Otto Neugebauer (1899 – 1990)

Un mathématicien, historien, philologue, bâtisseur et militant anti-nazi

Piste verte Le 12 octobre 2011  - Ecrit par  Christine Proust Voir les commentaires (3)

Otto E. Neugebauer (1899-1990) est l’une des grandes figures de l’étude des mathématiques anciennes au XXe siècle. Mathématicien prometteur formé à l’Institut de Göttingen dans les années 1920-30, il s’est tourné dès ses études doctorales vers l’histoire des mathématiques égyptiennes et mésopotamiennes avec les encouragements de ses maîtres, David Hilbert et Richard Courant. Son parcours lui a fait traverser de façon tout à fait originale toutes sortes de frontières : entre les disciplines, les pays, les continents... Cet article se propose d’éclairer quelques aspects de l’œuvre de ce personnage relativement peu connu en dehors du cercle des spécialistes des sciences anciennes.

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Un savant aux multiples visages

Neugebauer a considérablement élargi les horizons des « sciences exactes dans l’antiquité », à la fois sur le plan chronologique et géographique [1]. C’est lui qui a publié l’essentiel des textes mathématiques et astronomiques mésopotamiens connus à ce jour, une bonne partie des sources mathématiques et astronomiques égyptiennes et coptes, ainsi que de nombreux documents écrits en grec ou en latin. Par ailleurs, son nom est familier aux mathématiciens car il est associé à l’histoire des revues mathématiques – il est le fondateur des deux plus grandes revues de comptes-rendus mathématiques, Zentralblatt für Mathematik et Mathematical Reviews [2]. Sa célébrité parmi les mathématiciens vient aussi du rôle clef qu’il jouera dans la fondation officielle, dans les années 1930, du prestigieux Institut Mathématique de Göttingen [3]. Les historiens du monde moderne ont rencontré ce personnage comme protagoniste actif de l’histoire de l’immigration liée à la fuite des savants de l’Allemagne nazie vers les Etats-Unis dans les années 1930. Comme son ami et mentor Richard Courant, Neugebauer a contribué activement au déplacement du centre de gravité de la recherche scientifique de l’Europe vers les Etats-Unis [4].

Ce sont donc plusieurs figures qui sont incarnées par le même personnage, et son œuvre déborde les cadres étroits des disciplines. Un des témoignages de cette exceptionnelle polyvalence est le fait que Neugebauer est probablement le seul chercheur à avoir appartenu à toutes les écoles de l’Institute for Advanced Study de Princeton [5], successivement ou simultanément : il est membre de l’école de mathématiques en 1945, 1946 et 1950 ; des écoles de mathématiques et d’histoire de 1950 à 1966 ; des écoles d’histoire et de sciences naturelles de 1966 à 1990. En 1966, il appartient à la fois aux trois écoles ! [6]

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Itinéraires de Neugebauer
1- Naissance à Innsbruck le 26 mai 1899.
2- Etudes au Gymnasium de Graz, puis à l’Université de la même ville en ingénierie et physique.
3- Etudes à l’Université de Munich en physique et mathématiques (1921-1922).
4- Etudes, puis assistanat à Göttingen où il contribue à fonder l’Institut de Mathématiques (1922-1933) – Refuse de prêter serment aux Nazis en avril 1933 et quitte l’Allemagne.
5- Poste à Copenhague (1933-1939).
6- Poste à Brown University, Providence (1939-1969).
7- Contacts constants avec Yale University, New Haven, où Goetze est Professeur d’assyriologie.
8- Membre permanent de l’IAS de Princeton (1969-1990) – Mort à Princeton le 19 février 1990.

Il est intéressant de noter que souvent, dans les différents milieux académiques auxquels il a appartenu d’une façon ou d’une autre, une seule des facettes de Neugebauer est connue à l’exclusion des autres. Les assyriologues ignorent le rôle du Neugebauer mathématicien fondateur des revues de comptes-rendus. Les mathématiciens associent volontiers son nom aux revues Zentralblatt für Mathematik et Mathematical Reviews, mais rarement à l’histoire des mathématiques anciennes. Les spécialistes d’histoire classique, qui le connaissent au travers de ses éditions de textes grecs, latins ou coptes, seraient étonnés d’apprendre que, alors qu’il était encore lycéen, le jeune Otto détestait à ce point la philologie qu’il avait choisi de servir dans l’armée autrichienne sur le front italien pour échapper aux examens de grec et de latin. [7].

Mais le plus important est ailleurs. Neugebauer est à l’origine d’une véritable révolution dans le domaine des sciences anciennes. Ses publications des années 1930 et 1940 révèlent l’existence de mathématiques d’un très haut niveau d’érudition, plus de mille ans antérieures aux mathématiques grecques, et bouleversent de ce fait le paysage des mathématiques anciennes.

En raison des découpages disciplinaires actuels, aucun spécialiste n’est aujourd’hui capable d’embrasser l’ensemble de l’œuvre de Neugebauer et de ses implications historiques et épistémologiques. C’est pour restituer la cohérence des itinéraires de ce savant polymathe que, à l’occasion des vingt ans de sa mort, un colloque intitulé “A Mathematician’s Journeys. Otto Neugebauer between history and practice of the exact sciences” a été organisé à New York par l’Institute for the Study of the Ancient World et le CNRS. Le programme de ce colloque, ainsi que des documents d’archives sont à la disposition des lecteurs sur le site du colloque. Une exposition solidaire de la rencontre scientifique montrait une sélection de tablettes mathématiques cunéiformes touchant à la propriété de Pythagore, ainsi que des notes de travail de Neugebauer sur ces textes.

Dans cette brève évocation, mon but n’est pas d’écrire une nouvelle biographie de Neugebauer, ni de contribuer à la fabrication d’un personnage de légende [8]. D’ailleurs, une telle démarche trahirait l’esprit d’un savant qui détestait la personnalisation, la publicité et les honneurs. Mon but est au contraire de montrer, en me limitant au travail de Neugebauer dans le domaine de l’histoire des sciences mathématiques anciennes, que son extraordinaire productivité provenait de sa capacité à collaborer avec des spécialistes de diverses disciplines. Son œuvre immense est de fait le fruit d’un travail collectif. C’est sur ce dernier aspect que je mettrai l’accent dans ce qui suit, notamment au travers de l’exemple de l’édition des textes mathématiques cunéiformes [9].

Les premières grandes éditions de textes mathématiques cunéiformes, dont il sera question dans cet article, sont : Mathematische Keilschrifttexte (Neugebauer 1935-7), MKT dans ce qui suit ; Mathematical Cuneiform Texts (Neugebauer and Sachs 1945), MCT dans ce qui suit ; et Textes mathématiques babyloniens (Thureau-Dangin 1938).

Les archives Neugebauer

Un éclairage nouveau sur l’œuvre de Neugebauer a été apporté récemment par la découverte, la redécouverte ou simplement la mise à la disposition des chercheurs de ses archives personnelles, qui avaient été dispersées après sa mort. John P. Britton (1939-2010), spécialiste d’astronomie mathématique cunéiforme, a joué un rôle remarquable dans le regroupement et le classement de ces papiers, qui sont aujourd’hui conservés dans plusieurs institutions.

La majeure partie des archives Neugebauer se trouve à l’Institute for Advanced Study de Princeton (IAS) [10]. Ces archives proviennent essentiellement de la bibliothèque personnelle de Neugebauer, qui a été léguée à l’IAS après sa mort selon sa volonté. Le fonds s’est enrichi, par la suite, d’un don de John P. Britton, puis d’un don d’Edward S. Kennedy. Il comprend des documents exceptionnels qui n’ont pratiquement pas été étudiés à ce jour. Parmi eux, citons les notes de cours qui ont été prises avec le plus grand soin par Neugebauer de 1919 à 1927 durant les séminaires de physique et de mathématiques qu’il a suivis à Graz (1919-20), Munich (1921-22), et surtout Göttingen (1922-27). A travers ces notes de cours, on découvre les enseignements de Radakovic, Weitzenböck, Weyl, Herzfeld, Sommerfeld, Rosenthal, Hilbert, Landau, Noether, Herglotz et Courant. Un document inattendu, qui intéressera les historiens de la Première Guerre Mondiale, est un petit cahier dans lequel Neugebauer a consigné son journal du 9 novembre 1917 au 26 août 1919, alors qu’il servait dans l’armée autrichienne sur le front italien [11]. On trouve également dans les archives de l’IAS les manuscrits et les tirés à part d’une partie importante des articles et ouvrages écrits par Neugebauer au cours de sa longue carrière. Une très longue correspondance (1950-1990) entre Neugebauer et Edward S. Kennedy [12] fournit une documentation d’intérêt pour l’historiographie de l’astronomie ancienne.

Les documents les plus importants relatifs à son travail sur les mathématiques cunéiformes, conservés à l’Université Yale et à l’Université de New York, permettent de découvrir les lettres qu’il a échangées à ce sujet ainsi que ses notes de travail. Elles fournissent une riche documentation nous informant sur la recherche au jour le jour et sur l’environnement intellectuel de Neugebauer dans ce domaine pendant la période de presque vingt ans où il s’est consacré aux mathématiques cunéiformes (Göttingen 1927-1933, puis Copenhague 1933-1939, et enfin Brown University, Providence 1939-1945). Ces archives permettent en particulier de suivre dans le détail le travail qui a conduit à la publication des premières grandes éditions de textes mathématiques cunéiformes (Neugebauer 1935-7 ; Neugebauer and Sachs 1945).

Des mathématiques à l’histoire des mathématiques, puis à l’assyriologie

Dès son arrivée à l’Institut de mathématiques de Göttingen en 1922, le jeune Otto Neugebauer impressionne le tout nouveau directeur de l’Institut, Richard Courant, qui le considère d’emblée comme un mathématicien prometteur [13]. Pourtant, lorsqu’en 1925 Neugebauer décide de se consacrer à l’histoire des mathématiques et de faire porter sa thèse de doctorat sur les mathématiques d’Egypte ancienne [14], Courant ne lui reproche pas d’abandonner la recherche mathématique pure [15]. David Hilbert a sans aucun doute eu une influence considérable sur les choix du jeune mathématicien et, naturellement, a encouragé lui aussi son orientation vers l’histoire des mathématiques. C’est tout « l’esprit de Göttingen » que l’on reconnait dans cette ouverture à des pistes de recherches nouvelles. [16]

Dans un premier temps, Neugebauer avait étudié les mathématiques grecques. Puis, dans le but d’éclairer les textes grecs, il s’était intéressé aux mathématiques égyptiennes et babyloniennes. Les mathématiques grecques l’ont rapidement ennuyé, et il s’est mis à considérer les textes les plus anciens pour eux-mêmes et non plus comme des précurseurs des œuvres grecques (Swerdlow 1993, 146).

C’est en 1927 que Neugebauer commence à travailler sur les textes cunéiformes. Il entreprend l’étude de l’akkadien avec l’assyriologue Anton Deimel, professeur au Pontificio Instituto Biblico de Rome. La même année, il publie son premier article sur les mathématiques cunéiformes : Zur Entstehung des Sexagesimalsystems (Neugebauer 1927).

Neugebauer commence alors à développer son réseau de contacts avec les assyriologues et les conservateurs des collections de tablettes cunéiformes. La partie de la correspondance de Neugebauer conservée à Yale nous informe en détail sur la constitution progressive de ce réseau. Cependant, ces archives ne nous éclairent que sur les relations de Neugebauer avec les chercheurs américains ainsi qu’avec les savants qui devaient, quelques années plus tard, fuir le nazisme et émigrer aux USA. En revanche, les contacts européens, notamment les relations de Neugebauer avec les responsables des collections de tablettes mathématiques conservées en Allemagne (Vorderasiatisches Museum de Berlin, Université de Iéna), ou en France (Musée du Louvre, Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg) sont relativement peu documentées [17].

Les acteurs oubliés : Albrecht Goetze et Abraham Sachs

Albrecht Goetze fut probablement, avec Abraham Sachs, le collaborateur le plus proche de Neugebauer pendant les années où ce dernier s’est consacré aux mathématiques cunéiformes. Tout comme Neugebauer, Goetze a fui l’Allemagne nazie en 1933, puis, après un bref séjour à Copenhague, il a obtenu en 1934 un poste de professeur d’assyriologie d’abord provisoire, puis permanent, à l’Université Yale. C’est lui qui accueille Neugebauer à son arrivée aux USA en 1939. Goetze a joué un rôle essentiel dans la publication des textes mathématiques. Ce rôle est relativement peu connu, sans doute parce qu’il s’est traduit non pas par des publications nombreuses sur ce sujet, mais plutôt par une étroite collaboration avec Neugebauer. Cette collaboration avait du reste été imposée à Neugebauer par le conservateur de la collection de Yale, Ferris J. Stephens, comme condition à une autorisation de publier de nouveaux textes.

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Albrecht Goetze et Ferris Stephens, Yale Babylonian Collection

C’est Goetze qui a identifié la plupart des textes mathématiques de la Yale Babylonian Collection. C’est encore lui qui, jour après jour, a aidé Neugebauer à résoudre les problèmes philologiques auxquels le mathématicien devait faire face, rôle qui a été assumé de façon croissante par Sachs à partir de 1941. Les innombrables collations faites par Goetze pour Neugebauer en témoignent [18]. Mais, au delà de cette assistance philologique, le rôle de Goetze a été important sur un autre plan. Spécialiste d’orthographe et de phonologie des langues écrites en cunéiforme, il s’est intéressé aux dialectes akkadiens [19]. En comparant les propriétés linguistiques et orthographiques des textes mathématiques, il a identifié différents styles d’écriture et reconnu des groupes méridionaux et septentrionaux ; il a même pu parfois localiser la cité de provenance des textes d’origine inconnue [20]. Cette découverte a fait l’objet d’un chapitre signé par Goetze et publié dans les Mathematical Cuneiform Texts de Neugebauer et Sachs [21]. Pour la première fois, apparaissaient des différenciations au sein du groupe des textes mathématiques d’époque paléo-babylonienne. La question des différenciations linguistiques, le dialect business comme disaient Neugebauer, Sachs et Goetze dans leurs échanges épistolaires à ce sujet, est particulièrement intéressante car ce fut un point de désaccord entre eux. Comme les correspondances en témoignent, ces désaccords ont provoqué une discussion scientifique d’un grand intérêt. Les publications, notamment les Mathematical Cuneiform Texts, ne laissent rien transparaître de ces divergences de point de vue. Neugebauer et Sachs avaient une vision très uniforme des mathématiques babyloniennes, alors que Goetze, lui, pensait avoir mis en évidence différentes traditions. La découverte ultérieure de collections de tablettes bien localisées et bien documentées sur le plan archéologique, notamment à Suse et à Eshnunna, devait confirmer cette diversité et ainsi montrer que la vision de Goetze était tout à fait pertinente. Le problème a été repris en profondeur par J. Høyrup en 1998, et nous avons aujourd’hui une image des pratiques mathématiques en Mésopotamie beaucoup plus diversifiée que celle qui émane des éditions de textes des années 1930 et 1940 [22].

La fabrication des éditions de textes

Les correspondances, ainsi que les notes de travail de Neugebauer, montrent que des éditions de textes telles que MKT et MCT résultent d’une division du travail entre Neugebauer d’une part, Goetze, puis Sachs d’autre part. Neugebauer se réservait le travail de traduction et d’interprétation mathématique, terrain sur lequel il était le maître incontesté. Il se chargeait également des copies manuelles des tablettes, art dans lequel il excellait. Les copies qu’il exécutait sont admirables aussi bien sur le plan de la précision et de l’exactitude, que sur celui de l’esthétique. Neugebauer avait un sens de l’observation aiguë et, contrairement à la plupart de ses collègues assyriologues, il accordait une grande attention au support d’argile, qu’il représentait dans tous ses détails. Sa technique de dessin s’apparentait plus à celle du dessin industriel qu’à celle des assyriologues. Il avait sans doute acquis cette maîtrise du dessin technique lors de ses premières années d’études (1919-1921) comme élève ingénieur à l’Université de Graz. Ce sont ces dessins qui seront mis en avant par les éditeurs pour la promotion des MKT.

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Planche des MKT
Prospectus publicitaire pour les MKT édité par Springer, 1935, IAS, The Shelby White and Leon Levy Archives Center, Neugebauer papers, Box 14

Le rôle de Goetze a été décisif dans l’identification des textes mathématiques et leur déchiffrement, comme je l’ai signalé plus haut. Goetze était professeur à Yale, et avait un accès direct et quotidien aux tablettes. Neugebauer, lui, travaillait à l’Université Brown. Bien que Providence soit à une heure de train de New Haven, Neugebauer n’a que rarement fait le déplacement pour voir les tablettes de ses propres yeux. Il se contentait de photos, et il était extrêmement exigeant à leur sujet. Ses lettres aux conservateurs successifs de la Yale Babylonian Collection sont quasi exclusivement consacrées à des demandes de photos et à des conseils techniques pour améliorer la qualité des prises de vue. Sans aucun doute, Neugebauer était-il conscient du fait que la lecture du cunéiforme de son ami Goetze était plus sûre que la sienne. Une forme de division du travail, appuyée sur une communication épistolaire constante, exploitant au mieux les compétences et talents propres de chacun, s’est ainsi mise en place. Ce dispositif de travail à quatre mains a admirablement fonctionné, comme en témoigne la qualité des éditions de textes de MKT et MCT. La correspondance entre Neugebauer et Goetze permet d’en saisir tous les détails.

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Tablette YBC 4697 : Translittération de Neugebauer, annotations de Goetze
Archives Britton - Ce document est non daté. Cependant, le fait qu’il soit annoté en allemand montre qu’il est antérieur à l’été 1940, date à partir de laquelle Goetze et Neugebauer n’ont plus utilisé que l’anglais dans leurs échanges.

Le cas des relations entre Neugebauer et Goetze n’est qu’un exemple qui illustre les capacités de travail collectif de Neugebauer. Bien d’autres exemples pourraient être analysés, et en premier lieu la longue collaboration entre Neugebauer et Sachs. La claire conscience que Neugebauer avait de ses points forts et de ses points faibles est sans doute un élément essentiel dans cette capacité collaborative particulière.

Pourquoi faire l’histoire de l’histoire ?

Que peut nous apporter le fait, comme je l’entreprends ici, de nous plonger dans les archives d’un personnage comme Neugebauer ?

Dans les publications officielles, telles que les ouvrages ou les articles des grandes revues scientifiques, on montre rarement ce qui se fait en cuisine. Or l’observation attentive des méthodes de travail de Neugebauer apporte des informations précieuses pour la compréhension des processus de fabrication des sources de l’histoire. Cette observation est aujourd’hui possible grâce à la correspondance, où l’on découvre des choix scientifiques qui n’avaient pas été clairement explicités dans les articles et ouvrages publiés. Pourtant, ces choix ont eu des conséquences considérables sur l’organisation du matériau historique, et donc sur les interprétations des historiens [23]. A la lecture des correspondances avec les conservateurs de collections, on prend également conscience de l’importance des aspects matériels du travail d’édition (techniques de copie, photos, problèmes d’accès aux collections,…). Peu développés ici mais tout aussi décisifs sont les facteurs économiques qui ont orienté le parcours de Neugebauer. En particulier, les archives montrent le poids considérable de la Fondation Rockefeller, qui intervient à toutes les étapes de son parcours [24] : subvention pour la construction du nouveau bâtiment de l’Institut de Mathématiques de Göttingen (1929), dont Neugebauer s’est activement occupé ; financement de son séjour à Copenhague ; contribution au financement de la revue Mathematical Reviews ; financement du poste d’A. Sachs à Brown University ; financement de missions de Sachs dans les musées européens…

Les grandes éditions de textes mathématiques cunéiformes apparaissent ainsi non pas comme la mise au jour de matériaux bruts directement surgis des temps les plus anciens, mais plutôt comme le résultat d’une activité humaine intense, collective, introduisant toutes sortes de biais.

Un autre aspect important de l’histoire de l’histoire est qu’elle permet d’évaluer l’impact des travaux de nos prédécesseurs. De ce point de vue, le cas de Neugebauer est emblématique. Il a été souligné en introduction que l’œuvre de Neugebauer a révolutionné le paysage des sciences anciennes. Mais hélas, il s’agit d’une révolution silencieuse. Ce changement radical de perspective n’a été perçu que par quelques spécialistes du Proche Orient Ancien, et il est resté largement ignoré hors de ces cercles très restreints. Il aurait pu se produire dans le domaine de l’histoire des sciences le même bouleversement que celui qu’ont connu les études bibliques après la traduction des textes cunéiformes. En effet, les mythes mésopotamiens montraient que des pans entiers de l’Ancien Testament appartenaient à une tradition remontant au troisième millénaire avant notre ère. Par exemple, les œuvres littéraires telles que le Récit du Déluge ou le Poème de la Création fournissent une partie importante des matériaux réutilisés dans les récits bibliques. Et pourtant, force est de constater que ni la découverte des mathématiques cunéiformes, ni du reste celle de l’astronomie mathématique babylonienne, n’ont modifié en profondeur la façon de raconter l’histoire des sciences anciennes dans les écoles, les universités et la littérature grand public. Dans les cours d’histoire des mathématiques, les choses sérieuses commencent généralement avec les Grecs, les mathématiques antérieures n’ayant droit au mieux qu’à une brève mention– tout comme les mathématiques provenant de Chine ou du sous-continent Indien.

Bibliographie

Di Bella, C. (2010) From the Shelby White and Leon Levy Archives Center, The Institute Letter, Spring 2010, pp. 3 ; 8.

Goetze, A. (1945) The Akkadian dialects of the Old-Babylonian mathematical texts, dans : O. Neugebauer et A.J. Sachs (Eds) Mathematical Cuneiform Texts, Vol. 29 (New Haven, American Oriental Series & American Schools of Oriental Research).

Høyrup, J. (1998) The finer structure of the Old Babylonian mathematical corpus. Elements of classification, with some results, in : J. Marzahn et H. Neumann (Eds) Assyriologica et Semitica, Festschrift für Joachim Oelsner anläßlich seines 65 (Neukirchen-Vluyn, Kevelaer). Une bonne partie des publications de Jens Høyrup, un des (rares) spécialistes actuels des mathématiques cunéiformes, sont accessibles en ligne sur sa page personnelle.

Høyrup, J. (2002) Lengths, Widths, Surfaces. A Portrait of Old Babylonian Algebra and its Kin (Berlin & Londres, Springer).

Høyrup, J. (2010) L’algèbre au temps de Babylone - Quand les mathématiques s’écrivaient sur de l’argile (Paris, Vuibert).

Neugebauer, O. & Bohr, H. (1926) Ueber lineare Differentialgleichungen mit konstanten Koeffizienten und fastperiodischer rechter Seite, Nachrichten von der Gesellschaft der Wissenschaften zu Göttingen, Mathematisch-Physikalische Klasse, pp. 8-17.

Neugebauer, O. (1927) Zur Entstehung des Sexagesimalsystems, Abhandlungen der Gesellschaft der Wissenschaften zu Göttingen. Math.-phys. Klasse. Neue Folge, 13/1.

Neugebauer, O. (1935-7) Mathematische Keilschrifttexte I-III (Berlin, Springer).

Neugebauer, O. (1951) The exact sciences in antiquity (London, Oxford University Press).

Neugebauer, O. (1963) The survival of Babylonian methods in the exact sciences of antiquity and middle ages, Proceedings of the American Philosophical Society, 107, pp. 528-535.

Neugebauer, O. (1990) Les sciences exactes dans l’antiquité (Arles, Actes Sud).

Neugebauer, O. & Sachs, A.J. (1945) Mathematical Cuneiform Texts (New Haven, American Oriental Series & American Schools of Oriental Research ).

Proust, C. (2005) Le calcul sexagésimal en Mésopotamie, CultureMath (ENS Ulm).

Proust, C. (2006) Chronologie des mathématiques en Mésopotamie, CultureMath (ENS Ulm).

Proust, C. (2007) Tablettes mathématiques de Nippur (Istanbul, IFEA, De Boccard).

Proust, C. (2008) Tablettes mathématiques de la collection Hilprecht (Leipzig, Harrassowitz).

Reid, C. (1976) Courant in Göttingen and New York (New York, Heidelberg & Berlin, Springer).

Siegmund-Schultze, R. (2001) Rockefeller and the Internationalization of Mathematics Between the Two World Wars (Basel, Birkhäuser Verlag).

Siegmund-Schultze, R. (2009) Mathematicians Fleeing from Nazi Germany : Individual Fates and Global Impact (Princeton, Princeton University Press).

Swerdlow, N.M. (1993) Otto E Neugebauer (26 May 1899-19 February 1990), Proceedings of the American Philosophical Society, pp. 137-165.

Swerdlow, N.M. (1998) Otto E. Neugebauer 1899—1990. A Biographical Memoir, National Academy of Sciences, pp. 1-26.

Teschke, O., Wegner, B. & Werner, D. (Eds.) (2011) 80 Years of Zentralblatt MATH. 80 Footprints of Distinguished Mathematicians in Zentralblatt (Berlin & Heidelberg, Springer).

Thureau-Dangin, F. (1938) Textes Mathématiques Babyloniens (Leiden, Ex Oriente Lux).

Post-scriptum :

Je remercie chaleureusement les lecteurs patients et vigilants de la première version de cet article : Jacques Lafontaine, Aline Parreau, Éric Marras, Jérôme Germoni, Thierry Barbot, Franz Ridde et Karine Chemla. Grâce à leurs conseils et critiques, ils m’ont aidée à améliorer le texte initial et, je l’espère, à le rendre plus lisible.

Notes

[1« Exact Sciences in Antiquity » est le nom que Neugebauer donnait à son propre domaine de recherches. C’est aussi le titre de l’une de ses œuvres phares (Neugebauer 1951), qui est une courte synthèse en 6 chapitres correspondant à 6 conférences qu’il a données fin 1949 à Cornell University. Ce texte a été traduit en français chez Actes Sud (Neugebauer 1990).

[2Les Reviews sont les publications grâce auxquelles, jusqu’à aujourd’hui, les mathématiciens se renseignent sur les derniers résultats de leurs collègues et échangent des avis critiques. De brefs historiques de Zentralblatt et Mathematical Reviews se trouvent sur les sites de ces revues, respectivement ici et . Voir aussi Teschke et al 2011, un livre qui commémore les 80 ans des Zentralblatt, et une bibliographie sur l’histoire des revues mathématiques.

[3Le Courant Institute of Mathematical Sciences de l’Université de New York est une réplique de l’Institut de Goettingen - Voir Paul Vigneaux, « Institut Courant : Perstare et Praestare » — Images des Mathématiques, CNRS, 2010.

[4Reid 1976, Siegmund-Schultze 2009, Paul Vigneaux, « Institut Courant : Perstare et Praestare » — Images des Mathématiques, CNRS, 2010.

[5A l’époque de Neugebauer, l’Institute for Advanced Study de Princeton compte trois écoles : « School of Mathematics », « School of Natural Sciences », et « School of Historical Studies ». Il en existe aujourd’hui une quatrième, la « School of Social Science ».

[6Di Bella 2010, p. 8.

[7Swerdlow (1998, p. 3-4) raconte que lorsqu’il était élève au Gymnasium de Graz, Neugebauer s’intéressait aux mathématiques et au dessin technique, mais qu’il était réfractaire au grec et au latin. En 1917, Neugebauer s’est enrôlé dans l’armée dans le cadre d’une campagne de recrutement du gouvernement autrichien, qui avait offert aux étudiants conscrits une dispense de leur dernière année de Gymnasium et d’une partie des examens finaux, notamment des examens de grec.

[8Une excellente biographie de Neugebauer a été écrite par Noel M. Swerdlow à l’occasion de sa mort. L’essentiel des détails biographiques du présent article proviennent de cette publication (voir Swerdlow 1993, et Swerdlow 1998, qui a été mise en ligne par Google ; voir aussi la biographie publiée ici).

[9Pour un panorama général des mathématiques cunéiformes, c’est-à-dire des mathématiques produites en Mésopotamie dans l’antiquité, le lecteur se reportera aux articles accessibles en ligne sur CultureMath : Proust 2005, 2006.

[10La création récente d’un centre d’archives, « The Shelby White and Leon Levy Archives Center », permet aujourd’hui d’avoir un accès rapide et aisé aux catalogues et aux collections et à certains documents numérisés.

[11The Shelby White and Leon Levy Archives Center, Neugebauer papers, Tagebuch 1917-1919, Box 13. 5 extraits de ce cahiers sont en ligne sur la page des archives Neugebauer de l’IAS.

[12Kennedy, historien de l’astronomie et l’astrologie médiévales, notamment en langue arabe, a fait don à l’IAS d’une partie du fonds Neugebauer, dont cette correspondance.

[13Swerdlow 1993, p. 140.

[14Cette thèse est conservée dans les archives de l’IAS Box 14 :Die Grundlagen der aegyptischen Bruchrechnung. Manuscrit tapé 1925 et édition imprimée, Göttingen 1926.

[15Neugebauer n’a écrit, en tout et pour tout, qu’un seul article de mathématiques pures, co-signé avec Harald Bohr en 1926 (Swerdlow 1993, p. 140). C’est du reste grâce à Harald Bohr que Neugebauer a pu être accueilli comme professeur à l’Université de Copenhague lorsqu’il a été chassé d’Allemagne en 1933

[16Pour une vue d’ensemble des archives concernant Neugebauer à Göttingen, voir la page dédiée à ce sujet.

[17On trouve quelques détails sur les difficultés que Neugebauer a rencontrées avec le conservateur de l’Université de Iéna au détour d’une lettre qu’il adresse à Goetze en 1930 (Göttingen 1930/06/07, Yale University Library, Manuscripts & Archives).

[18Ces notes accompagnent parfois les lettres de la correspondance entre Neugebauer et Goetze (archives de la Yale University Library), et sont innombrables dans les notes manuscrites de Neugebauer sur les tablettes mathématiques (archives Britton). Voir figure 3 plus loin.

[19Finkelstein 1972, p. 199.

[20La plupart des tablettes mathématiques publiées avant 1945 ont été achetées par les Musées européens et américains sur le marché des antiquités. Ce marché ayant été approvisionné essentiellement par des fouilleurs clandestins et des pilleurs, on ignore tout du contexte archéologique de ces tablettes.

[21Goetze 1945.

[22Høyrup 1998 ; Høyrup 2002, ch. 9.

[23Voir par exemple la vision de l’homogénéité des mathématiques cunéiformes de Neugebauer et Sachs, opposée à celle de Goetze, évoquée ci-dessus.

[24Siegmund-Schultze 2001 ; Swerdlow 1993.

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Pour citer cet article :

Christine Proust — «Otto Neugebauer (1899 – 1990)» — Images des Mathématiques, CNRS, 2011

Crédits image :

Image à la une - Otto Neugebauer (1935), Mathematische Keilschrifttexte II, planche 45
Planche des MKT - Courtoisie The Shelby White and Leon Levy Archives Center

Commentaire sur l'article

  • Otto Neugebauer (1899 – 1990)

    le 13 octobre 2011 à 16:08, par Gédéon

    J’ai regretté qu’il n’y est pas plus de mathématiques de Babylone dans votre article. Les écritures cunéiformes sont très petites.

    En lisant les références que vous donnez dans la note 2 quand on clique sur ici et là je n’ai pas compris pourquoi Neugebauer avait fondée deux journaux différents.

    Cordialement

    GS

    Répondre à ce message
    • Otto Neugebauer (1899 – 1990)

      le 16 octobre 2011 à 21:09, par Christine Proust

      Votre question rejoint une autre demande qui m’a été faite au cours du processus de relecture et à laquelle je comptais répondre. Hélas, je n’ai pas trouvé le temps voulu avant la publication. Je réponds donc à la fois sur pourquoi Neugebauer a fondé deux revues, et sur pourquoi j’ai mis dans le titre « militant anti-nazi ». La réponse est forcément un peu longue, je m’en excuse d’avance.

      La revue de comptes-rendus mathématiques Zentralblatt für Mathematik a été fondée en 1931 par Springer en réaction contre l’orientation nationaliste de l’unique revue de CR existant alors, Jahrbuch über die Fortschritte der Mathematik. Fortement soutenue par Richard Courant, la nouvelle revue est proche des mathématiciens de Göttingen, et elle est beaucoup plus internationale que la précédente. L’édition est confiée à Otto Neugebauer. En 1933, après la prise du pouvoir par Hitler, Neugebauer refuse de prêter serment aux Nazis et décide de quitter l’Allemagne. La situation est en effet devenue pour lui insupportable, en particulier après l’adoption des lois anti-juives qui se sont traduites, entre autres ignominies, par l’expulsion de Richard Courant de son poste de directeur de l’Institut Mathématiques. Grâce au financement de la Fondation Rockfeller, Neugebauer et l’infrastructure des Zentralblatt sont transférés à l’Université de Copenhague. La revue, réactive et ouverte, s’impose comme un outil de travail incontournable pour les mathématiciens européens et américains. Mais la pression des Nazis sur l’éditeur Springer, resté à Berlin, est de plus en plus forte. Des mathématiciens allemands nationalistes attaquent Neugebauer accusé de laisser trop peu de place aux comptes-rendus des travaux allemands. En 1938, Springer est contraint d’appliquer la politique anti sémite des Nazis et le mathématicien italien Tullio Levi-Civita est effacé de la liste des membres du comité éditorial des Zentralblatt. Neugebauer démissionne et demande à ses collègues de le suivre dans un télégramme adressé à Richard Courant le 14 novembre 1938 : « Common immediate resignation resignation of American editors very desirable », puis il lance un appel à la démission collective dans une lettre adressée à tous les éditeurs de la revue. Beaucoup le suivent. Cet événement traumatisant pour la communauté mathématique provoque l’accélération d’un projet caressé depuis le début des années 30 par les mathématiciens américains, et défendu ardemment par Oswald Veblen, de l’Institute for Advanced Study de Princeton : créer une revue américaine. En 1939, les Mathematical Reviews sont lancées avec le financement des fondations Rockfeller et Carnegie, ainsi que de l’American Mathematical Society. Neugebauer, ses dossiers et son savoir faire sont « importés » aux Etats-Unis pour faire vivre ce qui deviendra rapidement la première revue mathématique à l’échelle internationale.

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  • Otto Neugebauer (1899 – 1990)

    le 14 octobre 2011 à 11:58, par Jean-Paul Allouche

    Merci pour cet article bien intéressant. Je dois avouer que je ne savais pas (!) qu’O. Neugebauer avait créé et Math. Reviews et Zentralblatt (au passage les « jeunes » qui n’ont pas connu la version papier de Math. Reviews ne parlent plus que de « Mathscinet » — O tempora, o mores, sourires).
    Au passage la note 2 indique : ... échangent des avis critiques. Dans ma vision et ma pratique (que je pense être la pratique officielle), on donne un résumé des articles, mais on ne donne pas de jugement de valeur sur ces articles puisqu’ils ont déjà été acceptés et publiés par des revues après un processus d’arbitrage supposé sérieux. Sauf, bien sûr, si l’on détecte une erreur qui aurait échappé et à l’auteur et à l’arbitre, ou si l’on connaît une référence plus ancienne, non citée par l’auteur et qui démontre tout ou partie des résultats relatés.

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