Portrait croisé de deux mathématiciennes

Piste verte Le 20 mai 2014  - Ecrit par  Aurélien Alvarez Voir les commentaires

Un bel après-midi de dimanche de ce début de mois de mars très printanier, une pelouse fraîchement tondue au bord du Loiret, une petite fille et un petit garçon qui s’amusent dans le jardin et deux mathématiciennes pour nous faire part de leurs parcours et de leur métier au quotidien.

S’est terminé depuis peu dans les murs de l’IHP un trimestre thématique intitulé « Marches aléatoires et géométrie asymptotique des groupes » [1]. À tout hasard, vous trouverez le programme scientifique du semestre sur ce lien. Indira Chattterji, professeur à l’université d’Orléans, est l’une des organisatrices de ce semestre. Alors Indira, pourquoi avoir choisi cette thématique ?

JPEG - 8.8 ko


IC : En discutant avec Anna Erschler, on a eu envie d’organiser un trimestre IHP sur ce thème. On a intégré Laurent Saloff-Coste et Vadim Kaimanovich au projet, et finalement on a présenté notre projet à l’IHP. Le sujet nous a semblé plutôt prometteur et intéresser des gens venus d’horizons différents : théorie des groupes, marches aléatoires, algèbres d’opérateurs. Une belle occasion pour moi d’apprendre plus de probas. Une matière que j’aime bien, que je trouve intéressante mais que je ne connais pas encore suffisamment. Et à vrai dire, c’est un très gros succès ! Énormément de visiteurs en fait, c’est un gigantesque travail d’organisation... Les gens viennent des quatre coins du monde (avec bien sûr beaucoup de français pour des raisons évidentes). Beaucoup d’américains aussi. Pour quelques personnes, l’IHP prend en charge tous les frais de séjour et transport mais, pour la majorité, l’institut ne peut payer qu’une partie de ces frais. Il faut donc que les gens (et les organisateurs !) trouvent d’autres financements ailleurs pour compléter ce qu’on leur donne.

Maria Paula Gomez Aparicio est maître de conférences à l’université d’Orsay et a participé activement à ce semestre. Maria, peux-tu nous dire quelques mots sur l’ambiance et ton intérêt pour ce semestre ?

JPEG - 5.3 ko


MPG : Le trimestre a débuté au CIRM à Luminy par quelques cours thématiques. J’ai trouvé super cette école ; on a bien travaillé et j’ai beaucoup aimé la façon dont Indira a organisé les séances d’exercices. Si je participe à ce trimestre, c’est parce que j’avais envie d’apprendre de nouvelles maths par rapport aux sujets sur lesquels je travaille depuis un certain nombre d’années. Le trimestre est très vivant, on voit beaucoup de gens, on discute beaucoup. J’ai rencontré des gens qui s’intéressent aux actions sur les espaces de Banach, ce qui m’a donné quelques idées par rapport aux problèmes dans lesquels je suis plongée. J’organise une conférence en Chine au mois de juin avec un collègue et j’ai sauté sur l’occasion pour inviter quelques personnes de ce trimestre.

JPEG - 12.7 ko
Le CIRM
JPEG - 230.6 ko
Villa de Leyva, Colombie

Pouvez-vous nous présenter rapidement vos parcours universitaires ? Quand vous êtes-vous orientées vers les mathématiques, aviez-vous d’autres projets professionnels ?


MPG : Je ne me rappelle plus exactement quand j’ai décidé de commencer à faire sérieusement des maths mais j’ai toujours bien aimé cette matière. J’étais au lycée français de Bogotá, où le niveau était assez bon. Je me suis inscrite en maths à la fac en Colombie pour faire un métier différent, je crois, et l’idée de passer ma vie à étudier me plaisait beaucoup. Par ailleurs, je rêvais de vivre à Paris donc je me suis inscrite à l’université de Paris 7 pour faire une année de licence. Une fois arrivée là-bas, j’ai réalisé que c’était l’endroit idéal pour faire un doctorat ; je suis alors restée et j’ai terminé mes études à P7.

Même si le département de maths de Bogotá n’était pas très grand, les étudiants étaient fortement encouragés à aller plus loin ; on avait tous envie de faire une thèse. J’ai suivi un cours de Max Karoubi en DEA et après ça, c’était clair, il fallait que je trouve un directeur. Sur les conseils de Georges Skandalis, j’ai commencé à travailler avec Vincent Lafforgue qui avait donné un cours de KK-théorie à l’IHP que j’avais particulièrement apprécié. Mais je pense que ce qui fut l’élément déclencheur de toute cette aventure, c’est l’école d’été organisée par le CIMPA que j’avais suivie quand j’étais encore étudiante en Colombie.


IC : De mon côté, je voulais faire police criminelle à Lausanne. Mais il fallait s’inscrire à l’avance, c’était compliqué… Je me suis finalement inscrite en sociologie ! Je fus tellement terrorisée par le flou du cours et les 250 personnes dans l’auditoire que j’ai très rapidement décidé d’arrêter. Comme mon père est lui-même mathématicien, je me suis dit que les maths devaient être quelque chose d’important ! Et plutôt que de perdre encore mon temps, je me suis inscrite en maths.

Ça m’a paru relativement facile, petite classe, emploi du temps agréable. J’ai réussi la première année puis la deuxième, etc. J’ai fait un master puis une thèse, de manière un peu chaotique car j’ai fait une première année aux États-Unis qui ne m’a pas plu. Finalement je suis rentrée à Zurich, obsédée par la conjecture des idempotents. Marc Burger m’a suggéré de parler avec Alain Valette qui travaillait sur la conjecture de Baum-Connes [2]. Et du coup j’ai fait ma thèse avec eux deux. J’ai fait ensuite un post-doc à Cornell, puis un tenure-track à Ohio State, et là, la vie scientifique m’a plu.

Quelles sont selon vous les principales différences entre les systèmes universitaire suisse, américain, colombien et français ? Quels sont les points forts des uns par rapport aux autres ?


IC : En Suisse, le salaire d’un étudiant en thèse donne un bon niveau de vie. Après ça se gâte car il n’y a pas de vrai post-doc. Le salaire reste bon mais le statut n’évolue pas. Le système américain m’a paru très bien avec 3-4 années de post-doc (aujourd’hui malheureusement les gens font plusieurs post-docs) suivi d’un tenure-track une grande liberté de travail en post-doc (contrairement à la Suisse où tu bosses pour un prof) au sein d’une équipe avec d’autres jeunes. En France le fait qu’il y ait surtout des postes permanents donne une bonne ambiance finalement. Quand j’étais post-doc aux États-Unis et que je rentrais en Suisse, c’était très déprimant d’entendre les suisses et les allemands passer leur temps à se demander comment trouver un poste. Mais cette déprime, les jeunes ne l’ont pas trop en France, ils l’ont plus tard lorsqu’ils ont du mal à passer de maître de conférences à professeur, et probablement un ou deux ans après la thèse alors qu’ils attendent un poste de maître de conférences ou chargé de recherche.


MPG : Ce qui m’a séduit en France, c’est que c’est un pays où on fait vraiment de la recherche en maths. La fac offre plein de possibilités mais il faut être motivé pour les saisir. Quand je suis arrivée à P7, certains étudiants m’ont fait une impression bizarre et ne savaient manifestement pas pourquoi ils étaient là. On a des profs qui sont des chercheurs de très haut niveau mais la plupart des étudiants ne sont pas au courant, ou ça ne les intéresse pas. Le risque d’arriver trop tôt à la fac est de perdre la motivation. C’est à partir du DEA qu’on retrouve tous les normaliens avec les quelques autres étudiants ayant suivi tout le cursus à la fac : l’émulation est alors bien réelle et ça change tout. La plus grande différence est l’existence de ce double système qui n’existe pas ailleurs.

Comment selon vous pourrait-on faire bouger les choses quant au nombre très faible de femmes en mathématiques ? Est-ce une situation pesante dans votre travail au quotidien ?

GIF - 55.8 ko


IC : En Inde, j’ai été invitée à donner un exposé dans une conférence organisée par l’Indian National Science Academy. Dans la session « Women in sciences », j’ai parlé du plafond de verre en donnant quelques chiffres [3]. On m’a alors demandé : « que fait votre gouvernement » ? Je n’ai pas pu répondre : je ne connais pas d’exemples où le gouvernement français dépense de l’argent pour faire bouger les choses de manière concrète. En Inde, vous avez droit à deux ans de congé parental pour les femmes pour chaque enfant et il y a des bourses pour les femmes qui suivent leur mari. Les enjeux en Inde sont très différents (notamment à cause de l’illettrisme des femmes qui est un vrai enjeu économique). Si on augmente le nombre de femmes en sciences, ça tire mécaniquement toutes les femmes vers le haut si je puis dire. Et là-bas, l’éducation des femmes, c’est aussi celle de leurs enfants. En France, il n’y a pas un vrai enjeu économique à avoir plus de femmes scientifiques.

Un truc à faire très concret pour lutter contre le plafond de verre : faire passer N femmes et N hommes (pour éviter les jalousies et discréditer les femmes) de maîtres de conférences à professeurs, sur dossier, en promotion locale par un organisme national. Pour N=30, ça monterait le 7% affiché de femmes en mathématiques fondamentales [4] à presque 13%, ce serait un bon début. Mais ça coûte des sous et je ne sais pas si le gouvernement est prêt à faire ce genre d’investissement.

Dans la vie quotidienne d’une mathématicienne, ce qui est pesant au final, c’est de me retrouver très souvent à devoir discuter de la question des femmes avec des gens qui n’y ont pas du tout réfléchi et qui ont des idées toutes faites sur le sujet. Ce ne sont pas toujours des discussions agréables. Être une minorité et devoir toujours parler des problèmes de minorité, c’est la double peine...

Maria, pourrais-tu nous dire quelques mots sur tes premières années après ton recrutement à l’université d’Orsay ?


MPG : Quand j’ai été recrutée, j’ai eu un peu de mal à me faire une place, voire même, comment continuer à faire des maths. J’ai trouvé ce moment difficile, peut-être parce que je ne me sentais pas assez sûre de moi. Être recrutée tôt après la thèse dans un laboratoire où on apporte une nouvelle thématique, ce n’est pas forcément simple et se retrouver soudainement face à son travail sans un mentor régulier peut être assez dur. J’avais un projet de recherche faisable, j’avais mes maths à faire, mais j’avais besoin d’être conseillée sur les aspects pratiques : par exemple j’avais le sentiment que les délégations étaient réservées aux gens très forts... D’où quelque part l’impression d’être isolée. C’est sans doute le contre-coup d’avoir un poste jeune ; on a encore besoin de faire partie d’une équipe de recherche, le temps de devenir réellement indépendant et pouvoir créer sa propre équipe. Mais Orsay est un endroit très stimulant, ce qui est aussi très motivant ; dans ce sens, j’ai beaucoup de chance et je pense avoir trouvé ma place maintenant. J’ai aussi reçu un financement important lors d’un appel à projet appelé « Attractivité », destiné aux gens recrutés sur une nouvelle thématique à Paris-Sud. Je l’ai utilisé pour organiser une rencontre sur la conjecture de Baum-Connes et le principe d’Oka ; c’était la deuxième année après mon arrivée à Orsay et c’était très bien !

Indira, tu viens de passer une année universitaire en Inde. Quelles étaient tes motivations pour un tel projet ? Que retires-tu de cette expérience ?


IC : J’avais envie de vivre une année en Inde, de voir de plus près la vie académique là-bas. Je connaissais Riddhi Shah au département de maths de JNU (université plutôt connue pour les humanités) et elle a pu m’inviter pendant un an avec logement sur le campus. Ça a été une année passionnante avec de bonnes conditions de travail.

Bien sûr cette expérience d’un an ne va pas changer énormément mon quotidien en France, mais ça m’a permis de me rappeler à quel point les maths sont quelque chose de culturel. Quand tu donnes un exposé, les questions que les gens posent sont très différentes. En Suisse, quand je faisais ma thèse, si je disais « je fais tel truc parce que ça fait avancer Baum-Connes », alors les gens étaient contents sans comprendre de quoi je parlais. Là-bas, c’est différent. Riddhi se pose des questions sur les groupes non discrets que je ne me pose jamais car j’ai tendance à penser que les groupes sont soit discrets, soit de Lie...

Que bouquinez-vous en ce moment ?

JPEG - 26.7 ko


IC : Pour faire suite à ce qu’on disait, j’ai lu récemment Lilavati’s daughters : des témoignages de femmes scientifiques indiennes. Mais en ce moment je lis plutôt des romans policiers... quand je ne lis pas des maths bien sûr !


MPG : Et moi des trucs sur les pédagogies alternatives ou comment bien communiquer avec ses enfants ! Mais plus sérieusement si j’avais un livre à conseiller, ce serait un livre qui m’a été recommandé par Indira : Whistling Vivaldi : How stereotypes affect us and what we can do de Claude M. Steele, psychologue social. Je pense que toutes les femmes qui travaillent dans le monde académique devraient le lire, ça fait un bien fou.

JPEG - 207.5 ko
Post-scriptum :

Un grand merci de l’auteur et de la rédaction d’Images des mathématiques à Sylvain Courte et Robin Jamet qui ont relu une première version de cet article. Ainsi qu’à François Labourie pour la photo bucolique en fin d’article.

Article édité par Bertrand Rémy

Notes

[1N’hésitez pas à taper « marches aléatoires » ou « géométrie des groupes » dans le moteur de recherche du site pour lire ou relire plein d’articles sur ces thématiques.

[2NDLR. qui implique la conjecture des idempotents...

[3NDLR. On pourra lire également cet article à propos du métier de mathématicienne.

[4Voir par exemple le site Femmes et mathématiques pour des statistiques.

Partager cet article

Pour citer cet article :

Aurélien Alvarez — «Portrait croisé de deux mathématiciennes» — Images des Mathématiques, CNRS, 2014

Commentaire sur l'article

Laisser un commentaire

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.

Connexions’inscriremot de passe oublié ?

Suivre IDM