Plus dure sera la chute

1er décembre 2012  - Ecrit par  Olivier Courcelle Voir les commentaires (4)

Au XVIIIe siècle, les moyens de la marine marchande ne pouvaient guère se comparer à ceux d’une marine de guerre soutenue par un puissant état. Ses bâtiments étaient bien plus petits. Du coup, les dimensions des plus grands vaisseaux ne s’estimaient pas en « tonneaux », mais en « canons ».

D’aucuns jugeront que l’unité de mesure ne manquait pas de pertinence… Et il est vrai qu’agencer le plus de canons possible en veillant à respecter entre eux une distance minimale (pour ne pas que le feu se répande de l’un à l’autre, pour ne pas gêner la manœuvre) donne une idée de la taille du navire qui en est armé.

Les plus gros vaisseaux portaient 120 canons (principalement répartis sur trois ponts) et embarquaient un équipage de 1200 hommes. Leur construction nécessitait 4000 chênes et 140 000 journées d’ouvrier. Mieux valait donc ne pas se tromper dans leur conception…

Et justement… Quelle forme donner à la coque d’un navire ? A-t-on bien pris en compte l’action du roulis et du tangage ? Et les mâts… Combien en faut-il et de quelle longueur ? Les plus gros vaisseaux en possédaient trois… Et les voiles… Quelles formes adopter ? Comment les disposer ?

On sent là qu’il y avait une science à fonder.

Alors larguons les amarres et cap… cap au Sud-Ouest… Sait-on encore aujourd’hui qu’un navire tenait autant du poisson par sa carène que de l’oiseau par ses voiles ? Alors arrachons-nous des flots et gagnons de l’altitude. Montons jusque sur les plus hautes montagnes du monde, même, non pas l’Himalaya, une chaîne très mal reconnue à l’époque, mais la cordillère des Andes, de l’autre côté de l’océan. C’est là, très au-dessus du niveau de la mer, qu’un certain Pierre Bouguer (1698-1758) conçut de larges parts de son Traité du navire (Paris, 1746), un ouvrage fondateur de l’architecture navale :

Nous nous proposons en traitant de la construction des vaisseaux, et de la mécanique de leur mouvement, de substituer s’il se peut, des règles exactes et précises aux pratiques obscures et tatonneuses qui sont en usage dans la marine [1].

Bouguer se trouvait alors sous l’équateur pour effectuer des mesures géodésiques destinées à prouver que la Terre était légèrement aplatie aux pôles, ainsi que le prévoyait la théorie newtonienne de la gravitation. La mission dura une dizaine d’années. Bouguer composait son ouvrage durant ses moments de liberté. C’était un adepte des mathématiques et s’en justifiait ainsi :

Vouloir se priver alors du secours nécessaire de l’Algèbre, c’est comme si l’on entreprenait, sans rame, sans voile, et même sans radeau, de franchir à la nage une vaste mer [2].

Bouguer publia son Traité du navire quelque temps après son retour en France. Un retour d’ailleurs empoisonné par une mauvaise querelle avec La Condamine, un autre membre de l’expédition. Chacun avait fait paraître sa relation du voyage sous l’équateur. La Condamine possédait comme personne l’art de se mettre en valeur et Bouguer, qui se savait meilleur mathématicien, ne se sentait pas suffisamment reconnu. Un combat stupide et inutile s’était engagé. Les deux hommes se sont publiquement tirés dessus à coup de Justification, de Supplément, de Lettre à Monsieur ***, de Réponse de M*** [3]. J’imagine volontiers un Bouguer amer, déprimé, au plus bas, comme accroché à quelque reste du naufrage pour éviter de sombrer définitivement.

Une bonne âme passera-t-elle par là pour le remonter ? Comptez plutôt qu’elle lui donne un bon coup de gaffe sur le bout des doigts…

Dans les riches fonds des archives de l’Académie des sciences se trouve conservée une lettre écrite de Saint-Malo par un certain Brisart qui, au détour d’une demande de renseignements, évoque le Traité du navire. Même si elle contient une expression que je ne comprends pas (signalée par […], voyez la photo), l’intention générale ne me paraît pas des plus positives :

On a veu Mr Bouguer faire un excelant Traité de la construction des vesseaux, mais qui devient inutile tant il est chargé d’algesbre. On fait un grand debit de son livre, plusieur[s] en on achetté sur la reputation et l’ayant trouvé chargé d’algesbre, son livre quoy qu’excelant sert a faire des […] dans les marché[s] tant on est degoutté [4].

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Tiens bon, Bouguer, car tu auras finalement l’avenir avec toi. Ton Traité du navire devint la bible des constructeurs de vaisseaux pendant près d’un siècle. Et ce n’est pas moi qui le dit, mais un éminent historien de l’architecture navale, Larrie Ferreiro, qui ne cache d’ailleurs rien de l’admiration qu’il te porte [5].

Notes

[1Bouguer (Pierre), Traité du navire, de sa construction et de ses mouvements, Paris, 1746, p. 1.

[2Ibid., p. xxvii.

[3Bouguer (Pierre), Justification des Mémoires de l’Académie royale des sciences de 1744 et du livre de la figure de la Terre, Paris, 1752 ; La Condamine (Charles-Marie de), Supplément au Journal historique du voyage à l’Équateur et au livre de la Mesure des trois premiers degrés du méridien, servant de réponse à quelques objections, Paris, 1752 ; Bouguer, Lettre à Monsieur *** dans laquelle on discute divers points d’astronomie pratique et où l’on fait quelques remarques sur le Supplément au journal historique du Voyage à l’Équateur de M. de la C., Paris, 1754 ; La Condamine, Réponse de M*** à la Lettre de M. Bouguer sur divers points d’astronomie pratique et sur le supplément au Journal historique de M. de La Condamine, sl, [1754].

[4Archives de l’Académie des sciences, Dossiers de prix, carton I (1729-1781), dossier 1749-1751. La lettre, datée du 6 septembre 1750, est en réalité antérieure à la publication des pièces de la polémique avec La Condamine que je mentionne. Elle est intégralement transcrite sur une page de mon site sur Clairaut.

[5Ferreiro (Larrie D.), Ships and Science, MIT Press, 2007, p. 1. C’est d’ailleurs à la couverture de ce livre, représentant un navire au sommet d’une montagne, que je dois l’idée générale de ce billet.

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Pour citer cet article :

Olivier Courcelle — «Plus dure sera la chute» — Images des Mathématiques, CNRS, 2012

Commentaire sur l'article

  • Plus dure sera la chute

    le 1er décembre 2012 à 22:31, par Christine Huyghe

    Effectivement : à la fin du XVII, quand Pierre le Grand voudra moderniser la marine russe, c’est dans les chantiers navals néerlandais qu’il se rendra. Entretemps, un autre néerlandais, ayant passé beaucoup de temps en France, Christian Huyghens, aura inventé une horloge pour la marine, basée sur les propriétés tautochrones de la cycloide qui permet d’avoir une heure fiable.

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  • Plus dure sera la chute

    le 10 décembre 2012 à 11:40, par Olivier Courcelle

    Et Claude Gouanelle me signale que les vendeurs de graines utilisaient un « volet » sur les marchés, c’est-à-dire une surface plane qui leur permettait de trier les graines. Il nous en reste encore l’expression « trié sur le volet ». Ce qui est signalé par […] se lirait donc « volest[s] de 5v et 10v ». Reste à comprendre « 5v et 10v »... (La velte, qui mesure entre 7 et 8 litres, paraît un peu trop importante.)

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  • Plus dure sera la chute

    le 21 décembre 2012 à 11:05, par Olivier Courcelle

    Mais un autre lecteur (Rosa Buxen) propose de lire « rolest de 5s et 10s », ce qui signifierait que les pages du livre de Bouguer servaient à confectionner des rouleaux de pièces de 5 et 10 sols… Cette hypothèse, qui a le mérite d’expliquer entièrement l’expression mystère, est confortée par l’examen amical de Frédéric Petit et Jean-Daniel Candaux, deux spécialistes respectivement débauchés par Rémi Peyre et moi-même.

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    • Plus dure sera la chute

      le 21 décembre 2012 à 20:03, par Olivier Courcelle

      Et je m’aperçois que mon précédent commentaire a été rédigé un peu vite. Si nos spécialistes s’accordaient à lire aussi « rolest de 5s et 10s », ils avaient plutôt tendance à penser que l’auteur de la lettre cherchait à dire que les pages du livre de Bouguer servaient à envelopper (faire des rouleaux) des marchandises peu chères (5 sols et 10 sols).

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