pour caractériser l’extension
$$ 0 \quad \longrightarrow \quad \mathbf \Lambda_{\Gamma} \quad \longrightarrow \quad \Gamma \quad \stackrel{\pi}{\longrightarrow} \quad H_{\Gamma} \quad \longrightarrow \quad 1 \ \ ; $$
ce peut être une classe dans un groupe $H^2(H_\Gamma, \cdots)$, qui est un groupe de cohomologie (et un groupe fini lorsque $H_\Gamma$ est fini), ou de manière plus élémentaire et comme dans [Schw-74] (où on suppose a priori $n=2$ et $H_{\Gamma}$ fini),
Attention : la suite (2) n’est pas nécessairement scindée ! Par exemple, si $\Gamma$ est le sous-groupe cyclique de $Is(2)$ engendré par la symétrie glissante
$ \left( \begin{matrix} x \\ y \end{matrix} \right) \longmapsto \left( \begin{matrix} x+1 \\ -* y \end{matrix} \right) $,
alors la suite (2) est isomorphe à
$$ 0 \quad \longrightarrow \quad \mathbf Z \quad \stackrel{\times2}{\longrightarrow} \quad \mathbf Z \quad \stackrel{mod 2}{\longrightarrow} \quad \mathbf Z / 2\mathbf Z \quad \longrightarrow \quad 1 \ \, $$
évidemment non scindée (puisque $\mathbf Z$ ne possède aucun élément d’ordre $2$).
Un groupe cristallographique au sens large est un sous-groupe $\Gamma$ de $Is(n)$ dont le groupe des translations $\Lambda_{\Gamma}$ est un réseau, c’est-à-dire un sous-groupe de $\mathbf R^n$ engendré par une base de l’espace vectoriel $\mathbf R^n$ ; un tel sous-groupe $\Gamma$ est aussi dit cocompact, parce qu’il existe une partie compacte $K$ de $Is(n)$ telle que tout élément de $Is(n)$ soit de la forme $\gamma k$, avec $\gamma \in \Gamma$ et $k \in K$. Un groupe cristallographique au sens strict est un tel sous-groupe dans le cas de dimension $3$, c’est-à-dire un sous-groupe $\Gamma$ de $Is(3)$ dont le groupe $\Lambda_{\Gamma}$ est engendré par trois translations linéairement indépendantes.
Pour les groupes cristallographiques au sens large, il y a des théorèmes fondamentaux de Bieberbach (voir par exemple [Miln-76], [BuKa-81] et [Buse-85]) :
Ici et plus bas, $GL_n(\mathbf Z)$ désigne le groupe des matrices à coefficients dans l’anneau $\mathbf Z$ des entiers rationnels et à déterminant $\pm 1$. Et $Aff(n)$ désigne le groupe de toutes les transformations affines inversibles de $\mathbf E^n$ ; il contient évidemment $Is(n)$ comme sous-groupe.
Les articles originaux de Bieberbach ont paru en 1910-1912 ; c’est le sujet de sa thèse, dirigée par Hilbert, et la solution de la première partie du XVIIIème problème de Hilbert [Miln-76] [2]. En 1938, Zassenhaus a montré que, réciproquement, tout groupe $\Gamma$ extension comme dans (2), avec de plus $\Lambda_{\Gamma}$ isomorphe à $\mathbf Z^n$ et $H_{\Gamma} \subset GL_n(\mathbf Z)$ agissant naturellement sur $\mathbf Z^n$, est isomorphe à un sous-groupe de $Is(n)$ qui est discret et cocompact.
Soit $\Gamma$ un sous-groupe fini de $Is(2)$. Il est évident que $\Gamma$ ne contient aucune translation, ni aucune symétrie glissante, ni aucune paire de rotations de centres distincts (car leur commutateur serait alors une translation). Ainsi, si $\Gamma$ contient des rotations, elles sont toutes de même centre ; si $\Gamma$ contient de plus des symétries, leurs axes passent par ce centre. On admet désormais que ce centre est l’origine du plan et que $\Gamma$ est un sous-groupe de $O(2)$.
Il résulte de ce qui précède que tout sous-groupe fini de $Is(2)$ est
En résumé :
Tout sous-groupe fini de $O(2)$ est l’un des groupes $C_n$, $D_n$, avec $n \ge 1$.
Remarques.
Dans cette liste, les $21 = 32 - 11$ sous-groupes finis de $O(3)$ qui ne sont pas dans $SO(3)$ sont de deux types. Notons $Z$ la symétrie centrale $x \longmapsto -x$ de $\mathbf R^3$. Les groupes du premier type sont de la forme $\Gamma^+ \times \{1,Z\}$, avec $\Gamma^+ \subset SO(3)$. Les groupes du second type sont de la forme $\Gamma^+ \cup \{\gamma Z \ \vert \ \gamma \in \Gamma' , \gamma \notin \Gamma^+ \}$, avec $\Gamma^+ \subset \Gamma' \subset SO(3)$, et $\Gamma^+$ sous-groupe d’indice deux dans le sous-groupe $\Gamma'$ de $SO(3)$.
Voir par exemple [Weyl-52], page 120, ou le chapitre 15 de [Coxe-69], ou les sections 1.8 et 1.9 de [Ster-94].
Exercice. Pour $n \ge 1$ quelconque et un sous-groupe fini $\Gamma$ de $Is(n)$, vérifier que le barycentre de l’orbite par $\Gamma$ d’un point quelconque de $\mathbf E^n$ est un point fixe par $\Gamma$.
Un groupe de frise est un sous-groupe $\Gamma$ de $Is(2)$ qui est infini, qui laisse invariante une droite $a$ de $\mathbf E^2$, et qui ne contient pas de translation d’amplitude arbitrairement petite. En voici sept exemples, les quatre premiers sans demi-tour, et les trois derniers avec.
$$\cdots \quad \text{F} \quad \text{F} \quad \text{F} \quad \text{F} \quad \text{F} \quad \text{F} \quad \text{F} \quad \text{F} \quad \text{F} \quad \text{F} \quad \text{F} \quad \text{F} \quad \text{F} \quad \text{F} \quad \cdots$$
(conviennent aussi : G, J, L, P, Q, R).
C’est un groupe isomorphe à $\mathbf Z$. Il possède un domaine fondamental qui est une bande perpendiculaire à la direction de la translation et de largeur son amplitude, et le quotient $\mathcal F_1 \setminus \mathbf E^2$ est un cylindre. Nous notons $a$ l’axe de la translation.
$$\cdots \quad \text{B} \quad \text{B} \quad \text{B} \quad \text{B} \quad \text{B} \quad \text{B} \quad \text{B} \quad \text{B} \quad \text{B} \quad \text{B} \quad \text{B} \quad \text{B} \quad \text{B} \quad \text{B} \quad \cdots$$
(conviennent aussi : C, D, E, K). Le quotient $\mathcal F_1^1 \setminus \mathbf E^2$ est un demi-cylindre (homéomorphe au complément d’un disque fermé dans le plan).
$$\cdots \quad \text{A} \quad \text{A} \quad \text{A} \quad \text{A} \quad \text{A} \quad \text{A} \quad \text{A} \quad \text{A} \quad \text{A} \quad \text{A} \quad \text{A} \quad \text{A} \quad \text{A} \quad \text{A} \quad \cdots$$
(conviennent aussi : M, T, U, V, W, Y). Le quotient $\mathcal F_1^2 \setminus \mathbf E^2$ s’identifie au domaine fondamental du type « bande », limité par deux demi-droites parallèles entre elles et orthogonales au segment.
$$\cdots \quad \Gamma \quad \text{L} \quad \Gamma \quad \text{L} \quad \Gamma \quad \text{L} \quad \Gamma \quad \text{L} \quad \Gamma \quad \text{L} \quad \Gamma \quad \text{L} \quad \Gamma \quad \text{L} \quad \cdots$$
Le quotient $\mathcal F_1^3 \setminus \mathbf E^2$ est un ruban de Möbius ouvert.
$$\cdots \quad \text{N} \quad \text{N} \quad \text{N} \quad \text{N} \quad \text{N} \quad \text{N} \quad \text{N} \quad \text{N} \quad \text{N} \quad \text{N} \quad \text{N} \quad \text{N} \quad \text{N} \quad \text{N} \quad \cdots$$
(conviennent aussi : S, Z).
$$\cdots \quad \text{H} \quad \text{H} \quad \text{H} \quad \text{H} \quad \text{H} \quad \text{H} \quad \text{H} \quad \text{H} \quad \text{H} \quad \text{H} \quad \text{H} \quad \text{H} \quad \text{H} \quad \text{H} \quad \cdots$$
(conviennent aussi : I, O, X).
$$\cdots \uparrow \quad \downarrow \quad \uparrow \quad \downarrow \quad \uparrow \quad \downarrow \quad \uparrow \quad \downarrow \quad \uparrow \quad \downarrow \quad \uparrow \quad \downarrow \quad \uparrow \quad \downarrow \quad \uparrow \quad \cdots$$.
Exercice. Détailler la méthode esquissée ci-dessous pour vérifier que deux des sept groupes de frises décrits plus haut ne sont pas conjugués dans $Aff(2)$.
Une autre méthode est esquissée dans l’exercice suivant.
Exercice. Soit $\Gamma$ l’un des sept groupes décrits ci-dessus ; notons $\Gamma^+$ le sous-groupe de $\Gamma$ formé des isométries conservant l’orientation de $\mathbf E^2$. Vérifier que la paire $(\Gamma,\Gamma^+)$ est isomorphe à l’une des paires suivantes : $$(\mathbf Z, \mathbf Z), \qquad (\mathbf Z \times C_2, \mathbf Z),\qquad (D_{\infty},\mathbf Z), \qquad (\mathbf Z, 2\mathbf Z)$$ $$(D_{\infty},D_{\infty}), \qquad (D_{\infty} \times C_2, D_{\infty}), \qquad (D_{\infty}, SD_{\infty}),$$
où $C_2$ désigne le groupe d’ordre deux, $D_{\infty}$ un groupe diédral infini (produit libre de deux copies de $C_2$), et $SD_{\infty}$ un sous-groupe propre de $D_{\infty}$ isomorphe au groupe $D_{\infty}$.
Tout groupe de frise est conjugué dans $Aff(2)$ à l’un des sept exemples ci-dessus.
Voir aussi la démonstration de[CoBG-08], ou celle de [Mart-81].
Soient $\mathbf E^n$ un espace euclidien de dimension $n$ et $V$ son espace vectoriel de translations. Rappelons qu’un réseau de $V$ est un sous-groupe engendré par une base ; en particulier, un réseau plan est un groupe engendré par deux translations non collinéaires du plan euclidien $\mathbf E^2$. Les propriétés principales des réseaux en dimension $2$ font l’objet des trois résultats suivants.
Soient $\Lambda$ un réseau plan. Soient $\tau_1,\tau_2 \in \Lambda$ tels que
$$\Vert \tau_1 \Vert \, = \, \min\{ \Vert \lambda \Vert \ : \ \lambda \in \Lambda, \ \lambda \ne 0 \},$$ $$\Vert \tau_2 \Vert \, = \, \min\{ \Vert \lambda \Vert \ : \ \lambda \in \Lambda, \ \lambda \notin \mathbf Z \tau_1 \}.$$
Alors $\{\tau_1,\tau_2\}$ est une base de $\Lambda$.
Bien que facile à démontrer, le résultat suivant est assez important pour mériter le nom de « théorème ».
Soit $\Gamma$ un sous-groupe du groupe des isométries de $\mathbf E^2$. On suppose que l’intersection de $\Gamma$ avec les translations de $\mathbf E^2$ est un réseau $\Lambda$.
Soit $\rho$ une rotation de $\Gamma$ distincte de l’identité. Alors $\rho$ est d’ordre fini, et d’ordre $2$, $3$, $4$ ou $6$.
En d’autres termes et avec les notations du théorème 6.1, le groupe ponctuel de $\Gamma$ est l’un des groupes $C_n$, $D_n$ avec $n \in \{1,2,3,4,6\}$.
Notons $A$ le point fixe de $\rho_A = \rho$ et distinguons les cas, selon que $\rho_A$ est d’ordre fini ou infini.
Supposons d’abord $\rho_A$ d’ordre fini ; on ne restreint pas la généralité de ce qui suit en supposant que $\rho_A$ est une rotation d’angle $2\pi/n$. Soit $B$ un point de l’orbite $\Gamma A$ tel que $B \ne A$ et $d(A,B) \le d(A,X)$ pour tout $X \in \Gamma A \{A\}$ ; choisissons $\gamma \in \Gamma$ tel que $\gamma A = B$ et soit $\rho_B$ la rotation conjuguée $\gamma \rho_A \gamma^{-1}$. Posons encore $\rho_C = \rho_B \rho_A \rho_B^{-1}$, qui est une rotation fixant $C \doteq \rho_B(A)$, et $\rho_D = \rho_C \rho_B \rho_C^{-1}$, qui est une rotation fixant $D \doteq \rho_C (B)$.
Si $D = A$, alors $n = 6$. Si $D \ne A$, alors la condition $d(A,D) \ge d(A,B)$ implique $2\pi/n \ge \pi/2$, c’est-à-dire $n \le 4$. (Esquisser une figure !!!)
Supposons ensuite que $\rho_A$ puisse être d’ordre infini. Choisissons une translation $\tau \ne id$ de $\Gamma$. Pour $k \in \mathbf Z$, les points $\left( \rho_A^k \tau \rho_A^{-k}\right) (A)$ sont alors distincts deux à deux et tous contenus dans le cerce de centre $A$ passant par $\tau (A)$. Ceci est en contradiction avec l’hypothèse faite sur les translations de $\Gamma$.
CQFD
Il est facile de formuler un analogue de la proposition 8.1 en dimension $n$ quelconque : un réseau $\Lambda$ possède une base $(\tau_1,\dots,\tau_n)$ telle que $\Vert \tau_j \Vert$ soit minimal parmi les normes $\Vert \lambda \Vert$ des vecteurs qui sont dans $\Lambda$ et ne sont pas combinaisons linéaires de $\tau_1,\dots,\tau_{j-1}$. La restriction du théorème 8.2 vaut sans changement en dimension $3$, comme on s’en assure en raisonnant dans l’orthogonal de l’axe d’une rotation contenue dans $\Gamma$ ; il y a des restrictions sur les ordres des rotations possibles en toute dimension.
La restriction du théorème 8.2, et surtout de son analogue en dimension $3$, est cruciale pour toute la cristallographie classique. On l’appelle la restriction cristallographique.
On dit qu’un réseau plan est
L’importance des réseaux rectangulaires et rhombiques est due entre autres raisons au résultat suivant.
Soit $\Gamma$ un groupe cristallographique plan qui contient une isométrie renversant l’orientation. Alors le groupe des translations $\Lambda_{\Gamma}$ est rectangulaire ou rhombique.
Sur la démonstration. Il faut distinguer plusieurs cas ; en voici un. Supposons que $\Gamma$ contient une symétrie $\sigma$ d’axe $\ell$. Soit $t$ une translation d’amplitude minimale dans $\Lambda_{\Gamma}$ ; supposons que $t$ ne soit ni parallèle ni perpendiculaire à $\ell$. Alors $\Lambda_{\Gamma}$ est engendré par $t$ et $\sigma t \sigma$, de sorte que $\Lambda_{\Gamma}$ est rhombique.
Pour les autres cas, $t$ parallèle ou perpendiculaire à $\ell$, ou $\Gamma$ contenant une symétrie glissante, voir par exemple dans [Mart-81] les théorèmes 11.1 et 11.2, pages 88-90.
CQFD
Exercice. Identifions (par choix d’une origine) l’espace euclidien $\mathbf E^5$ de dimension $5$ à $\mathbf R^5$, et l’espace $\mathbf E^4$ à l’hyperplan $\{ (x_1,\dots,x_5) \in \mathbf R^5 \ \vert \ \sum_{i=1}^5 x_i = 0 \}$.
Soit $\mathcal P$ le pavage de $\mathbf E^5$ par les cubes de côté unité à sommets dans le réseau $\mathbf Z^5$. Vérifier que le groupe de symétrie de $\mathcal P$ contient un élément d’ordre $5$.
De même pour le groupe de symétrie du sous-ensemble $\mathbf Z^5 \cap \mathbf E^4$ de $\mathbf E^4$.
Soit $\Lambda$ un réseau dans $Is(2)$. Notons $\Gamma(2)$ le sous-groupe de $Is(2)$ engendré par $\Lambda$ et une rotation d’ordre $2$.
Dans le cas où $\Lambda$ est un réseau hexagonal, engendré par deux translations de même amplitude faisant un angle d’un tiers de tour, notons $\Gamma(3)$ le sous-groupe de $Is(2)$ engendré par $\Lambda$ et une rotation d’ordre $3$, et $\Gamma(6)$ le sous-groupe de $Is(2)$ engendré par $\Lambda$ et une rotation d’ordre $6$.
Dans le cas où $\Lambda$ est un réseau carré, engendré par deux translations ortogonales de même amplitude, notons $\Gamma(4)$ le sous-groupe de $Is(2)$ engendré par $\Lambda$ et une rotation d’ordre $4$.
On vérifie sans peine que $\Gamma(2)$, $\Gamma(3)$, $\Gamma(4)$ et $\Gamma(6)$ sont des groupes cristallographiques plans.
Sur la démonstration : cela résulte essentiellement du théorème 8.2
CQFD
Les exemples de la proposition sont dits respectivement de type
$$p1, \quad p2, \quad p3, \quad p4, \quad p6.$$
\par La lettre « p » est l’initiale du mot « primitif » et le chiffre l’ordre maximal des rotations contenues dans le groupe.
Soit $\Gamma$ un groupe cristallographique plan ; notons $\Gamma^+ = \Gamma \cap SIs(2)$ le sous-groupe de $\Gamma$ des isométries conservant l’orientation. Si $\Gamma$ est comme dans la proposition 9.1, alors $\Gamma^+ = \Gamma$ ; sinon, $\Gamma^+$ est d’indice $2$ dans $\Gamma$ (c’est l’indice de $SIs(2)$ dans $Is(2)$). \par Pour $n \in \{2,3,4,6\}$, soit $C_{\Gamma}(n)$ le sous-ensemble de $\mathbf E^2$ formé des centres des rotations d’ordre $n$ de $\Gamma$ ; notons que $$ C_{\Gamma}(2) \, \subset \, C_{\Gamma}(4) \qquad \text{et}Ê\qquad C_{\Gamma}(2) \cup C_{\Gamma}(3) \, \subset \, C_{\Gamma}(6). $$
Soit $\Gamma$ un groupe cristallographique plan. Supposons choisie une paire $\tau_1,\tau_2$ de translations qui engendre $\Lambda_\Gamma$. Pour tout point $O$ du plan $\mathbf E^2$, le parallélogramme de sommets $$ O, \qquad O+\tau_1, \qquad O+\tau_1+\tau_2, \qquad O+\tau_2 $$ est une cellule primitive pour $\Gamma$ (c’est un domaine fondamental pour $\Lambda_{\Gamma}$). Dans certains cas, par exemple si $\Gamma = \Lambda_\Gamma$, tous les choix de $O$ sont équivalents.
En revanche, si $\Gamma$ contient une rotation non triviale, c’est-à-dire si $\Gamma^+$ est de l’un des types $p2$, $p3$, $p4$, $p6$, l’usage le plus courant consiste à choisir pour $O$ le centre d’une rotation de $\Gamma$, d’ordre maximal.
Si $\Gamma^+$ est de type $p2$, $p4$ ou $p6$, c’est-à-dire si $C_{\Gamma}(2)$ n’est pas vide, alors $C_{\Gamma}(2)$ est un réseau dans $\mathbf E^2$ constitué de quatre $\Lambda$-orbites. Le groupe $\Gamma$ possède un parallélogramme fondamental contenant neuf $2$-centres (ses quatre sommets, les milieux de ses quatre côtés, et son centre), dont quatre $2$-centres deux à deux non équivalents par $\Lambda$.
Si $\Gamma^+$ est de type $p4$, on choisit un carré fondamental dont les sommets et le centre sont des $4$-centres, et les milieux des côtés des $2$-centres.
Si $\Gamma^+$ est de type $p3$ ou $p6$, c’est-à-dire si $C_{\Gamma}(3)$ n’est pas vide, alors $C_{\Gamma}(3)$ est un réseau dans $\mathbf E^2$ constitué de trois $\Lambda$-orbites. Le groupe $\Gamma$ possède un losange fondamental, réunion de deux triangles équilatéraux, contenant six $3$-centres (quatre sommets du losange et les centres des deux triangles équilatéraux), dont trois non équivalents deux à deux par $\Lambda$.
Si $\Gamma^+$ est de type $p6$, on choisit un losange fondamental dont les sommets sont des $6$-centres, les milieux des côtés et le centre du losange des $2$-centres, et les centres des triangles équilatéraux des $3$-centres.
Si $\Gamma$ possède des symétries par rapport à des axes, l’usage est de choisir un parallélogramme fondamental « bien placé » relativement à ces axes, c’est-à-dire avec certains de ses côtés ou de ses diagonales supportés par certains de ces axes.
Une manière serrée de représenter $\Gamma$ est alors de dessiner un domaine fondamental $P$ de $\Lambda$ décoré de signes indiquant les rotations de $\Gamma$ à points fixes dans $P$ ainsi que les axes des symétries et des symétries glissantes intersectant $P$. Voir par exemple [WikiWG].
Dans l’œuvre du graphiste néerlandais Maurits Cornelis Escher (17 juin 1898 - 27 mars 1972), il existe (entre autres) de nombreux dessins de pavages périodiques du plan. Les domaines fondamentaux peuvent être bien autre chose que des polygones convexes ! chacun de ces dessins offre une occasion charmante de repérer lequel des $17$ types de groupes y est associé. Pour un petit échantillon, voir la page $<$Picture gallery « Symmetry »$>$ du site [Esch].
En plus des réseaux, $\Gamma = \Lambda_\Gamma$, voici trois exemples de groupes pour lesquels $\Gamma^+$ est d’indice deux dans $\Gamma$.
Type $pm$. Le réseau $\Lambda_\Gamma$ possède un rectangle fondamental $P$, disons de sommets $O$, $A = O + \tau_1$, $B = O + \tau_2$, $C= O + \tau_1 + \tau_2$. Le groupe $\Gamma$ est engendré par $\Lambda_\Gamma$ et une symétrie d’axe $\ell$ supportant le côté $OA$ de $P$. La droite joignant les milieux des côtés $OB$ et $AC$ est aussi l’axe d’une symétrie de $\Gamma$ ; plus généralement, les axes des symétries de $\Gamma$ sont des parallèles à $\ell$ à distance $\frac{1}{2} \Vert B - O\Vert$ les unes des autres. Notons qu’un tel groupe ne possède aucune symétrie glissante non banale. Dans $pm$, la lettre « p » indique « primitif » et « m » indique « miroir ».
Type $pg$. Le réseau $\Lambda_\Gamma$ possède un rectangle fondamental $P$ comme plus haut. Le groupe $\Gamma$ est engendré par $\Lambda_\Gamma$ et une symétrie gissante d’axe $\ell$. La droite joignant les milieux des côtés $OB$ et $AC$ de $P$ est aussi l’axe d’une symétrie glissante de $\Gamma$ ; plus généralement, les axes des symétries glissantes non banales de $\Gamma$ sont des parallèles à $\ell$ à distance $\frac{1}{2} \Vert B - O\Vert$ les unes des autres. Notons qu’un tel groupe ne possède aucune symétrie. La lettre « g » indique « glissante » (ou le mot anglais « glide »).
Type $cm$. Le réseau $\Lambda_\Gamma$ possède un losange fondamental $P$, dont on note comme ci-dessus $O, A, B, C$ les sommets. Le groupe $\Gamma$ est engendré par $\Lambda_\Gamma$ et une symétrie d’axe $\ell_0$ supportant la diagonale $OC$ de $P$. Il y a des symétries d’axes $(\ell_n)_{n \in \mathbf Z}$ parallèles à $\ell_0$ à distance $\frac{1}{2}\Vert A - B \Vert$ les uns des autres (en particulier d’axes $\ell_1$ et $\ell_{-1}$ passant par $A$ et $B$), ainsi que des symétries glissantes non banales d’axes parallèles à $\ell_0$ et intercalés entre les axes des $\ell_n$ (en particulier d’axes passant par les milieux des côtés de $P$). La lettre « $c$ » dans $cm$, indique « centré », parce que $\Lambda_\Gamma$ possède un sous-réseau d’indice $2$ ayant pour domaine fondamental un rectangle $R$, et la $\Gamma$-orbite d’un sommet de $R$ est constituée par les sommets et les centres des rectangles du pavage engendré par $R$.
Les réseaux et les exemples de type $pm$, $pg$, $cm$ sont $4$ familles d’exemples de groupes cristallographiques plans $\Gamma$ tels que $\Gamma^+$ est isomorphe à $\mathbf Z^2$. De même, pour un groupe cristallographique $\Gamma$ tel que $\Gamma^+$ soit de type $p2$ [respectivement $p3$, $p4$, $p6$], on peut décrire $5$ [resp. $3$, $3$, $2$] deux exemples selon les types des isométries contenues dans $\Gamma$. Deux des cas qui apparaissent sont ceux de la proposition 3.2 : le groupe de type $p4m$ des symétries d’un pavage strict par carrés, et le groupe de type $p6m$ des symétries d’un pavage strict par des triangles équilatéraux. Pour des descriptions explicites de tous les cas, nous renvoyons à la littérature, par exemple à l’un de [HiCV-52], [Feje-64], [Schw-74], [Mart-81],[CoBG-08].
On obtient d’abord une table des $17$ types de groupes cristallographiques plans, où nous avons indiqué une abréviation décrivant le type du groupe $\Gamma$ (il existe plusieurs autres systèmes de nomenclature différents), le type de son réseau de translation $\Lambda_\Gamma$, le groupe ponctuel $H_{\Gamma}$, et si oui ou non $H_{\Gamma}$ est un sous-groupe de $\Gamma$. On obtient ensuite un théorème de classification, n° 9.2] ci-dessous.
$$ \begin{array}{cccc} \text{Type du groupe}\ \Gamma & \text{Type du réseau}\ \Lambda_\Gamma & \text{Groupe} \ H_\Gamma & H_\Gamma \ \text {sous-groupe de}\ \Gamma \\ &&& \\ p1\qquad\qquad & \text{général}\qquad & C_1 \quad\ & \text{oui}\qquad\qquad\ \\ pm\qquad\qquad & \text{rectangulaire}\ \ & D_1\quad\ & \text{oui}\qquad\qquad\ \\ pg \qquad\qquad& \text{rectangulaire}\ \ & D_1\quad\ & \text{NON}\qquad\qquad \\ cm\qquad\qquad & \text{rectangulaire}\ \ & D_1 \quad\ & \text{oui}\qquad\qquad\ \\ &&& \\ p2\qquad\qquad & \text{général}\qquad & C_2 \quad\ & \text{oui}\qquad\qquad\ \\ pmm\qquad\quad\ & \text{rectangulaire}\ \ & D_2\quad\ & \text{oui}\qquad\qquad\ \\ pmg \qquad\quad\ & \text{rectangulaire}\ \ & D_2 \quad\ & \text{NON}\qquad\qquad \\ pgg \qquad\qquad & \text{rectangulaire}\ \ & D_2\quad\ & \text{NON}\qquad\qquad \\ cmm \qquad\quad\ & \text{rhombique}\quad & D_2\quad\ & \text{oui}\qquad\qquad\ \\ &&& \\ p4\qquad\qquad& \text{carré}\quad\quad & C_4\quad\ & \text{oui}\qquad\qquad\ \\ p4m\qquad\quad\ & \text{carré}\quad\quad & D_4\quad\ & \text{oui}\qquad\qquad\ \\ p4g\qquad\quad\ & \text{carré}\quad\quad & D_4\quad\ & \text{NON}\qquad\qquad \\ &&& \\ p3\qquad\qquad& \text{hexagonal}\quad & C_3\quad\ & \text{oui}\qquad\qquad\ \\ p3m1 \qquad\quad& \text{hexagonal}\quad & D_3\quad\ & \text{oui}\qquad\qquad\ \\ p31m \qquad\quad& \text{hexagonal}\quad & D_3\quad & \text{oui}\qquad\qquad\ \\ &&& \\ p6 \qquad\qquad& \text{hexagonal}\quad & C_6\quad\ & \text{oui}\qquad\qquad\ \\ p6m\qquad\quad\ & \text{hexagonal}\quad & D_6\quad\ & \text{oui}\qquad\qquad\ \end{array}$$
(i) Les exemples de la table ci—dessus sont non conjugués deux à deux dans le groupe $Aff(2)$.
(ii) Tout groupe cristallographique plan est de l’un de ces $17$ types, au sens où il est conjugué dans $Aff(2)$ à l’un des exemples de la table.
[BuKa-81] P. Buser et H. Karcher, The Bieberbach case in Gromov’s almost flat manifold theorem, in « Global differential geometry and global analysis », Proceedings, Berlin 1979, D. Ferus et al. éditeurs, Springer Lecture Notes in Mathematics 838 (1981), 82-93.
[Buse-85] P. Buser, A geometric proof of Bieberbach’s theorems on cristallographic groups, L’Enseignement Mathématique 31 (1985), 137-145.
[CoBG-08] J.H. Conway, H. Burgiel et C. Goodman-Strauss, The symmetries of things, A.K. Peters, 2008.
[Coxe-69] H.S.M. Coxeter, Introduction to geometry, Second Edition, J. Wiley, 1969.
[Esch] The M.C. Escher Company, M.C. Escher, the official website,
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[Weyl-52] H. Weyl, Symmetry, Princeton University Press, 1952.
[WikiWG] Wikipedia, Wallpaper group
[1] Il convient de remarquer que, pour une écriture de $Is(n)$ en produit semi-direct de $\mathbf R^n$ par $O(n)$, on a $$(x,\rho) (t,id) (x,\rho)^{-1} = (x + \rho(t), \rho)(-\rho^{-1}(x),\rho^{-1}) = (\rho(t), id)$$ pour tout $x \in \mathbf R^n$, de sorte que cette action s’écrit en termes du sous-groupe $\Gamma$ de $Is(n)$ seulement.
[2] Au sujet des problèmes de Hilbert, on peut lire cet article.