Plafond de verre

El 3 enero 2010  - Escrito por  Michelle Schatzman Ver los comentarios (23)

Il y a encore du plafond de verre pour les femmes en mathématiques, et cela se lit sur la baisse de la proportion de femmes, au fur et à mesure qu’on gravit la hiérarchie. Il y a beaucoup d’études sur le sujet. Notons une image européenne et pluridisciplinaire du phénomène
et une image CNRS. Je conseille
de regarder la page 12 de la brochure à télécharger : elle donne des chiffres récents sur les chercheurs en mathématiques au CNRS. En revanche, je n’ai pas de source à proposer pour les enseignants-chercheurs.

L’observation de ces chiffres pose quelques problèmes subtils que je vais tacher d’éclairer, en rappelant d’abord mon point de vue personnel, afin de lever immédiatement les suspicions.

Je fais partie de celles qui ne veulent ni quota, ni compensation attribuée aveuglément à ces pauvres femmes, car il n’y a rien de mieux pour décrédibiliser la place des femmes en mathématiques.

Je ne suis pas non plus particulièrement motivée par le féminisme linguistique qui considère comme un objectif important de féminiser les noms de métier, afin d’habituer les esprits à penser qu’une femme peut faire tel ou tel métier, puisque l’appellation de ce métier est féminisable.

Il me semble qu’il faut analyser les divers intérêts en jeu dans ce problème. Si on pense que la société française (histoire de particulariser mon analyse) a besoin de scientifiques, et en particulier de scientifiques faisant des mathématiques, il convient que ce soient les gens les plus motivés et les plus talentueux qui s’engagent dans cette voie. L’intérêt de la société ne peut donc être de privilégier tel ou tel sous-groupe de mathématiciens en se basant sur des critères non professionnels. Si A est meilleur mathématicien que B, l’intérêt général de la société est de recruter ou de promouvoir A plutôt que B.

Or, pour recruter des mathématiciens, on a besoin de confier le travail à des mathématiciens, pour de banales raisons de compétence.

Un autre acteur apparaît maintenant dans l’analyse des intérêts : les membres du milieu mathématique susceptibles d’influencer les recrutements ou les promotions.

Il y a bien sûr les membres des commissions traitant le recrutement et les carrières des mathématiciens. Mais il y a aussi tous les gens dont l’opinion peut être sollicitée, français ou étrangers, dans un cadre formel ou informel.

Là, on rencontre une remarquable mosaïque d’intérêts. Il y a d’abord des motivations humaines : on voudra promouvoir les gens de sa discipline ou ses amis, et c’est une tendance naturelle de l’être humain, même si ce n’est pas forcément glorieux, ou très conforme aux principes républicains...

Une commission d’enseignants-chercheurs en sciences humaines a ainsi donné en Juin 2009 les trois seules promotions à la classe exceptionnelle des professeurs des universités disponibles pour la discipline à trois membres de ladite commission. Cela continue encore à faire des vagues, ou peut-être seulement des vaguelettes, et à embarrasser le ministère des universités et de la recherche.

C’est un exemple extrême de conflit d’intérêt : s’il n’est pas interdit à un membre de commission de présenter sa candidature à une promotion, parce qu’il ne faut pas que le bannissement du conflit d’intérêt tourne à l’envers, réserver toutes les promotions d’un type donné aux membres de commission donne à penser que la seule notion de service comprise par les promus est le self-service.

Ne négligeons pas le conflit d’intérêt qui tourne à l’envers : un individu vertueux refusera de soutenir A à qui le lient des intérêts, mais participera néanmoins à la discussion. Or, la seule position équitable dans ce cas est de ne pas participer du tout au débat : ne pas soutenir A dans une discussion, c’est ipso facto soutenir tous les concurrents de A.

Seulement, la situation devient rapidement inextricable : dans un très petit milieu comme l’est celui des mathématiques, on ne peut éviter tous les conflits d’intérêt qu’en confiant les opérations de gestion des carrières qu’à des gens peu compétents. En effet, les candidats aux niveaux les plus élevés sont censés avoir une grande influence scientifique, et n’est-ce pas une situation de conflit d’intérêt?

Je voudrais inscrire la problématique du plafond de verre dans cet ensemble de réflexions. D’abord, on parle souvent de très petits nombres : l’enquête CNRS signalée plus haut recense 57 chargés de recherche et 9 chargéEs de recherche de 2ème classe (CR2), 121 chargés de recherche et 28 chargéEs de 1ère classe (CR1), 6 directeurs de recherche de classe exceptionnelle (DRCE) et une directrice du même métal, qui d’ailleurs a pris sa retraite depuis.

Statistiquement, comment sait-on que ces chiffres montrent l’effet plafond de verre? N’y a-t-il pas des fluctuations qui pourraient expliquer que la différence de proportion de femmes CR2 (14%), CR1 (19%) et DRCE (14%) ? Et pourquoi y a-t-il proportionnellement beaucoup moins de femmes chez les CR2 que chez les CR1 en mathématiques?

Je peux avancer plusieurs explications, mais la principale est la suivante : dans le système français tel que nous le connaissons, moins il y a de postes et moins le processus est fiable. S’il y a proportionnellement moins de très jeunes femmes CR2 que de CR1, c’est tout simplement parce qu’il y a eu moins de postes au concours depuis quelques années.

Comment le processus se déroule-t-il? Généralement, la commission se met d’accord assez vite pour éliminer les gens qui ne sont pas au niveau souhaité. S’il s’agit d’un poste ou d’une promotion qui attire beaucoup de candidatures par rapport aux disponibilités, la commission pourra se mettre d’accord sur une liste courte comportant par exemple deux ou trois fois plus de noms que nécessaire. Mais maintenant, il faut pêcher la liste finale, en éliminant quelques noms et en produisant un classement de ceux qui restent.

Typiquement, il n’existe pas d’algorithme pour faire cela, et je doute qu’on puisse publiquement énoncer une politique. La liste courte comporte des gens de grande qualité, de profils et de personnalité divers, et qu’il est bien difficile d’ordonner les uns par rapport aux autres. Alors on dit des choses, plus ou moins valables, parfois très affectives. A mon avis, c’est le moment où les inconscients fonctionnent à plein régime. Et pas seulement les inconscients, mais aussi toutes les influences qu’ont subies les membres de commission, en positif et en négatif : les lettres reçues, les discussions de café, les a parte avec quelque important personnage, les engagements pris auxquels on ne sait pas renoncer, même quand ils sont devenus idiots.

Le classement qui sort est marqué de cette empreinte, pour le plus grand dommage de ceux qui ne sont pas dans les bons réseaux d’influence.

A cela se joint la difficulté d’agir sur quelque chose qui pourrait paraître n’être qu’une fluctuation, et là, je peux revenir à mon intention initiale relative au plafond de verre.

On ne peut mettre en évidence le plafond de verre pour les femmes que sur des durées longues, et ce d’autant plus que les principales intéressées n’en ont pas forcément conscience.

Le plafond de verre, c’est une statistique, et aussi un vécu.

Je voudrais évoquer un homme célèbre et influent qui avait l’habitude d’envoyer à ses élèves, quand ils étaient sur le point de soutenir leur thèse d’état (correspondant à l’actuelle habilitation à diriger des recherches) une lettre dite de tutoiement et qui commençait ainsi : «Mon cher Untel, maintenant on se tutoie. Tu vas pouvoir soutenir ta thèse, etc...». Mais bien que ce grand mathématicien ait aussi encadré quelques femmes, celles-ci ont soutenu leur thèse sans jamais recevoir la lettre de tutoiement. Je ne crois pas que cette différence de traitement entre hommes et femmes ait fait beaucoup de bien à ces dernières.

Je voudrais savoir combien de gens aimeraient que leur insertion sociale dans le monde professionnel soit autant dépendante d’un caractère génétique.

Voici mon féminisme, qui s’inscrit dans une démarche générale d’évolution vers plus de justice : il faut arriver à évaluer les travaux scientifiques des mathématiciennes (qui ne sont que des mathématiciens comme les autres) avec des critères aussi objectifs que possible, et en fonction d’une politique d’intérêt général.

Il faut donc que les membres de commissions diverses lisent les travaux des gens sur qui ils rapportent. Qu’ils ne se contentent pas de se fier à une réputation, à une liste de prix, ou à ce qu’en dit Machin. Qu’ils exigent d’avoir le temps matériel de lire. Qu’ils demandent systématiquement une expertise extérieure s’ils n’ont pas personnellement les compétences nécessaires. Qu’ils discriminent entre effet réseau et vraie compétence. Qu’ils affichent une déontologie cohérente en ce qui concerne les conflits d’intérêt.

Et comme je sais que l’objectivité est inaccessible dans la réalité, je pense important de se rappeler que l’erreur est humaine. Mais si l’erreur va toujours dans le même sens, c’est un effet idéologique ou social, et pas une regrettable fluctuation.

Raisonnons sur une carrière entière : pour attirer de jeunes mathématiciennes dans la recherche, peut-être faut-il les convaincre qu’elles ne s’engageront pas dans une voie de garage, où leurs mérites ne seront pas reconnus du fait d’un vieux sexisme qui traîne dans les têtes. De quelle information disposent-elles? du traitement appliqué à celles qui sont dans la carrière.

Comme on dit en maths : CQFD.

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Para citar este artículo:

Michelle Schatzman — «Plafond de verre» — Images des Mathématiques, CNRS, 2010

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  • Danse du ventre

    le 19 de enero de 2010 à 15:09, par Michelle Schatzman

    Votre réponse m’inspire plusieurs remarques :

    • Il est bien connu qu’on peut faire de l’architecture sans calculs, et outre la liste que vous avez citée, on peut penser au célèbre architecte catalan Antoni Gaudí (1852-1926), dont on peut voir les travaux préparatoires dans un petit musée qui se trouve à la Sagrada Familia, toujours en construction, à Barcelone.
    • En réalité, ce que faisait Gaudí, c’était une espèce de calcul analogique sur les structures, et vous questionneriez un géomètre contemporain, vous constateriez que l’esprit géométrique n’est pas mort et qu’il repose sur des constructions qui, dans le fond, ne sont pas si loin de l’esprit de Gaudí.
    • Il y a cependant des limites au calcul analogique sur les structures : si vous construisez un bâtiment élevé en zone sismique, vous devez présenter des documents qui certifient que le bâtiment n’entrera pas en résonance avec les fréquences du séisme. Pour le moment, on fait des calculs, parce que c’est la meilleure technologie permettant de donner la réponse. Si on en avait une autre aussi fiable, on pourrait l’utiliser, bien sûr. Mais il n’y en a pas pour le moment.
    • Votre commentaire m’a permis d’apprendre qui est Zaha Hadid, et je vous en remercie. J’imagine que Mme Hadid dessine et qu’elle confie la partie technique indispensable, avec toutes les questions de dimensionnement, de résistance et de respect des normes à des cabinets d’ingénieurs spécialisés : cette division du travail existe dans le monde du bâtiment, et elle n’a rien de honteux.
    • J’aimerais que vous justifiiez votre proposition Il n’en demeure pas moins que les plus grands ingénieurs sont presque tous du premier type [très créatif et artistique]. Ce que je sais, c’est que souvent les calculs ne sont ni montrables ni montrés. Ainsi, on a cru pendant longtemps que Riemann avait formulé sa célèbre hypothèse sur les zéros de la fonction $\Gamma$, parce qu’il avait une intuition géniale, etc... Jusqu’à ce qu’on retrouve les manuscrits où il avait calculé un certain nombre des zéros de ladite fonction, avec beaucoup de décimales. Créatif et artistique, bien sûr! mais dédaignant les calculs, ce n’est pas si sûr, et il faut faire la part entre la légende et la réalité.
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