Revue de presse décembre 2013

Le 1er janvier 2014  - Ecrit par  L’équipe Actualités Voir les commentaires (3)

Et voilà, une de plus de passée. 2013 a vu foisonner les événements mathématiques : à l’UNESCO, dans les kiosques à journaux, à la radio, … et même au cinéma. 2014 nous promet un biopic sur Alan Turing et une nouvelle moisson de médailles Fields. En attendant et en marge des grimaces PISA, on apprend qu’un diplôme universitaire de mathématiques est une assurance contre le chômage. Si ça ne donne pas des idées, on n’y comprend plus rien.
Bonne lecture et vive 2014 !

Star système

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Bientôt Alan Turing à l’écran

Enfin ! C’est annoncé dans Paris Match : « un film — “The Imitation Game” — retraçant sa vie va bientôt voir le jour en 2014 avec Benedict Cumberbatch et Keira Knightley » — en voici les premières photos sur Cinemovies. Mais là n’est pas le scoop. La veille de Noël, la reine d’Angleterre (le dernier chef d’Etat en poste à avoir connu et participé à la Seconde Guerre mondiale) a gracié Alan Turing. Le “10 Downing street” avait déjà demandé officiellement
pardon en 2009 mais la condamnation prononcée en 1952 n’était pas effacée. Les
médias se sont immédiatement fait l’écho de l’événement et ont rendu, en passant, un nouvel hommage appuyé au grand mathématicien. « En décryptant les codes secrets allemands, Alan Turing a contribué à la victoire
contre les nazis », écrit Le Parisien. « Certains historiens estiment que ce coup de génie a précipité la chute de Hitler, qui autrement aurait pu tenir un ou deux ans de plus », affirme Le Temps. « Le mathématicien britannique Alan Turing, qui a joué un rôle décisif pour briser les codes nazis, s’est vu accorder la grâce royale mardi à titre posthume, plus de 60 ans après sa condamnation pour homosexualité. » De son côté, le Monde Informatique rappelle qu’« il y a deux ans [1], 7 000 personnes avaient signé une e-pétition pour demander la réhabilitation du mathématicien ». « Timing parfait pour Noël, ou hommage un peu tardif ? », s’interroge Gala, qui poursuit en écrivant « Mieux vaut tard que jamais... L’homosexualité a cessé d’être illégale en Angleterre en 1967, et seules quatre grâces de ce type, le “pardon royal”, ont été accordées depuis 1945 ».

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Stanislas Dehaene

Autre star, bien vivante, Stanislas Dehaene est l’invité des médias après son grand prix Inserm 2013. Spécialiste du fonctionnement du cerveau après une formation initiale en mathématiques à l’École Normale Supérieure, c’est au Collège de France où il est professeur qu’il a reçu ce prix le 2 décembre. La cérémonie était animée par Mathieu Vidard, en présence de la ministre Geneviève Fioraso [2]. L’article du Point brosse son portrait et relate que le petit Stanislas a décidé d’être chercheur le jour où son père, lui-même chercheur en médecine, lui a dit que le terme de chercheur remplaçait celui d’inventeur, « un métier fantasmé qui [l]’obnubilait depuis toujours ». Dans un entretien au Monde, on apprend, entre autres, que le cerveau est pré-organisé pour la lecture. Un thème également abordé avec Mathieu Vidard lors de l’émission La tête au carré du 12 décembre sur
France Inter et qui a suscité un nombre impressionnant de commentaires enflammés. Il s’avère en tous cas que de plus en plus de mathématiciens travaillent dans les neurosciences cognitives. Avis aux amateurs...

Le buzz continue avec le livre de Masha Gessen Dans la tête d’un génie, biographie de la star malgré lui Grigori Perelman : Masha Gessen était l’invitée de La tête au carré sur France Inter le 9 décembre. Un auditeur fait le rapprochement avec Alexandre Grothendieck et se demande « pourquoi des éminences si remarquables en viennent un jour à cesser toute vie productive et sociale ». Pour en savoir plus sur Grothendieck, on ne peut que lui conseiller cet article.

Et puis le film documentaire Comment j’ai détesté les maths d’Olivier Peyon fait toujours parler de lui et de ses stars. Cédric Villani poursuit sa promotion, il était l’invité de 19 h 15 sur France Info. Sous le slogan « le talent mathématique n’est pas inné », il confirme qu’écrire des démonstrations n’est pas une activité naturelle. Mais il n’est pas le seul protagoniste à faire le tour des médias. On a pu écouter François Sauvageot sur RTS, le voir
sur France 2 et dans Ouest France « avec sa longue chevelure brune et sa barbe épaisse, son air de druide ou de Viking »... Sur Mediapart, Laura Tuffery se montre emballée par le film. Cependant, la blogosphère propose quelques points de vue moins consensuels. On pourra lire par exemple un billet sur Presque partout, blog de Stéphanie Messal et Florian Caullery, doctorants respectivement en anthropologie et en arithmétique, et un autre de Valérie Berthé et Aline Bonami sur
femmes & mathématiques,
qui « répond au profond étonnement de collègues enseignant en lycée devant l’absence de mathématiciennes dans le film ».

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Laure Saint-Raymond

Le 10 décembre, la mathématicienne Laure Saint-Raymond et les mathématiciens Jean-François Le Gall et Cédric Villani ont été élus à l’Académie des sciences. De qui donc la presse a-t-elle parlé ? C’est à lire dans Le Figaro. On le retrouve interrogé par les élèves du lycée français de Bruxelles dans Philosophie magazine, et cité par Sonia Rykiel pour « son talent fou » dans La Voix du Nord.

Lyonnais de naissance et star des mathématiques, Jean-Pierre Bourguignon a été nommé à la tête du Conseil européen de la recherche (ERC). Le blog de Sylvestre Huet dans Libération s’en fait l’écho et rappelle que le nouveau président de l’ERC n’a jamais caché qu’il préconisait le maintien d’importants financements aux laboratoires comme structures opérationnelles de la recherche, sans pour autant se priver de recettes complémentaires.

Comment devenir star à la place des stars ? Voici ce que proposent l’homme d’affaire russe Iouri Milner et le père d’un « réseau social » en vogue, Mark Zuckerberg : rien moins qu’un prix de 3 millions de dollars. La Voix de la Russie nous informe que les premiers lauréats seront nommés en 2014. Encore quelques jours pour démontrer votre conjecture préférée !

Planète math

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La bille bleue

Comme vous le savez sans doute maintenant, l’année 2013 était consacrée aux « mathématiques de la planète terre ». Le site Techno-Science.net dresse le bilan de cette initiative, qui a « mis en lumière l’importance de la coopération multidisciplinaire internationale et encouragé les mathématiciens et les géoscientifiques à travailler ensemble pour percer les mystères de la Terre », et annonce que le programme continue en 2014 : il « conservera son nom », avec « les mêmes objectifs : déterminer les questions fondamentales de recherche concernant la planète Terre et sensibiliser le grand public ».
Peut-être inspiré par ce programme, comme nous l’apprend le Nouvel Observateur, des « mathématiciens-chercheurs de Strasbourg » ont publié un « Calendrier mathématique 2014 », et « entendent notamment dépoussiérer l’image d’une discipline souvent réputée austère, affirmant avec humour vouloir présenter les mathématiques de façon ludique et promouvoir la pensée créative ».

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De quoi muscler son cerveau

Selon « Ana Rechtman, mathématicienne à l’Université de Strasbourg », les math. sont « un moyen de s’entraîner et de muscler le cerveau » [3]. Un peu moins ambitieux et néanmoins plutôt original, sur le site radioactu.com, on apprend que la radio nantaise Radio Prun’ a mis en place en décembre 2013 un calendrier de l’avent mathématique, et que « chaque jour, les auditeurs et les internautes pourront se creuser les méninges sur une énigme de mathématiques ou de logique ». Pour ceux qui trouveront les réponses, « pas de chocolats à gagner mais de nombreux livres ».

Les plus jeunes ont aussi des occasions de faire chauffer leur matière grise. Le Midi libre décrit un concours de jeux mathématiques, où des élèves d’école maternelle du Gard ont réalisé « trois jeux à la fois mathématiques, sociétaux et solidaires basés sur la stratégie en collaboration destinée à résoudre ensemble un problème en unissant leurs efforts, plutôt que de se concurrencer ». De son côté, la Voix du Nord présente un rallye mathématique pour collégiens et élèves de CM2, « autour d’épreuves basées sur la logique mathématique ». À Dijon, le Bien public annonce la « Semaine des mathématiques, qui se déroulera du 17 au 22 mars 2014 ». Dans cette perspective, « cent cinquante élèves des classes de premières et terminales scientifiques » ont vu le film d’Olivier Peyon évoqué ci-dessus. Un des objectifs de la semaine sera d’« enrichir la culture mathématique du grand public en montrant leur importance à la fois pour la formation des citoyens et dans leur vie quotidienne ».

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Conférence polyphonique

Pour ceux qui ne sont plus à l’école et souhaitent se frotter un peu aux mathématiques, il y a aussi les spectacles et les conférences. Le Journal de Saône-et-Loire nous signale le passage en Bresse de la compagnie de théâtre « L’Île Logique », dont on a déjà parlé ici et qui se propose « d’aborder les mathématiques de façon très particulière ». Ou l’art de « rire et faire rire avec une logique inébranlable ». Par ailleurs, le site Ariège News signale une conférence philosophico-mathématique et « polyphonique » sur l’infini, le 3 décembre, par Paul Cabanac et Emmanuel Jardin, « respectivement spécialistes des deux disciplines ».

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Good vibrations ?

Ce n’est pas un secret, les mathématiciens professionnels sont l’objet de bien des clichés. Le site Slate publie une jolie chronique sur le sujet. Lorsqu’on demande à l’auteur « Tu fais quoi dans la vie ? » dans une soirée, sa réponse « fait aussitôt retomber le soufflé » alors qu’il n’est pourtant « ni contrôleur des impôts ni croque-mort, mais simplement prof de maths ». Il se défend en montrant par l’exemple que les maths peuvent être amusantes, avec « un problème de pizza, [qui] pourrait être un problème de tarte aux poireaux ». En l’occurrence comment couper la chose en X parts égales [4]. En conclusion, il « suggère qu’on fiche la paix à cette pauvre pizza ». Un portrait plus sérieux mais néanmoins intéressant est publié par Ouest France. Il présente « Michael Döhler, lauréat du prix Bretagne jeune chercheur », qui se consacre aux vibrations émises par « les ponts, les avions, les voitures, les maisons ou encore les éoliennes », et plus précisément à l’analyse des données fournies par des « capteurs intelligents » posées sur ces structures. Signalons enfin un article du Monde, intitulé « OGM : l’étude polémique du professeur Séralini désavouée », qui se termine par une mise en cause virulente d’un mathématicien reconnu, soutien de M. Séralini. À vous de voir.

À l’école de l’OCDE

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Trop jeune pour PISA

L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) a rendu son rapport trisannuel sur l’éducation, le rapport PISA dont la presse s’est abondamment fait l’écho. Car au cas où cette nouvelle vous aurait échappé, « la France perd deux places » (Le Huffington Post), oui, « deux places au classement mondial » renchérit le Le Bien Public. Quant au
Nouvel Observateur, il relève que « la “performance” des élèves français en mathématiques a diminué de 16 points entre 2003 (511) et 2012 (495) » [5], avec un « creusement du fossé entre “très bons” et “très mauvais” élèves » assorti de « ce “mal français”, qui empire selon l’OCDE » et qui « réside dans la corrélation entre l’origine sociale des élèves et leurs résultats à l’école, “bien plus marquée que dans la plupart des autres pays de l’OCDE”. »

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Test PISA, la barbe !

« Signe de l’impact des études PISA de l’OCDE, le monde politique a multiplié les réactions inquiètes, voire alarmistes » selon Libération. Vincent Peillon bien sûr, François Hollande, qui assure que « la politique gouvernementale contraste avec celle des dernières années », Valérie Pécresse pour qui « il […] faudrait un bac autour de six matières », Jack Lang qui propose de « [mener] une révolution urbaine ». Parmi les autres analyses parues, souvent plus en nuances, celle de la sociologue Agnès Van Zanten qui « décrit la mécanique des inégalités » dans Libération, le commentaire de Denis Kambouchner dans Le Monde « Pisa : comment faire mieux ? », et cet article de Marie Duru-Bellat dans Alternatives Economiques pour savoir « comment font les autres ? ». Ou encore, dans La Croix l’interview de Bernard Egger, le président de l’Association des professeurs de mathématiques de l’enseignement public (APMEP), où l’on aborde enfin la question des mathématiques et de leur enseignement, que le rapport PISA 2012 place au centre du débat. Bernard Egger l’affirme : « Pour apprendre les maths, il faut non seulement en faire soi-même, mais aussi laisser le temps à l’erreur et au cheminement personnel, et cela le système éducatif ne le permet pas. » Autre intervention, celle de Martin Andler, président de l’association Animath dans Le Monde qui défend l’idée d’« apprendre les mathématiques autrement », et celle de Cédric Villani dans Le Figaro. Écoutons-le : « En France, il y a longtemps eu une tradition de mathématiques fort abstraites, mais à force de mouvement de balanciers, nous penchons désormais du côté concret. Un peu trop à mon goût car les mathématiques sont par définition une science abstraite. Les évolutions les plus dommageables concernent les horaires qui ont baissé, les programmes qui se sont vidés et les exigences de démonstration qui sont moins fortes. Pourtant, l’objectif premier de cet enseignement est d’apprendre à raisonner, pas de calculer ou de faire de la géométrie… »

Le concret, l’abstrait… voilà qui fait débat dans l’appréhension et l’apprentissage des mathématiques. L’avant-propos du rapport PISA est explicite : « Doter les citoyens des compétences dont ils ont besoin pour exploiter tout leur potentiel, prendre part à une économie mondiale de plus en plus interconnectée et, en fin de compte, transformer un emploi meilleur en une vie meilleure est au cœur des préoccupations des responsables politiques dans le monde entier », et ce sont ces compétences-là que le test mathématique PISA doit permettre d’évaluer. À n’en pas douter, on va pencher « du côté concret »… On pourra en juger soi-même en passant toute l’épreuve, ou bien quelques morceaux choisis dans Slate et Le Figaro.

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Sûrement pas des matheux

Alors, cette épreuve de « mathématiques », ces problèmes de « sauce vinaigrette », d’« énergie éolienne », de « location de DVD », de « construction de garage », de « clé USB », qu’en penser ? Il y a fort à parier qu’à la longue on finira par se lasser des mises en situation artificielles qui imprègnent chacun des exercices du test PISA (au point que l’on se demande honnêtement dans quelle mesure le facteur « ennui » a pu altérer les résultats de ces épreuves en temps limité). Mais si PISA a réussi à ne pas vous dégoûter des mathématiques, alors peut-être qu’un brillant avenir s’offre à vous ! « Les mathématiciens sont les rois », dixit Le Monde. Les mathématiciens diplômés de l’université sont en effet les « rois » de l’embauche, d’après la « quatrième enquête annuelle sur l’insertion des étudiants diplômés de l’université en 2010 », « avec un taux d’emploi de 98 % et une rémunération brute frôlant les 33 800 euros ». Un article du Monde qui débute avec ce cri, que, très franchement nous aimerions entendre plus souvent : « L’université n’est pas une usine à chômeurs ! »

Parutions

Le dilemme du prisonnier et l’illusion de l’extorsion :

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Dans les entrailles d’Alcatraz

Pour commencer la nouvelle année la chronique mensuelle de Jean-Paul Delahaye revisite « un jeu qui aide à comprendre diverses situations sociales et stratégiques ». L’auteur s’intéresse en particulier à l’article paru en 2012 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences qui « a mis en évidence une famille de stratégies passées inaperçues. Les chercheurs [6] démontraient mathématiquement certaines propriétés étonnantes de leurs « ZD-stratégies ». Celles-ci semblent capables d’imposer leur loi au jeu du dilemme itéré du prisonnier en pratiquant une forme d’extorsion. Cela étonna les spécialistes qui pensaient qu’aucune stratégie n’était « absolument » meilleure ».

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Le Papyrus mathématique de Rhind

Ce que savaient les civilisations disparues est le sujet du hors-série 177 de Sciences et Avenir sorti courant décembre. Trois pages consacrées aux racines des mathématiques nous rappellent, dans un bref survol, que l’histoire des mathématiques se mêle intimement à l’histoire des hommes.

Veillées et révélations

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Champignon nucléaire de Noël, dans le Pacifique

C’en est fini de Noël. Il est donc trop tard pour vous apprendre à choisir votre sapin grâce à TV5 ou à Tahiti infos (y a-t-il beaucoup de sapins à Tahiti ?) ; ou pour vous proposer d’offrir ces Rubik’s cubes mathématiques repérés par Gizmodo ; ou pour apprendre comment battre votre neveu à la veillée à coup sûr à Puissance 4 grâce à la stratégie gagnante « enfin révélée » par Pure fans ; dommage car vous auriez pu essayer de rééquilibrer le jeu grâce à cette vidéo très intéressante repérée par le coyote. La palme de la révélation de cette fin d’année revient tout de même à Rue 89 pour un secret bien gardé : le code de lancement des missiles nucléaires américains — faites vos pronostics avant de le découvrir ! Voici un thème de débat : pour ou contre les messages subliminaux mathématiques de Stromae ? Entre le titre de son dernier album — Racine carrée — et le message secret de ses tenues dévoilé par Le Vif, il y a matière à occuper une veillée. Sinon, choisissez votre préféré parmi les « films qui donnent envie de faire des maths » dans le classement de melty Campus. Peut-on mettre dans cette catégorie la vidéo repérée par le coyote, qui reprend un article de Futura sciences et montre d’étonnants cercles de glace formés dans un méandre de rivière ?

Notes

[1Voir la revue de presse de juin
2012
.

[2qui présente Stanislas Dehaene à partir de la 49e minute

[3Les lecteurs d’Images des mathématiques pourront en bénéficier puisqu’Ana Rechtman proposera défi par semaine, dont la solution apparaîtra la semaine suivante.

[4Pas si simple. Deux chercheurs américains, Rick Mabry et Paul Deiermann, ont planché onze ans sur le problème du partage équitable d’une pizza !

[5Que représentent ces 16 points direz-vous ?

Commentaire sur l'article

  • Revue de presse décembre 2013

    le 4 janvier 2014 à 14:43, par Karen Brandin

    Parce que cela a été évoqué à de nombreuses reprises et que la revue de presse de Janvier d’IdM s’en fait brièvement l’écho, j’éprouve le besoin de revenir sur ce qui était de prime abord une constatation avant de prendre petit à petit des allures de critique, voire de reproche comme quoi les femmes sont les grandes absentes du film documentaire « Comment j’ai détesté les maths ».

    Je m’attendais à des avis tranchés : des enthousiastes qui ont vu en ce film une version « imagée » du calumet de la paix aux sceptiques entrés puis sortis des salles de cinéma sur la défensive mais j’avoue en revanche que cette notion (apparemment « ce problème ») de la « parité » me semble dans ce contexte complètement anecdotique.

    L’idée d’une réflexion autour de cette personnification, de cette « incarnation » des mathématiques me paraissait très intéressante, prometteuse ; il n’est en effet pas rare d’entendre dire : « les maths ne m’aiment ou ne m’aimaient pas » donc consciemment ou pas, on leur prête une volonté propre : les maths ne sont plus une science faîte de logique, de constructions, de structures, de figures et donc fondamentalement dépendantes de l’Homme qui les érigent ou les découvrent suivant les écoles mais se retrouvent dotée d’une autonomie propre, d’affinités presque ; on en vient à penser qu’elles consentent à se dévoiler si et seulement si on a su les séduire, les conquérir ; bref elles vous choisissent ou vous renient définitivement.
    C’est vraiment un phénomène très étrange et cela explique sans doute en partie qu’on leur veuille, qu’on leur garde « rancune » comme on le ferait avec un proche.

    Il y avait donc vraiment matière à s’interroger sur cet état de fait qui n’a pas d’équivalent. Il ne viendrait à l’idée de personne de dire : « la littérature ne m’aime pas ou l’histoire-géo ne m’aime pas ».

    Ensuite, est-ce que le film et donc l’image était le meilleur support pour aborder cette question à mi-chemin entre les sciences humaines et la philosophie ? pas forcément et finalement la problématique à l’origine de ce projet s’étiole au fur et à mesure que le film se déroule et cela par contre, c’est vraiment dommage.

    On regrette bien sûr que les interventions d’Anne Siety et de Jill Adler soient si brèves mais par parce que de ce fait le temps de parole n’est pas le même pour tous ; on le regrette car c’est par leurs remarques qu’elles étaient le plus à même sinon de répondre du moins de débloquer ce problème d’un ressentiment durable, revendiqué vis à vis des mathématiques et qui peut, dans certains cas extrêmes, évoluer vers une forme de souffrance.
    Je me souviens d’avoir été choquée en découvrant qu’il existait une spécialiste de la phobie des maths avec une thérapeutique propre ; penser que cette spécialité s’est imposée, c’est-à-dire qu’elle est née d’un besoin, c’est triste finalement.

    On se demande comment on peut en arriver là parce qu’après tout on peut vivre et vivre même très bien avec très peu de mathématiques ; ce n’est pas pas si facile de les éviter complètement mais on peut franchement limiter les contacts à leur plus simple expression.

    Comme O. Peyon a choisi de tourner un film et pas une série de films ou encore d’écrire un essai, il a dû répondre à une contrainte de temps (le pari était déjà osé donc un long métrage de 3h aurait peut-être eu un effet franchement dissuasif) et j’imagine que c’est en toute bonne foi qu’il a donc dû choisir dans chaque « classe d’équivalence » un représentant disponible, convaincant, intéressé aussi par cette aventure inédite dans sa forme. Il ne s’agissait pas d’établir la liste des conférenciers les plus à même d’animer un séminaire mais de faire un casting d’acteurs jouant leur propre rôle, sachant et prêts à se rendre accessibles.

    Le choix de C. Villani semblait incontournable pas seulement comme digne récipiendaire de la médaille Fields mais parce qu’il dispose d’un aura, d’un impact, d’une forme de générosité qui le rend sympathique ; il apparaît à la fois dynamique et apaisant parce que fondamentalement à l’écoute de l’autre, quel qu’il soit. Il n’essaie pas à tout prix de placer ce qu’il a en tête, il s’adapte vraiment au milieu et pense en temps réel.
    Sans doute sa notoriété , tous milieux confondus, vient de cette sincérité. Lui parler, c’est se sentir important pour quelques minutes ; tout le monde est sensible à ce type d’attentions.
    Au niveau des porte-paroles infatigables, on découvre J. P. Bourguignon dont le discours m’a, par certains aspects, dérangée. Lorsqu’il dit que vus les salaires versés, la moindre des choses, c’est qu’on fiche la paix aux chercheurs, on comprend ce qu’il veut dire et on adhère forcément à l’idée même que passer commande d’un théorème est aberrante mais le fait est que dans une société où la précarité est omniprésente, on doit tous rendre des comptes.

    Vient ensuite le spécialiste incontesté de l’Histoire des maths au sens le plus noble du terme en la personne de Jean Dhombres. Là encore, c’est vrai qu’il s’agit d’un homme mais est-ce qu’il n’était pas le plus à même de jouer ce rôle, il me semble que si.

    Enfin, au niveau de la transmission et de l’enseignement qui est pour beaucoup dans l’image propagée de la matière, F. Sauvageot apporte énormément au film. Pas seulement parce qu’on le voit lors de ses cours « entrer littéralement en scène » mais parce qu’il nous fait partager son expérience, ce retour, cette forme d’introspection, de conquête de la sagesse aussi depuis l’élève un peu arrogant qu’il se souvient avoir été jusqu’au passeur de savoir qu’il est devenu, conscient que le défit « de faire comprendre » est parfois plus difficile à relever que celui de comprendre.
    C’est vrai que F. Sauvageot est lui-aussi un homme mais ce n’est pas à mon avis ce qu’il faut retenir.

    Ce problème de parité va plus loin car j’ai lu qu’était évoqué (à force des remarques) le projet de faire un documentaire dans le même esprit mais cette fois encore plus ciblé car consacré aux femmes mathématiciennes (on a échappé de peu « aux femmes blondes mathématiciennes », ce qui aurait été possible après tout).
    Rien ne me laisse plus sceptique.

    Est-ce qu’on ferait spontanément un documentaire sur les femmes boulangères ? Non, parce que finalement, c’est un corps de métier qui semble compatible avec le fait d’être une femme.
    Est ce qu’on peut envisager un documentaire sur les femmes chefs de chantier ou pompiers ? Oui parce qu’on est conditionnés et que ce ne sont a priori pas des professions à tendance féminines.

    Donc si on fait un film sur la sous-catégorie des femmes en mathématiques, c’est que l’on suggère plus ou moins que ce statut est un statut d’exception. D’où la question : et pourquoi donc (je sais, les chiffres ne mentent pas ;-)) ?
    Je ne parviens pas à me convaincre que les femmes impliquées en sciences aient à gagner quoi que ce soit et encore moins aient avantage à plébisciter ce type « d’hommage » ; un tel long métrage aura bien du mal à éviter les poncifs et les caricatures.
    Ensuite, est-ce qu’être mathématicienne est un métier d’éprouvant, coûteux au niveau familial, personnel, physique ? Je ne crois vraiment pas même si je ne peux en juger que de l’extérieur.
    Je renvoie à un documentaire publié modestement sur youtube après sans doute une diffusion à la télévision où l’on suit en particulier une femme cancérologue, spécialiste du cancer du sein (ce documentaire n’est malheureusement plus accessible).
    Cette femme, véritable éponge à émotions, qui hante le service de cancérologie 10 heures par jour, qui de manière hebdomadaire est conduite à déplorer des décès, à reconnaître son impuissance face à la maladie, à engager des pronostics vitaux et qui doit en rentrant parvenir à se délester de toute cette souffrance, de tout ce malheur dont elle a été le réceptacle, le témoin pour offrir un visage joyeux, disponible, un visage de maman finalement à un bout de chou de 5 ans qui a de son côté ses problèmes minuscules d’enfant parce qu’il n’a plus ses crayons de couleurs ou qu’il s’est fâché avec son copain est ce que l’on a envie d’appeler une « femme d’exception » parce qu’elle se doit de mener une vie d’exception, une vie « au service de ».

    En maths, on est, aux quelques heures d’enseignement près qui sont imposées, libres ; libres d’être du matin, libres de la nuit, libres d’emmener bébé et transat dans son bureau. Même si la tension intellectuelle est parfois à son comble,
    elle n’engage jamais un pronostic vital. Bien sûr que l’émotion, l’espoir, le désespoir font partie intégrante de la recherche mais quel soulagement quand on se dit qu’on intervient sur des abstractions et qu’une erreur ne peut être fatale qu’à un raisonnement.

    Durant mes études, j’ai été comme tout le monde, le témoin attentif du métier d’enseignant(e)-chercheur(se) ; pour la plupart d’entre-nous, vagues thésards (es) c’était, c’est un métier de rêve. Nous êtions des centaines, ils sont malheureusement huit ans plus tard toujours des centaines j’imagine à rester sur le carreau, à ne pas avoir le talent pour accéder à ce métier qu’on aurait fait pour une misère sauf qu’on manquait d’imagination, de finesse etc ...

    Comme le dit C. Villani, les maths ne sont pas innées ; comme tous les langues étrangères, pour les parler convenablement et se faire comprendre, il faut les pratiquer ; cela demande du temps, de la patience, du courage, de la précision, de la rigueur, de l’aide aussi mais s’agit-il là du seul apprentissage à ce point exigeant ?

    Le cas échéant, on comprendrait qu’une forme d’admiration naisse de cette aptitude à s’oublier pour se consacrer à l’étude. Je ne pense pas.
    Regardez le déroulement du concours de MOF en pâtisserie (il a lieu tous les 3 ou 4 ans seulement il me semble) ; comme le mathématicien qui va mettre un peu trop vite en place une inégalité avant de se rendre compte qu’elle est juste fausse et fiche en l’air tout l’édifice de sa démonstration, le pâtissier pour un millimètre en trop, une soudure un peu fragile voit sa pièce en sucre d’écrouler. Soit il faut la rebâtir soit il faudra carrément la repenser et le travail se chiffre en centaines d’heures. Il s’agit pour ces passionnés d’un travail de titan où le corps, l’esprit, la vie tout simplement sont mis à mal. Eux-mêmes disent qu’avant d’être des Hommes, ils sont pâtissiers pour le meilleur et pour le pire.

    Tout ça pour dire que toutes les passions sont émouvantes, toutes les passions sont éprouvantes ... qu’ils s’agissent d’hommes ou de femmes.
    Je crois aussi qu’il ne faut jamais oublier le bonheur, la chance, le privilège immenses qui fait que l’on peut vivre de sa passion ; cela vaut tous les hommages et toutes les reconnaissances.

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    • Revue de presse décembre 2013

      le 4 janvier 2014 à 19:24, par Jean-Paul Allouche

      Chère Karen,

      Merci pour ce message. J’observe que la question de la « parité » et les accusations de machisme à tout propos polluent de manière hélas de plus en plus systématique toute discussion sur tout sujet. Pour donner un exemple récent, un comité envoie une lettre de démission à un président de sexe féminin. Cette lettre comporte l’expression « prétextes aussi variables que futiles ». Que croyez-vous qu’il arriva (entre autres) ? Eh bien, les signataires se virent reprocher d’une part de se livrer à des attaques personnelles (alors que les critiques s’adressaient bien évidemment à une fonction et pas à un individu), mais aussi d’avoir utilisé le mot futile dont il est bien connu qu’il est un reproche systématiquement adressé aux femmes (sic) ! Il est intéressant de signaler que sur les cinq signataires de ladite lettre... deux étaient des femmes. Naturellement, pour les gens qui croiraient lire entre les lignes ce qui n’y est pas, il ne s’agit pas de nier les sous-représentations et autres plafonds de verre, mais seulement de constater que l’instrumentalisation d’une cause, même juste, ne peut que la desservir. (Permettez-moi de vous dire que j’ai bien aimé la phrase : on a échappé de peu « aux femmes blondes mathématiciennes », ce qui aurait été possible après tout.)

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  • Revue de presse décembre 2013

    le 12 janvier 2014 à 13:16, par TheBarber

    http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2014/01/12/97001-20140112FILWWW00062-le-pape-francois-annonce-la-creation-de-nouveaux-cardinaux.php

    On en revient à des temps immémoriaux, au moment où la religion avait son mot à dire en mathématiques... Aussi progressiste qu’il soit, le Pape François devrait laisser la théorie des ensembles tranquille.

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