Quelques années de bibliothéconomie au service des mathématiques : 1979-2009

Autoportrait d’un bibliothécaire

Piste verte Le 20 mai 2009  - Ecrit par  Bernard Dudez Voir les commentaires

Comment je suis devenu responsable d’une bibliothèque de mathématiques ? Pas par amour
pour les maths, avec lesquelles j’étais fâché depuis ma petite enfance !

Par amour pour les livres, en partie. Je suis un grand lecteur, le livre a toujours été
pour moi une passion.

Je n’avais aucune expérience professionnelle, lorsque, il y a une trentaine d’années,
j’ai épousé une Genevoise qui avait un travail en Suisse, il me restait à en trouver
un. Je faisais des études de droit à Lyon [1], mais auparavant, interne au Lycée La Martinière à Lyon, j’avais
été membre d’une branche « Économie », un peu isolé au milieu de scientifiques,
futurs chimistes et biologistes, que j’appréciais beaucoup. Afin de relier ces deux
univers, le livre et la science, je me suis présenté pour occuper un poste d’employé
à la bibliothèque de l’Observatoire de l’Université de Genève, et ensuite à la
bibliothèque de la Section de mathématiques.

Entre temps, et en même temps que je travaillais, j’avais passé, d’abord un diplôme de
bibliothécaire et, plus tard, autour de la quarantaine, un Certificat de spécialisation
en Information documentaire à l’Université de Genève. Dans l’intervalle, j’avais été
choisi pour assumer la responsabilité de la bibliothèque de la Section de
mathématiques.

Heureusement, les mathématiciens aiment les livres autant que moi. Les vieux livres,
aussi. Ils les gardent précieusement, contrairement à d’autres spécialités
scientifiques. Une chance pour moi, professionnellement et humainement, de vivre une
belle expérience au service d’une communauté que j’apprécie depuis longtemps, et tout
cela dans un environnement technologique en perpétuelle évolution. Les quelques lignes
qui suivent sont un témoignage de cette évolution (révolution), et aussi un plaidoyer
pour que la bibliothèque virtuelle ne fasse pas disparaître l’espace bibliothèque,
lieu de référence et de rencontres, indispensable aux mathématiciens.

1979

Une machine à écrire mécanique, la frappe hésitante des touches sur un stencil, une interruption précédée de quelques jurons, un coup de pinceau de liquide rouge pour boucher la marque de la faute sur le stencil, puis une frappe encore plus prudente, un soupir de soulagement après éjection du stencil de la machine. Une machine à écrire mécanique, la frappe hésitante des touches sur un stencil, etc. [2]

Après quelques jours de ce régime… l’épreuve de la reproduction des fiches de catalogue une fois par mois. Une machine, encore. D’abord, blouse de travail obligatoire ; ensuite dépose des stencils sur le rouleau d’impression. Encrage de la précieuse feuille, impression d’autant de fiches que nécessaire, une dizaine parfois… et là un mathématicien surgit et vous demande, entre deux nouvelles taches d’encre sur la blouse, la raison de l’absence au rayon du livre dont il avait justement besoin. (Vous savez, celui avec la couverture bleue à environ un mètre de distance du début du rayon !). Toutes les chances sont réunies pour obtenir une réponse maîtrisée et cordiale du bibliothécaire à son mathématicien de passage. Vous avez la cote du livre, s’il vous plaît ? Non, alors, allons au catalogue. Quel nom d’auteur ? Avec un t ou deux t ? Ah voilà. Allons au fichier de prêt. L’ouvrage reviendra peut-être tel jour ! Tout dépendra de la bonne volonté du lecteur et de la rapidité du courrier postal envoyé une fois par semaine. Sourires toujours maîtrisés… retour aux stencils.
Reste à intercaler les fiches dans le catalogue, tâche fastidieuse, et obligatoirement vérifiée par un(e) collègue. Classification et vérification à effectuer en l’absence de toute contrainte, avec les idées claires, tant cette tâche nécessite une grande précision.

2009

Un écran. Un clavier. Le même bibliothécaire devenu un spécialiste de l’information documentaire, tape avec dextérité sur son clavier. Une erreur ! Rien de grave, retour en arrière, correction en un dixième de seconde, on continue à décrire l’ouvrage en quelques minutes. Appui sur une touche, envoi de l’information au serveur distant de 120 km, affichage de l’information en un dixième de seconde sur le catalogue à destination du public.
Le même mathématicien se présente. Il active un des ordinateurs à sa disposition pour consulter le catalogue de la bibliothèque. Il peut savoir si l’ouvrage est emprunté et quand cet ouvrage est susceptible de revenir ; il peut le réserver en ligne directement.
Le spécialiste de l’information documentaire ne porte plus de blouse, et il n’a plus besoin de maîtriser son sourire, qui lui vient naturellement. Il ne lui reste plus qu’à expliquer à son interlocuteur, peut-être pas pour la première fois, comment utiliser le catalogue (c’est pas simple, ça change tout le temps, vous savez !). Mais là, plus besoin de s’énerver, la patience vient avec la maturité. Pensez donc, la barbe du spécialiste a blanchi, tout comme celle de son compagnon de longue date.

Les deux partenaires sont les mêmes, mais une révolution technologique est passée par là.

Bientôt, chacun partira de son côté prendre une retraite bien méritée. En fait, l’un des deux seulement.
Le mathématicien, lui, continuera à venir à la bibliothèque de son ancien Institut et demandera l’aide d’un nouveau et jeune spécialiste de l’information documentaire. Lequel, lui expliquera sûrement des choses étonnantes, inconnues de lui jusque là, pour obtenir ce qu’il recherche.
L’ex-bibliothécaire, ex-spécialiste de l’information documentaire ira pêcher une nourriture spirituelle d’un autre type, dans un « Public Reading and Learning Center », où la personne préposée à l’accueil tendra à son client un appareil électronique de petit format sur lequel il aura chargé le texte intégral du roman convoité.

Bref, la révolution continuera.

Le cas de Genève

En trente ans, la collection des livres et revues de mathématiques à l’Université de Genève, a été multipliée par trois. Tous les 10 ans, il a fallu chasser de leurs bureaux quelques malheureux mathématiciens, pour y entreposer livres et fascicules de revue et avancer de quelques mètres la porte de la bibliothèque dans le couloir central de l’Institut. La plaisanterie consistait à prévoir la date de la phagocytose complète de l’étage par la documentation. Il y a peu, l’extension de la bibliothèque est arrivée à son maximum possible. Presque la moitié de l’étage. Heureusement, la révolution électronique favorisera l’apport de documentation sans avoir le besoin absolu d’une archive papier et donc de place supplémentaire.

Les premiers ordinateurs ont été introduits à la bibliothèque vers 1985. A cette glorieuse époque, les bibliothécaires ont été des pionniers de l’informatique avec quelques professeurs volontaires, au bénéfice de tout l’Institut. Pas un jour sans un problème matériel ou logiciel à résoudre. Une de nos tâches a été d’accompagner la formation des enseignants-chercheurs à la manipulation des machines et des logiciels. Pour trouver un livre, il fallait utiliser à la fois les vieux catalogues sur papier et les écrans. Difficile d’expliquer la chose. Au bout de 15 ans, les catalogues papier sont devenus enfin des objets reléguables au Musée de la bibliothèque. En 1990, les balbutiements de l’Internet sont venus s’ajouter au rayon des nouveautés. Le partage de l’information à grande vitesse et à l’échelle planétaire est né.

Quant aux autres outils de recherche bibliographique, que de changements ! Consulter les mètres de fascicules de Zentralblatt für Mathematik, ou des Mathematical Reviews, avait, certes, du charme [3]. Se plonger dans des index alphabétiques ou des index-matières bien épais, quelle joie ! Mais avouons qu’il est plus facile de s’en sortir avec les versions électroniques de ces mêmes bibliographies.

La bibliothèque académique d’aujourd’hui et de demain

Il semblerait qu’il ne suffise pas de tomber dans la marmite informatique dès le plus jeune âge, pour trouver de l’information. Google ne résout pas tout. Pour les étudiants de maintenant, il y aurait le monde de l’information immédiate (celui de l’Internet, donc l’actuel), et le monde des bibliothèques (celui des livres, l’ancien). Fausse idée. Les deux mondes s’emboîtent, se mêlent et se complètent. Dans les milieux scientifiques, l’un ne va pas sans l’autre. L’Internet autorise l’accès généralisé à une multitude d’outils spécialisés, tels nos catalogues de bibliothèques, ou aux bibliographies, dictionnaires et encyclopédies sous forme numérique, ou à des listes de revues offrant le texte intégral des articles, parfois au livre numérisé. Beaucoup de ces ressources sont fort chères et ne sont disponibles que sur le site de l’Université. Les bibliothécaires ont encore de beaux jours devant eux à présenter aux mathématiciens une information numérique structurée, et adaptée à leurs besoins. Le pas de porte d’une bibliothèque une fois franchi, il reste toujours à comprendre, comment la documentation imprimée est présentée. Laquelle n’est plus qu’une facette d’une offre multiple, qu’il faut expliquer.

L’avenir d’une bibliothèque d’un Institut universitaire devrait se concevoir comme le lieu privilégié d’une rencontre entre tous ses usagers, étudiants, enseignants, grand public et bibliothécaires afin de partager la connaissance et ses différents types de support. Cette mission de rencontre et de partage existait déjà en 1979 ; elle doit être simplement aménagée différemment en 2009. Le bibliothécaire d’aujourd’hui doit aller au devant de ses usagers afin d’éviter que ces derniers ne se noient dans un flot d’information numérique aisément disponible depuis n’importe où. Il peut utiliser lui-même les outils numériques comme les wikis, les blogs, le site internet de sa bibliothèque, et même des réseaux sociaux comme Facebook. Il doit surtout expliquer que l’espace physique de la bibliothèque est le lieu le plus adéquat pour l’étude et la rencontre ; le lieu le plus adéquat pour obtenir une aide ciblée et personnalisée. Ce lieu doit donc évoluer dans sa présentation, et prévoir des espaces de discussion, tout comme des espaces de tranquillité.

Alors, mathématiciens et mathématiciennes d’aujourd’hui, essayez de vous imaginer l’époque de la machine à écrire mécanique dans un Institut universitaire. Il fallait ajouter du temps au temps, pour trouver, emprunter, comprendre, communiquer. Une lenteur, que les « anciens » peuvent ressentir avec une certaine nostalgie ou avec amusement.

Article édité par Michèle Audin

Notes

[1Je suis français, je vivais dans la
région lyonnaise depuis mon adolescence.

[2Le stencil était une feuille spéciale, « papier » fin et résistant, dans lequel la machine à écrire faisait des trous. Sur la ronéo, le stencil devenait une sorte de pochoir, le cylindre tournait, l’encre passait par les trous et imprimait les feuilles de papier. Lors de la frappe du stencil, la seule solution pour corriger une erreur était de boucher le trou. On utilisait un liquide (rouge) du genre vernis à ongles.

[3Zentralblatt für Mathematik et Mathematical Reviews sont les deux journaux de « références » utilisés par les mathématiciens : on y trouve des analyses des articles parus dans les journaux spécialisés, regroupés par thèmes. Aujourd’hui, l’on utilise surtout les versions « en ligne » de ces journaux, la recherche bibliographique, par mots-clefs par exemple, est beaucoup plus facile !

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Pour citer cet article :

Bernard Dudez — «Quelques années de bibliothéconomie au service des mathématiques : 1979-2009» — Images des Mathématiques, CNRS, 2009

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