Revue de presse février 2014

Le 1er mars 2014  - Ecrit par  L’équipe Actualités Voir les commentaires

La saison est paraît-il propice aux déclarations d’amour. Vous trouverez ici quelques suggestions originales en la matière, assorties d’interrogations sérieuses sur la vie des chercheurs, leurs états d’âme et les stéréotypes. Questions de genre mais pas seulement : paradoxes, pièges et polémiques sont au menu. Avec des éclairages par des habitués de cette revue de presse et bien d’autres personnages auxquels les médias rendent hommage.

Quel est votre genre ?

Tout d’abord, voici un mélange des genres à l’occasion de la Saint-Valentin :
mathématiques et amour. Le Journal de Montréal et gentside.com racontent les moyens mis en œuvre par un mathématicien pour trouver l’âme sœur sur un site de rencontre. Il est parvenu à accéder à « six millions de questions/réponses, venant d’environ 20 000 femmes à travers les États-Unis », puis a « réussi à classer les femmes en se servant de l’algorithme K-Modes ». La même histoire est reprise par 20 minutes, qui s’intéresse aussi aux travaux d’« une équipe de chercheurs menée par Kang Zhao, à l’Université de l’Iowa ». Celle-ci « aurait tout récemment découvert une méthode qui améliore largement les chances de trouver en ligne un partenaire ». Selon ces chercheurs, « en utilisant leur formule mathématique les abonnés des sites de rencontre ont 40% de chances en plus de trouver quelqu’un qui leur corresponde ». Par ailleurs, Slate.fr a déniché pour vous pas moins de six vidéos, plus ou moins décoiffantes, sur le thème « dites-le avec des maths ». Un exemple ? Celle du « groupe de Klein », qui interprète une « chanson hyper pointue dans laquelle il est question de noyau, de tenseurs, et de l’axiome du choix ». Mais il y a plus simple : « Prenez-en de la graine : une feuille, un feutre, et un simple texte illustré (Love from math’s perspective) devient tout à coup la plus cheap et touchante des déclarations d’amour, pliage à la clé. »

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Questions de genre
(de gauche à droite : genre 1, 2, 3)

« Lutter contre les stéréotypes filles-garçons », tel est le titre d’un rapport du « Commissariat général à la stratégie et à la prospective » sur « les stéréotypes sexuels et leurs conséquences sociétales ». C’est le chercheur en psychologie cognitive
Olivier Oullier qui nous en parle sur le site Les Echos. Ou comment « les contenus et outils d’enseignements sont défavorables aux filles » et « les attitudes enseignantes peuvent avoir un effet négatif sur l’ambition et la confiance en soi des filles ». Pour preuve, Olivier Oullier revient sur une étude de deux chercheurs de son laboratoire, Pascal Huguet et Isabelle Régner, dont vous avez peut-être déjà eu écho (voir les commentaires du billet Plafond de verre, ou encore les documents diffusés par le CNRS après la Journée « En quête des recherches sur le genre » du 8 mars 2010). Il s’agissait d’une expérience où un exercice est présenté soit comme une « tâche de géométrie », soit comme une « tâche de dessin », ce qui change « complètement les performances des filles ».
Pascal Huguet en parle lui-même dans le Huffington Post, dans un article intitulé : La « théorie du genre » pour les nuls. Après avoir dénoncé la rumeur selon laquelle « une « théorie du genre » serait enseignée à l’école pour nier les différences sexuelles entre filles et garçons », il explique ce que sont les « études de genre » : « Il ne s’agit pas de nier les différences biologiques entre hommes et femmes, mais de dévoiler l’origine éminemment sociale et donc le caractère en réalité arbitraire de l’inégalité des sexes dans de multiples domaines. »
Évoquant une « étude récente du Centre Hubertine Auclert », il lance un appel : « N’attendons pas davantage pour introduire véritablement les femmes de science dans les manuels scolaires. Leur absence contribue assurément à renforcer le stéréotype d’une infériorité intrinsèque des filles et des femmes s’agissant de la pensée logico-mathématique et plus généralement de la pensée scientifique. »

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Tout est dit

La question est également abordée par L’Étudiant Outaouais, qui consacre un article aux préjugés concernant les femmes et la science et les mathématiques, où elles « se retrouvent minoritaires, à un taux d’une pour trois hommes ». Il note que « les mentalités changent, lentement, mais sûrement » et encourage les filles : « ne vous laissez pas démonter. » Les encouragements de la sorte se multiplient en effet. Le site maville.com se fait l’écho d’une journée « Filles et maths : une équation lumineuse » organisée à l’INSA de Rennes, qui vise à « attirer davantage les filles dans les filières scientifiques et casser les clichés qui s’y rapportent ». Pour ce faire, « les lycéennes sont invitées à rencontrer des femmes scientifiques et ingénieures pour parler de leur métier, de leur façon de concilier vies privée et professionnelle, etc. » [1] Mais attention, les actions réservées aux filles ne sont pas forcément la panacée.
En particulier, les résultats d’une étude de grande ampleur sur les avantages supposés d’un enseignement non-mixte sont sans appel, d’après le site Santé Log : « la non-mixité n’apporte pas de meilleurs résultats », en particulier concernant « l’opportunité, pour les filles de pouvoir mieux progresser dans les sujets “traditionnellement” dominés par les hommes, comme les mathématiques et la science ». La mixité n’exclut pas d’organiser des « journées réservées aux jeunes filles », comme celles mentionnées plus haut : ce point de vue est défendu dans un dossier de presse de l’association Animath.

Pédagogie

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Ne pas confondre maths et cuisine

Une révolution dans l’enseignement des maths à l’école maternelle ? Le manuel « Mathématiques : la méthode de
Singapour » « a été importé en France par des expatriés étonnés des résultats des élèves singapouriens aux classements internationaux en mathématiques », raconte Le Monde. La méthode, expérimentée dans « un établissement scolaire privé laïque niché dans le 14e arrondissement de Paris », est décrite dans un article « Peut-on enseigner les mathématiques à tous ? ». La progression est lente, les exercices sont répétitifs, et l’accent est mis sur l’expérimentation : « approfondir chaque notion en manipulant, pour en comprendre la réalité et les multiples facettes, avant de passer à l’abstraction ». La journaliste semble séduite. Dans un autre article, toujours dans Le Monde,
elle interroge le mathématicien Jean-Pierre Kahane. Celui-ci défend l’idée d’« ouvrir dans les écoles des laboratoires de mathématiques pour permettre aux élèves de faire des travaux pratiques de longue haleine », et déplore que « certains professeurs des écoles se contentent de léguer des recettes, autrement dit des opérations toutes faites. Cela montre que ces derniers ne sont pas suffisamment formés à l’histoire des sciences pour raconter cette discipline, en faire un objet vivant. » Il semble que ce ne soit guère mieux au collège. Une dépêche AFP reprise par Libération et Le Point cite notamment Martin Andler :
« Les maths sont enseignées sans qu’on arrive à communiquer aux élèves le sens de ce qu’ils font : Aujourd’hui, on fait des maths en 4e pour être prêt à faire les maths de 3e ». Michel Broué, « grand nom de l’école française et spécialiste de l’algèbre » est même plus tranchant : « l’école a fait des maths une science d’imbéciles faite d’apprentissage par cœur de techniques ».

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Comenius, précurseur de la pédagogie

Toujours sur le thème de la pédagogie, on trouvera un long article sur le
blog de Bernard Collot
concernant le « langage mathématique ». Mettant en parallèle son origine avec l’apparition du troc, l’auteur insiste sur l’importance pour les élèves de s’approprier les signes et symboles mathématiques afin de ne pas être « asservis » par leur omniprésence dans la société.
L’avantage du langage mathématique, c’est qu’il est universel. Le journal
France-Antilles relaie le projet de coopération Comenius entre un collège guadeloupéen
et « des Polonais, des Espagnols, des Italiens, des Grecs, des Turcs et des Roumains ». Porté par des professeurs de mathématiques du collège du Raizet, Comenius est vu comme « une façon de montrer aux jeunes que le monde leur est ouvert », avec pour but affiché
« un meilleur apprentissage de l’anglais à travers les mathématiques et les sciences ». Dans un esprit similaire, les
Bulletins Électroniques
promeuvent le développement de l’association Animath en Roumanie.

Pour susciter des vocations de mathématiciens, la visite de chercheurs dans les classes est un moyen parmi d’autres. Ainsi les lycéens d’Amboise ont été épatés par des tours de magie mathématiques (La Nouvelle République), ceux de Souillac ont manipulé « des courbes d’iso-valeurs » (La Dépêche) tandis que les collégiens de Marquette-Lez-Ville ont été familiarisés avec le
« caractère d’Eumler » (sic, La Voix du Nord).

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L’amphithéâtre du record

En cette période olympique, sachez qu’un record du monde s’apprête à être battu : celui de la plus grande leçon de mathématiques. D’après
vousnousils.com,
entre 5000 et 8000 élèves sont attendus pour écouter Johnny Ball à Elland Road, stade du club de foot de Leeds. Des
apparitions de footballeurs sont prévues. Une idée à creuser pour lutter contre la désaffection des amphithéâtres ? En tous cas, pas besoin de stade pour « Zhou Wei, surnommé le ”Rain Man chinois” […] en raison de ses capacités en mathématiques et de ses difficultés à communiquer ». Ses exploits surprenants sont décrits par le site french.china.org.cn.

Numérique

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Un os de taille

« C’est un déluge. Un mot nouveau envahit le monde : « big data » », nous dit David Larousserie dans Le Monde. Et de poursuivre : « La popularité du mot est en fait moins liée à la fascination pour les grands nombres qu’aux promesses et réalités du concept. » Un concept à la frontière entre informatique et mathématiques. « Côté réalité », une certaine « proximité entre big data et Big Brother ». « Côté promesse, les consultants ont convaincu de nombreux acteurs de l’économie que leurs données, parfois dormantes, constituent des richesses potentielles. » Pour réaliser ces promesses, ils ont besoin de « la matière grise et subtile des cerveaux d’informaticiens et de mathématiciens ». Par exemple, le site 01net signale l’embauche par le New York Times d’un « mathématicien appliqué », spécialiste de l’apprentissage automatique. Il s’agirait pour le quotidien d’essayer de retenir ses lecteurs en analysant leur comportement, à l’aide du « flux de données produit par des gens qui circulent sur le site du New York Times ». Et bien sûr, il faut former ces cerveaux. Le site EducPros.fr consacre un dossier à la manière dont l’enseignement supérieur répond à la forte demande pour des formations autour de la « science des données », qui « devrait générer à travers le monde quelque 4,4 millions de postes d’ici à 2015 ». D’après « Philippe Besse, enseignant en mathématiques à l’INSA Toulouse », la nouveauté du sujet réside bel et bien dans le mélange entre informatique et mathématiques, « avec une question : quelles sont les méthodes qui vont permettre de réduire [le] temps de calcul ? » Car il y a « trois os, au moins : le volume, la vitesse et la variété de ces données », selon David Larousserie, qui recueille l’avis notamment de Stéphan Clémençon : « Ce n’est que le début des recherches. On ne sait pas encore tout ce que nous pourrons réussir à faire. On puise dans beaucoup de branches des maths, et les idées viendront peut-être d’endroits inattendus. » On pourra certainement suivre les découvertes à venir sur le blog binaire [2] hébergé par Le Monde et consacré à l’informatique, qui « participe aux changements profonds du monde dans lequel nous vivons ».

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Je gazouillerai si je veux !

Coup de colère : le mathématicien Jean-Paul Allouche signe une tribune dans le Le Monde où il s’attaque à « la croyance naïve que tout est mesurable et quantifiable, voire que c’est la seule manière d’appréhender le réel ». Il dénonce ainsi la généralisation des indicateurs quantitatifs : « classement de Shanghaï des universités, rentabilité des services publics, mesure du bonheur et autres fariboles, sornettes et billevesées ». En particulier, il déplore que « l’idéologie illusoire de l’évaluation quantitative – et l’un de ses corollaires, l’utilisation aveugle de la bibliométrie – », bien que « dénoncée à maintes reprises », « continue hélas à être prise au sérieux par ceux-là mêmes qui ont les outils intellectuels pour en montrer l’inanité ».
Toujours dans Le Monde, le physicien Sylvain Deville plaide lui pour un meilleur usage de la communication par les scientifiques, et regrette qu’en France, « la majorité des chercheurs [...] semble ne pas percevoir l’importance de la communication, ou ne pas en avoir conscience, quand elle ne l’ignore pas avec un snobisme mal placé. » Alors, vivent les gazouillis numériques ?

Côté métiers du numérique, le site madmoizelle.com publie un long entretien avec une ingénieure en sécurité informatique. Il y est question de sa formation, un master en cryptographie (« La cryptographie, c’est basé sur des théorèmes d’algèbre, ça m’a passionnée »), d’un séjour au Japon très formateur suivi d’un début de carrière douloureux en, SSII ( société de services en ingénierie informatique, « Le surnom de ces boîtes dans le milieu, c’est “marchands de viande” ») avant de trouver en emploi où elle se trouve respectée et peut enfin exercer ses talents en cryptographie. Bref, des vicissitudes qui font largement écho à d’autres passages de cette revue de presse, malheureusement. Et puis pour une anecdote plus légère, il faut se méfier des schémas trompeurs. Le site branchez-vous épingle gizmodo.com à propos d’un schéma censé
comparer les valeurs de grandes firmes informatiques, en expliquant que « le graphiste a choisi de produire ses formes en multipliant leurs tailles ». Une façon somme toute un peu obscure de dire que le schéma montre des disques dont le rayon, et non l’aire, est proportionnel aux sommes engagées pour le rachat de ces entreprises : ce qui laisse croire à une importance démesurée de WhatsApp par exemple.

Tout un art

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Podium des formules

D’après Futura sciences, « l’idée qu’il puisse exister un lien profond entre l’activité d’un mathématicien et celle d’un artiste est généralement déconcertante pour les non-mathématiciens. Nombreux sont ceux qui ne retiennent des mathématiques que l’idée d’une pratique technique et aride, où le raisonnement logique domine. » Pourtant, « les mathématiciens sont des artistes : l’IRM le confirme. » Une étude du neurobiologiste Semir Zeki publiée dans Frontiers in Human Neuroscience « montre que les zones du cerveau qui s’activent lorsqu’un mathématicien ressent la beauté d’une équation ou d’une théorie sont les mêmes que lors d’une expérience intense devant la beauté d’une œuvre d’art. » L’information est reprise dans un billet de Slate dont l’auteur, Alice Bru, s’offusque du piètre classement de la fonction ζ de Riemann dans le hit-parade des belles formules. Force est de constater que celles qui tiennent le haut du pavé, « l’identité d’Euler, en deuxième position, l’identité trigonométrique de Pythagore, et en troisième lieu, les équations de Cauchy-Riemann », se caractérisent par leur simplicité (formelle) et leur concision. Cette caractéristique est partagée par la formule de Stokes qui a naguère inspiré l’article De la beauté sur ce site. D’ailleurs, d’après Le Monde qui en fait une recension, le dernier livre du mathématicien Ian Stewart est un « hymne à la beauté et à la puissance des équations ».

Plus accessibles que des formules, les fractales lisses taquinent la fibre artistique : « objets géométriques paradoxaux », à la fois « infiniment fracturés quelle que soit l’échelle où on les observe » et « lisses » « comme la sphère ou la bouée ». Ils valent à l’un de leurs créateurs, notre collègue Vincent Borrelli, un entretien sur Mediapart avec notre ancien collègue Pierre Crépel. « Jacques Hadamard disait qu’en mathématiques, “les idées simples arrivent en dernier” », rappelle Vincent Borrelli, avant de suggérer qu’elles repartent aussitôt : « Un tropisme puissant conduit notre cerveau à préférer le compliqué faussement incontournable à l’audace libératrice du simple. » Poète versé dans la forme concise, « encore plus rapide et plus condensée que le tanka et le haïku », Jacques Roubaud a su mêler « une carrière de mathématicien, une vie à écrire de la poésie ». Télérama nous offre un extrait d’un entretien qui évoque les surréalistes, Mark Twain et le dernier projet de l’Oulipo auquel Roubaud appartient.

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L’art des figures de Chladni
© Joe Wolfe

Les liens entre mathématiques et art semblent inépuisables. Ils forment l’objet de recherche de « Moreno Andreatta, chercheur CNRS à l’IRCAM en mathématique et pianiste », de passage à Montpellier pour « une conférence-concert exceptionnelle, avec Emmanuel Amiot (mathématicien, pianiste) et Gilles Baroin, “mathémusicien” » signalée par le Midi Libre. On les retrouve dans le domaine des arts plastiques pour cette exposition de « mathématiques et art contemporain en équation » relevée par La Dépêche ou dans ce mariage « de la géométrie et de la couleur » auquel nous invite L’essor, voire dans « la géométrie appliquée à la danse », à nouveau dans La Dépêche.

Peut-on parler d’œuvre d’art pour le documentaire Comment j’ai détesté les maths largement évoqué dès novembre ? Le voici du moins en piste pour les Césars, signale MaXoE. De nombreuses projections ont été l’occasion de débats, généralement en présence de chercheurs : on le voit à Mirande avec La Dépêche, à Saint-Lô avec Ouest France, à Cognac avec Sud-Ouest, à Saint-Chély-d’Apcher avec Le Midi Libre. Il a enfin réveillé la conscience d’un professionnel repentant sur le site spécialisé Techniques de l’ingénieur. Nous reprenons volontiers la morale de cet article, qui est celle du film : « Ne croyez aucune autorité, vérifiez par vous-même. Ne répétez pas des formules apprises par cœur, mais développez vos propres idées. N’arrêtez jamais. »

Décryptages

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Adieu veaux vaches...

Et flop ! Dans Le Monde, Étienne Ghys revient sur l’agitation du mois dernier à propos de Mukhtarbay Otelbaev, mathématicien kazakh affirmant avoir résolu un problème du millénaire et se voyant déjà confier l’argent du prix à sa femme. La contradiction est venue sans tarder de « Terrence Tao, ce mathématicien prodigieux de l’université de Californie à Los Angeles ». « En soixante-dix pages, Tao siffle la fin de la récréation et explique sobrement pourquoi la méthode du Kazakh ne peut pas fonctionner. »

Dans l’émission Continent Sciences sur France Culture, Jean-Pierre Kahane et Martin Andler s’intéressent plutôt à l’agitation des particules. Invités à l’occasion de la conférence du premier dans le cadre de la série « Un texte, un mathématicien », ils racontent l’histoire du « mouvement brownien », qui doit son nom à Robert Brown. Après avoir observé « le mouvement irrégulier et incessant de particules de pollen en suspension dans l’eau », ce botaniste du 19e siècle réussit à « sortir le phénomène de la biologie ». « S’en suit toute une histoire, dans laquelle les physiciens jouent un rôle majeur », parmi lesquels Paul Langevin. Le mouvement brownien s’interprète en physique comme des particules en mouvement (apparemment) désordonné, et se situe de fait au cœur des probabilités modernes.

Toujours à propos de particules, entre physique et mathématique, Marco Zito évoque dans Le Monde une possible percée en physique des particules dans un article intitulé « La géométrie cachée des particules ». Les physiciens utilisent habituellement la technique des « diagrammes de Feynman » pour calculer certaines configurations complexes de particules en interaction. Or ce sont des calculs très lourds. Dans des travaux récents, deux physiciens affirment que l’on peut s’en passer en considérant un gros objet, baptisé l’« amplituèdre », dont le calcul du volume remplacerait des myriades de diagrammes de Feynman. L’objet en lui-même est encore mystérieux, et « ne part pas des concepts d’espace et de temps qui nous semblent pourtant à la fois familiers et incontournables ». Ce qui soulève cette question :
« et si l’espace et le temps étaient les produits d’une réalité sous-jacente ? » Une autre vaste question, « Notre univers est-il mathématique ? », est brièvement abordée par le blog Sur la toile, à partir d’un article en anglais publié sur live science. Le cosmologiste interviewé, Max Tegmark, semble convaincu que tout est compréhensible en termes mathématiques, jusqu’à la conscience humaine. Il n’offre bien sûr pas de preuve.

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Pièges

1+2+3+4+5+=... -1/12 ? C’est du moins le résultat que l’on croit prouver en manipulant des sommes infinies sans trop de précautions, comme l’avait fait le mathématicien Euler il y a plusieurs siècles. L’histoire est remise au goût du jour par une vidéo, dont parle Slate. Attention, selon un autre célèbre mathématicien, le norvégien Abel, « les séries divergentes sont une invention du diable, et c’est une honte de les utiliser dans la moindre démonstration ». De fait, dire que la somme des entiers naturels est égale à un nombre négatif semble manquer de sens commun. Cependant, comme le signalent quelques commentaires de l’article, il est possible de donner une signification à ce résultat contre-intuitif. Mais il faut alors oublier la notion usuelle de somme, et évoquer plutôt le « prolongement analytique de la fonction zêta » ou la « méthode de sommation de Ramanujan », ce qui nous amène vers des mathématiques moins élémentaires.
« Les statistiques mathématiques, leurs pièges, leurs succès », c’est un billet sur Mediapart, sous forme de conversations entre mathématiciens. Ceux-ci mettent en garde contre les dangers de l’interprétation de données statistiques, en soulignant que « la confusion entre corrélation et causalité est une des plaies de la statistique hâtive ». Ils mettent en avant l’importance d’une approche mathématique rigoureuse pour étudier les statistiques, en notant toutefois que diverses écoles de pensée existent aujourd’hui et qu’ « il y a débat entre les spécialistes ».

À l’occasion du 70e anniversaire de la mort de Jean Cavaillès, hommage lui est rendu sur France Culture. Jean Cavaillès était un philosophe et logicien français. Résistant les armes à la main durant la seconde guerre mondiale, il fut fusillé par les Allemands le 17 février 1944, à l’âge de 40 ans. L’émission Club science publique revient sur son parcours et sur le lien unissant ses deux vies, celle du mathématicien et celle du résistant. En beaucoup plus court, un bel hommage, sur France Culture également, au détour d’une chronique d’Étienne Klein. Le physicien préféré de la Maison ronde y pratique en outre l’art de réveiller les auditeurs avec la notion d’« infini dénombrable » et les découvertes difficiles à croire de
Georg Cantor. Et de citer, à propos du cheminement des raisonnements, un autre mathématicien philosophe, Henri Poincaré : « quand une illumination subite envahit l’esprit d’un mathématicien, il arrive le plus souvent qu’elle ne le trompe pas. Mais il arrive aussi qu’elle ne supporte pas l’épreuve d’une vérification. On remarque presque toujours que si cette idée fausse avait été plus juste, elle aurait flatté notre instinct naturel de l’élégance mathématique. »

Vies de chercheurs

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Et moi je vous dis zut..

La vie trépidante des mathématiciens actuels est évoquée ici ou là. Cela ne vous étonnera pas de rencontrer une fois de plus
Cédric Villani. En tant que président du comité de soutien de la candidate socialiste à la mairie de Paris Anne Hidalgo, il a été mis en cause par sa principale concurrente, comme le rapportent L’Express, Le Monde et le Huffington Post. Et il ne s’est pas privé de répondre, dans une lettre ouverte à l’AFP. Comme le signalent Le Parisien et Le Figaro, Cédric Villani défend son engagement et « ne cache pas son agacement : « Quantité de créateurs, artistes, chercheurs, responsables » sont en situation de solliciter des subventions de l’Union européenne, de l’Etat ou des collectivités locales. « Interdiction donc à eux de s’exprimer, sous peine d’être considérés comme des citoyens de seconde zone, vénaux ; pourquoi ne pas leur retirer tout simplement le droit de vote pour garantir leur impartialité ? », ironise-t-il ». Le buzz semble s’être arrêté là. Par ailleurs nommé au Conseil Stratégique de la Recherche en décembre 2013 [3], il semble toujours aussi omniprésent. On le retrouve par exemple interrogé sur l’organisation du système universitaire français et les MOOC (Massive Open Online Course à l’occasion d’un passage à l’université de Nice, ou à l’université de Strasbourg, pour une « conférence à l’intitulé surprenant et poétique : « Les mathématiques de la chauve-souris » », selon France Culture Plus, et même sur France 2. Son passage dans l’émission On n’est pas couché du 22 février est commenté sur myboox : « Laurent Ruquier avertit qu’il faut s’accrocher à la lecture du livre [Théorème vivant] et en cite un passage : « L’essentiel c’est la positivité » ». « Fascinant » pour Natacha Polony, car il donne à voir « les méandres d’un cerveau en train de penser », l’ouvrage est juste « incompréhensible et inaccessible » pour Aymeric Caron.

L’éminent Michel Broué parle de son métier, mais aussi de son engagement déjà ancien en politique aux côtés de la gauche française dans l’émission « Un monde d’idées » sur France Info. Surprenant, il confie qu’il a « parfois préféré mentir [sur son métier] en expliquant qu’il était journaliste sportif » ! Alexey Sossinsky, théoricien des nœuds né en France de parents russes, a fait toute sa carrière en URSS puis en Russie, par choix. Il évoque dans les Bulletins électroniques les différents épisodes de son parcours, lié aux remous de la politique. Avec les meilleurs mathématiciens moscovites et pétersbourgeois, il est à l’origine de l’Université indépendante de Moscou créée au début de la perestroïka pour contrer le déclin des institutions existantes. Il confie que « comme modèle, [ils ont] pris l’École Normale Supérieure, rue d’Ulm (ENS). » Il y a pire.

Reste-t-il un peu de place ? Au moins pour Shlomo Shamai, professeur au Technion (Haïfa, Israël), qui vient de recevoir le prix Rothschild pour ses travaux en théorie de l’information. « Cette théorie peut servir à commander la façon dont un serveur va gérer plusieurs flux de données qui lui parviennent simultanément, ou encore comment encrypter des données. Mais au-delà de l’information électronique, ce domaine des mathématiques peut aussi permettre aux biologistes d’extraire certaines informations d’un génome », rapporte le site bulletins-electroniques.com. Une petite place aussi pour
M. Koffi Wilfrid Houedanou, « doctorant, originaire du Bénin, qui effectue sa thèse à l’IMSP (Institut de Mathématiques et Sciences Physiques) au Bénin sous la direction conjointe de Bernardin Ahounou au Bénin et de Serge Nicaise à Valenciennes en France ». Le blog de Makaila nous informe en effet qu’il se voit décerner le prix Ibni Saleh, remis annuellement à un jeune mathématicien d’Afrique Centrale ou d’Afrique de l’Ouest en mémoire de Ibni Oumar Mahamat Saleh.

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La flamme du chercheur

Même lorsqu’ils ne sont pas engagés en politique, les chercheurs n’ont pas toujours la vie rose. Le journal
Le Monde consacre tout un dossier au syndrome d’épuisement professionnel, ou « burnout », dans le monde de la recherche. Entre une doctorante qui songe à changer de voie, écœurée des pressions dont elle fait l’objet, la course aux financements pour des chercheurs qui passent chaque année « plusieurs mois à remplir des formulaires ultraprécis d’organismes européens ou de l’Agence nationale de recherche (ANR) avec, chaque fois, neuf chances sur dix de voir son projet retoqué », une explosion des dépressions signalée par les médecins de prévention, qui évaluent à « 20 % des effectifs la proportion de chercheurs et techniciens en souffrance aujourd’hui », le tableau n’est pas reluisant. Le « médecin référent choisi par la Coordination nationale de la médecine de prévention du CNRS en matière de risques psychosociaux », également interrogé par Le Monde décrit le problème ainsi :
« les chercheurs sont des passionnés. Les plus stressés sont aussi les plus investis : lorsqu’on ne reconnaît plus leur compétence ou que leur poste ne leur correspond pas, leur implication n’a plus d’objet, et cela les met hors circuit. » Malgré cela, « la direction du CNRS rappelle que le taux de suicide y est inférieur à la moyenne nationale et que le nombre des arrêts maladie reste stable depuis 2010 ». Alors, tout va bien madame la marquise ?

Parutions

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Turing en lego

Une théorie rêvée du calcul : Jérôme Durand-Lose « a proposé le modèle mathématique d’un univers ne contenant que des particules mobiles qu’il nomme signaux ». « Dans ce monde imaginaire, l’espace est une droite (un espace à une dimension). La droite où les signaux circulent est assimilée à la droite mathématique ». Dans le numéro de mars de « Pour la Science » Jean-Paul Delahaye déroule un article qui, comme d’habitude, synthétise toutes les questions sous-jacentes avec des encarts pour en éclairer la lecture. Le monde « conçu par Jérôme Durand-Lose concilie simplicité et richesse infinie » nous dit-il. En conclusion « cette compréhension fine du monde idéalisé des signaux, outre l’intérêt mathématique pour l’informatique théorique, nous prépare pour le futur … quand nous saurons créer des points d’accumulation dans notre espace-temps, si les physiciens nous confirment que c’est possible. Merveilles du rêve mathématique ! ».

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Un arbre pas si minimal...

Comment relier un grand nombre de points sur une région du plan en minimisant le chemin ? C’est un problème de théorie des graphes, le problème de l’arbre couvrant de poids minimum. La Recherche consacre en mars un court article, « Le plus court chemin pour aller vers l’infini », aux travaux entrepris en 2008, par Gabor Pete, Oded Schramm et Christophe Garban (École normale supérieure de Lyon). Ces derniers ont construit un arbre qui semble être la limite de l’arbre couvrant minimal quand le nombre de points tend vers l’infini. « Mais l’universalité de cette limite reste un problème ouvert pour le cas général ».

Pour finir

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exercice de maths

Les amateurs de cravates (y en a-t-il beaucoup parmi nos lecteurs ?) pourront s’amuser à compter le nombre de façons de faire leur nœud.
Slate, Sciences et avenir et eljjdx sont là pour les aider. Et pour nouer une lavallière ? Sinon le coyote a repéré d’amusants autostéréogrammes animés. Attention, ça demande un peu d’entraînement, de même que pour comprendre Vi Hart dont le coyote nous signale une vidéo pleine d’éléphants. Une infinité d’éléphants.

Notes

[1Des journées analogues ont lieu régulièrement, voir par exemple ce reportage sur Grand Lille TV.

[2Déja signalé dans notre rubrique actualités.

[3ainsi qu’à l’Académie des Sciences, comme on vous le signalait dans une précédente revue de presse.

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