Promouvoir les maths dans l’Afrique du Sud de Mandela

Piste verte 24 mai 2014  - Ecrit par  Jean-Philippe Uzan Voir les commentaires

Ailleurs, ce mois-ci, c’est l’hémisphère sud, l’Afrique... mais aussi un ailleurs social.

L’université de Cape Town propose de nombreuses activités aux collégiens et lycéens afin de promouvoir les mathématiques auprès de tous.

Université du Cap, Afrique du Sud, le 10 avril 2014.

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Le Jameson Hall de l’université du Cap, sous l’oeil de Devil’s peak.

Ce matin, comme tous les matins depuis trois semaines, je rejoins le département de mathématiques et mathématiques appliquées de l’université du Cap. Le trajet depuis la gare de Rondebosch est un peu raide, mais la ballade est belle. Surtout quand, comme aujourd’hui, il fait un temps merveilleux. L’université, d’allure très anglaise, se détache sur les flancs luxuriants de Table Mountain.

Quelque chose ne colle pourtant pas ce matin. Les étudiants semblent avoir été métamorphosés. Plus de tongs et de vêtements légers. A y regarder de plus près, ils ont même rajeuni. On se croirait étrangement plongé dans l’univers de Harry Potter. L’université fourmille de jeunes adolescents en uniforme (collection de photos).

Ces collégiens et lycéens sont là pour participer à la UCT maths competition [1]. Chaque année, l’université du Cap organise en effet une gigantesque compétition de mathématiques. Cet événement (page en anglais), créé en 1977, est ouvert à toutes les écoles de la province, le Western Cape. Chaque année, au mois d’avril, plus de 8000 élèves, représentant environ 150 lycées, se retrouvent sur le campus de l’université. L’épreuve est réservée aux élèves des grades 8 à 12 (quatrième à terminale). Pour vous rendre compte du niveau de l’épreuve, vous pouvez consulter quelques sujets (page en anglais). Et si cela vous semble trop facile, lisez le sujet en afrikaans. La petite vidéo (en anglais) vous donnera une idée de l’ambiance.

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Le spectacle est assez saisissant car chaque école a son uniforme avec ses couleurs et son blason. Toutes ? Non, car une poignée d’irréductibles résiste, les fiers représentants de l’Ecole Française du Cap, tradition nationale obligeant. Autant dire que tous les amphithéâtres, toutes les salles de cours, sont réquisitionnés pour l’événement, et une grande partie des professeurs pour la correction. Certaines écoles sont soutenues par des petites entreprises locales, par exemple pour financer le transport des enfants.

Le but de cette compétition est tout d’abord de promouvoir les mathématiques dans les écoles de la province, en essayant de montrer que c’est une discipline accessible à tous. L’université édite aussi le Mathematical Digest (page en anglais), un trimestriel piloté par John Webb contenant des jeux, des problèmes à destination des lycéens. Il est distribué dans les écoles d’Afrique du Sud, Zimbabwe, Botswana, Namibie, Malawi, Lesotho et Swaziland. A chaque édition, de nombreux prix (livres, calculatrices, jeux,...) sont à gagner par ceux capables de résoudre certains problèmes.

Pour l’université, cette compétition permet de repérer des enfants brillants et de les suivre afin qu’ils puissent accéder à des études supérieures. Mais surtout, cela permet de faire venir sur le campus des enfants qui n’y ont jamais mis les pieds, pour la plupart des enfants qui ont grandi dans les townships et pour qui faire des études universitaires reste inimaginable.

L’Apartheid a pourtant été aboli il y presque 25 ans, le 30 juin 1991. Depuis, tous les emplois, toutes les formations sont en principe accessibles à tous. Cependant de nombreuses inégalités persistent dans l’accessibilité aux études. Pour les enfants nés des townships la lecture et l’éducation ne sont pas des choses évidentes. Des barrières matérielles et psychologiques existent et la plupart d’entre eux ne peuvent pas concevoir que certaines études leur sont ouvertes. John Webb, qui organise la compétition depuis 1980, année où l’université a repris l’événement, se rappelle que sous l’Apartheid les visites et échanges entre écoles blanches et noires étaient interdits. Le fait que l’université organise la compétition a permis à tous de participer.

Depuis 15 ans j’ai la chance de collaborer avec des chercheurs du département de mathématiques et de mathématiques appliquées de l’université du Cap [2]. J’ai vécu deux ans dans cette ville et rencontré beaucoup de gens s’impliquant dans l’éducation et avec qui j’ai pu initier des projets de diffusion des connaissances. Tout cela est très motivant et m’a permis de rencontrer des enfants, des enseignants dans des quartiers dans lesquels tous les guides touristiques vous déconseillent d’aller. Et pourtant, c’est une des composantes importantes de l’Afrique du Sud.

Cet effort pour l’éducation commence dès le plus jeune âge et en particulier par la lecture. L’Afrique du Sud a 11 langues officielles, parmi lesquelles l’anglais, l’afrikaans ou le xhosa, une des fameuses langues à clic [3]. Un enfant né dans un township du Cap commencera l’école par 3 ans d’enseignement en xhosa avec bien sûr des cours d’anglais. Puis, à lentrée en grade 4, l’enseignement bascule complètement en anglais, sans transition. Le niveau d’illettrisme est très haut et il n’y a presque aucune tradition de la lecture. Ceci induit un fort taux d’échec pour ces enfants. En 2011, seulement 48% des enfants se sont présentés à l’examen à l’issue du grade 12, l’équivalent du baccalauréat.

Nal’ibali (page en anglais) est une association visant à promouvoir la lecture et le bilinguisme, ainsi que l’organisation de Reading clubs (page en anglais). Il en existe actuellement plus de 400 à travers tout le pays. La recette est presque invariable. On se retrouve un samedi matin dans une école. Les enfants arrivent en ordre dispersé, s’ils veulent venir. Quelques adultes viennent aussi. Avant toute chose, il faut chanter et danser. Comment commencer une bonne journée autrement ? Un intervenant présente ensuite une histoire, il la lit, la mime, pose des questions. Elle est traduite en xhosa (ou en anglais) et utilisée comme base pour des activités d’écriture ou de dessin, suivant le niveau et l’âge des enfants. Pour finir, tout le monde partage une collation. Avec le succès de la formule, l’association s’est lancée dans la traduction de nombreux livres pour enfants. Chaque semaine, plusieurs journaux proposent une double page contenant des histoires et des activités dans différentes langues.

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Reading club dans l’école de Langa. Avant la lecture, il faut danser et chanter.
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Séance de lecture dans une école de Langa, proche du Cap.

Ceci n’est qu’un exemple d’initiatives. Il en existe de nombreuses autres, comme l’association Amy Biehl (page en anglais) dont le but est de donner accès à l’art et la culture aux enfants des townships. L’histoire de cette fondation est aussi intimement liée avec l’histoire de l’Afrique du Sud et la politique de « Truth and reconciliation ». Le mieux est que je vous laisse regarder la vidéo (en anglais) racontant la genèse de cette association.

Comme nous sommes au pays du rugby et que certains professeurs, émérites certes, ne manquent pas d’humour, finissons par ce qui pourrait sembler n’être qu’une plaisanterie. Cela commença indéniablement par une plaisanterie.

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Les professeurs John Webb et George Ellis tenant la coupe Webb-Ellis.

Lors de la coupe du monde de rugby 2007, alors que les Springboks soulevaient la coupe Webb-Ellis [4], deux professeurs du département, se dirent que si le rugby pouvait avoir une coupe Webb-Ellis, alors pourquoi pas les mathématiques. Comme le rappelle George Ellis, « nous étions les bonnes personnes pour créer cette coupe ». George Ellis et John Webb s’amusèrent ainsi à créer le trophée de mathématiques Webb-Ellis remis chaque année à l’étudiant de première année ayant les meilleurs résultats. Le trophée est une coupe en argent sur laquelle est gravé le nom du gagnant. Elle est exposée dans le département et une réplique miniature est offerte au vainqueur.

Que ne ferions-nous pas pour promouvoir les mathématiques et la science ?

Post-scriptum :

L’auteur et la rédaction d’Images des mathématiques remercient les relecteurs Christophe Boilley et Thierry Montell pour leur aide à améliorer une première version de cet article.

Article édité par Michèle Audin

Notes

[1la compétition de mathématiques de l’Université de Cape Town

[2Pour ceux qui aiment les statistiques, ce département compte 35 chercheurs dont 7 non-blancs (hommes) et 8 femmes. Voir le trombinoscope.

[3En xhosa, le x, le c et le q se prononcent d’un claquement sonore de la langue appelé clic. Voir cette petite vidéo (en anglais) pour la façon de prononcer ces lettres.

[4William Webb Ellis (1806-1872) serait l’inventeur britannique du rugby moderne. On peut lire sur sa tombe William Webb Ellis, who with a fine disregard for the rules of football as played in his time, first took the ball in his arms and ran with it, thus originating the distinctive feature of the rugby game (William Webb Ellis, avec un parfait mépris pour les règles du football tel que joué à son époque, a le premier pris le ballon dans les bras et couru avec, créant ainsi le caractère distinctif du rugby). Les historiens considèrent qu’il s’agit d’une légende.

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Pour citer cet article :

Jean-Philippe Uzan — «Promouvoir les maths dans l’Afrique du Sud de Mandela» — Images des Mathématiques, CNRS, 2014

Crédits image :

Image à la une - La photo à la une et les photos 1, 3 et 4 sont dues à l’auteur.
La photo 2 est issue de la compétition 2012 : https://plus.google.com/photos/109780093148709440829/albums/5755454977888125137?banner=pwa
La photo 5 est issue de l’article Maths Profs play ball to launch trophy, http://www.science.uct.ac.za/news/archives/?id=6856&t=dn
Merci de citer leur source si vous les utilisez.
img_11910 - https://www.flickr.com/photos/universityofcapetown/7087273967/in/set-72157629473834218
img_11909 - Jean-Philippe Uzan
img_11907 - Jean-Philippe Uzan
img_11908 - Jean-Philippe Uzan
img_11911 - http://www.uct.ac.za/dailynews/archives/?id=6856

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