Otto Neugebauer (1899 – 1990)

Un mathématicien, historien, philologue, bâtisseur et militant anti-nazi

Piste verte Le 12 octobre 2011  - Ecrit par  Christine Proust Voir les commentaires (3)

Otto E. Neugebauer (1899-1990) est l’une des grandes figures de l’étude des mathématiques anciennes au XXe siècle. Mathématicien prometteur formé à l’Institut de Göttingen dans les années 1920-30, il s’est tourné dès ses études doctorales vers l’histoire des mathématiques égyptiennes et mésopotamiennes avec les encouragements de ses maîtres, David Hilbert et Richard Courant. Son parcours lui a fait traverser de façon tout à fait originale toutes sortes de frontières : entre les disciplines, les pays, les continents... Cet article se propose d’éclairer quelques aspects de l’œuvre de ce personnage relativement peu connu en dehors du cercle des spécialistes des sciences anciennes.

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Un savant aux multiples visages

Neugebauer a considérablement élargi les horizons des « sciences exactes dans l’antiquité », à la fois sur le plan chronologique et géographique [1]. C’est lui qui a publié l’essentiel des textes mathématiques et astronomiques mésopotamiens connus à ce jour, une bonne partie des sources mathématiques et astronomiques égyptiennes et coptes, ainsi que de nombreux documents écrits en grec ou en latin. Par ailleurs, son nom est familier aux mathématiciens car il est associé à l’histoire des revues mathématiques – il est le fondateur des deux plus grandes revues de comptes-rendus mathématiques, Zentralblatt für Mathematik et Mathematical Reviews [2]. Sa célébrité parmi les mathématiciens vient aussi du rôle clef qu’il jouera dans la fondation officielle, dans les années 1930, du prestigieux Institut Mathématique de Göttingen [3]. Les historiens du monde moderne ont rencontré ce personnage comme protagoniste actif de l’histoire de l’immigration liée à la fuite des savants de l’Allemagne nazie vers les Etats-Unis dans les années 1930. Comme son ami et mentor Richard Courant, Neugebauer a contribué activement au déplacement du centre de gravité de la recherche scientifique de l’Europe vers les Etats-Unis [4].

Ce sont donc plusieurs figures qui sont incarnées par le même personnage, et son œuvre déborde les cadres étroits des disciplines. Un des témoignages de cette exceptionnelle polyvalence est le fait que Neugebauer est probablement le seul chercheur à avoir appartenu à toutes les écoles de l’Institute for Advanced Study de Princeton [5], successivement ou simultanément : il est membre de l’école de mathématiques en 1945, 1946 et 1950 ; des écoles de mathématiques et d’histoire de 1950 à 1966 ; des écoles d’histoire et de sciences naturelles de 1966 à 1990. En 1966, il appartient à la fois aux trois écoles ! [6]

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Itinéraires de Neugebauer
1- Naissance à Innsbruck le 26 mai 1899.
2- Etudes au Gymnasium de Graz, puis à l’Université de la même ville en ingénierie et physique.
3- Etudes à l’Université de Munich en physique et mathématiques (1921-1922).
4- Etudes, puis assistanat à Göttingen où il contribue à fonder l’Institut de Mathématiques (1922-1933) – Refuse de prêter serment aux Nazis en avril 1933 et quitte l’Allemagne.
5- Poste à Copenhague (1933-1939).
6- Poste à Brown University, Providence (1939-1969).
7- Contacts constants avec Yale University, New Haven, où Goetze est Professeur d’assyriologie.
8- Membre permanent de l’IAS de Princeton (1969-1990) – Mort à Princeton le 19 février 1990.

Il est intéressant de noter que souvent, dans les différents milieux académiques auxquels il a appartenu d’une façon ou d’une autre, une seule des facettes de Neugebauer est connue à l’exclusion des autres. Les assyriologues ignorent le rôle du Neugebauer mathématicien fondateur des revues de comptes-rendus. Les mathématiciens associent volontiers son nom aux revues Zentralblatt für Mathematik et Mathematical Reviews, mais rarement à l’histoire des mathématiques anciennes. Les spécialistes d’histoire classique, qui le connaissent au travers de ses éditions de textes grecs, latins ou coptes, seraient étonnés d’apprendre que, alors qu’il était encore lycéen, le jeune Otto détestait à ce point la philologie qu’il avait choisi de servir dans l’armée autrichienne sur le front italien pour échapper aux examens de grec et de latin. [7].

Mais le plus important est ailleurs. Neugebauer est à l’origine d’une véritable révolution dans le domaine des sciences anciennes. Ses publications des années 1930 et 1940 révèlent l’existence de mathématiques d’un très haut niveau d’érudition, plus de mille ans antérieures aux mathématiques grecques, et bouleversent de ce fait le paysage des mathématiques anciennes.

En raison des découpages disciplinaires actuels, aucun spécialiste n’est aujourd’hui capable d’embrasser l’