Revue de presse mars 2011

Le 4 avril 2011  - Ecrit par  L’équipe Actualités Voir les commentaires

Au mois de février, le superordinateur Watson enlevait la victoire face à deux champions du jeu télévisé Jeopardy ! En mars, ce fut le tour de Leslie Valiant, dont les travaux théoriques ont contribué à cet exploit, d’être sous les feux des projecteurs : il remportait le très prestigieux prix Turing. A peine plus tard, un autre prix tout aussi prestigieux, le prix Abel, a été décerné au mathématicien John Milnor. La Une de cette revue de presse leur est naturellement consacrée, mais vous trouverez également d’autres sujets : la difficile répartition des sièges au parlement européen, le prix Audin et son devoir de mémoire, et la mode aussi, plus futile certainement mais encore mathématique... Bonne lecture !

Milnor, Turing et Jeopardy !

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Logo du prix Abel

John Milnor, l’inventeur des sphères exotiques, a reçu le 22 mars le prix Abel 2011 de l’Académie norvégienne des Sciences et Lettres. Pas facile de rendre compte de la nature de ces objets abstraits et subtils que sont les sphères exotiques. Pour la Science tente une explication : « En 1956, en étudiant la sphère de dimension sept, J. Milnor a découvert un objet mathématique exotique : une variété qui est homéomorphe à la sphère de dimension sept, mais qui ne lui est pas difféomorphe, situation qui n’existait pas en dimension inférieure et qui était totalement inattendue. » Cela reste rude, mais le journal poursuit : « En termes moins techniques, cela signifie que cette variété peut être transformée continûment (c’est-à-dire sans déchirures, si l’on pouvait regarder cette transformation à partir d’un espace extérieur de dimension plus grande) en une sphère, mais que la transformation comporte nécessairement des changements brutaux (la transformation n’est pas différentiable). » La Recherche rajoute que « Milnor a également travaillé en géométrie différentielle, en algèbre, et sur les systèmes dynamiques. Dans chaque domaine, ses contributions sont restées comme des références. »
Sciences et Avenir quant à lui rappelle que « John Milnor avait déjà été récompensé par la médaille Fields en 1962 –la plus haute distinction pour un mathématicien, remise avant ses 40 ans- et le prix Wolf en 1968. » Europe1 fait les comptes : « Depuis sa première attribution en 2003, six Américains ont remporté le prix, ainsi que trois Français, un Britannique et un Suédois. » Le mot de la fin revient à MaxiSciences qui cite Timothy Gowers, lauréat de la médaille Fields en 1998 : « Milnor a eu une formidable inspiration, elle servira à de très très nombreux mathématiciens. »

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Le prix Turing

Le prix Turing 2010, considéré comme l’équivalent du prix Nobel pour l’informatique, est revenu à Leslie Valiant, professeur d’informatique théorique et de mathématiques appliquées à l’université Harvard et dont les recherches ont notamment permis la mise au point du superordinateur Watson qui a ce mois ci triomphé de deux champions au jeu Jeopardy (l’équivalent américain de notre Questions pour un champion). Futura Sciences rappelle en effet que « Derrière cette puissante machine [Watson] se trouvent des logiciels capables de comprendre une question exprimée en langage courant et d’en extraire les mots les plus significatifs. Pour parvenir à cette avancée, les ingénieurs d’IBM se sont appuyés sur les travaux théoriques du Britannique Leslie Valiant. » Alain Chesnais, cité dans une dépêche de l’AFP,
explique que les découvertes de L. Valiant « ont fourni une base théorique aux progrès réalisés en matière d’intelligence artificielle et ont conduit à des découvertes extraordinaires en matière d’apprentissage par la machine ». Le prix Turing a été créé pour rendre hommage à Alan Turing, mathématicien britannique considéré comme le pionner de l’informatique. Une vente aux enchères de quinze de ses articles vient d’être organisée et c’est le musée de l’informatique de Bletchley Park qui a remporté le pactole, aidé par le National Heritage Memorial Fund, un organisme public qui finance la sauvegarde du patrimoine britannique. Le Monde revient sur cette acquisition du musée et en profite pour nous remémorer qu’Alan Turing, « victime de persécutions après-guerre en raison de son homosexualité, s’est suicidé à l’âge de 42 ans....Il a fallu attendre 2010 pour que le gouvernement britannique présente officiellement ses excuses pour la manière dont Alan Turing a été ostracisé après-guerre. »

Toujours à la frontière entre informatique et mathématique, on apprend dans Techno-Science.net que des physiciens trouvent un algorithme qui « permettra aux futurs ordinateurs quantiques de simuler la nature ou encore l’évolution de systèmes quantiques avec bien plus de précision et plus efficacement qu’il ne sera jamais possible de le faire avec des ordinateurs conventionnels. » Pour sortir d’une impasse dans laquelle se trouvaient les chercheurs depuis plusieurs années, David Poulin, professeur de physique à l’université de Sherbrooke, explique : « Lors d’un séminaire avec mes collègues à Vienne, j’ai réalisé qu’un lemme mathématique de 1928 pourrait résoudre le problème. Une demi-heure plus tard, nous avions intégré cette formule à notre travail et l’essentiel était réglé. »

Les mathématiques s’invitent en politique

Le parlement européen a appelé des « mathématiciens à la rescousse » pour
« établir un nouveau système de distribution des sièges ».
« Le Professeur Geoffrey Grimmett de Cambridge a présenté la formule mathématique », qui se devait d’être « transparente » et supporter « d’éventuels élargissements futurs ».
Cette information est reprise par
MCSinfo, qui propose des simulations et
souligne que
« si la formule était appliquée, les cartes seraient redistribuées : 16 pays perdraient des députés, les 5 plus petits pays conserveraient le nombre de députés actuels et 6 pays obtiendraient des députés supplémentaires. »

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Le parlement européen (Strasbourg)

Une façon de pourvoir ces sièges serait de faire appel au hasard, comme les Grecs
avec la Boulè. 20minutes.fr évoque une théorie développée par
le « mathématicien Alessandro Pluchino et [de] ses collègues de l’université de Catane », par ailleurs récipiendaires du prix IgNobel de Management en 2010 pour une théorie voisine, sur les avantages que présenterait le tirage au sort des promotions dans le monde du travail : « selon eux, plus on introduit des parlementaires indépendants tirés au sort, et plus le nombre de lois ajoutant de la valeur pour l’ensemble des citoyens augmente ».

Maurice Audin : le prix de la mémoire

Le Prix Maurice Audin 2010 a été remis le 8 mars à l’Hôtel de Ville de Paris et le 15 mars à l’Université des sciences et technologies Houari-Boumediene d’Alger. Boumediene Abdellaoui (maître de conférences à Tlemcen) et Emmanuel Trélat (professeur à l’université d’Orléans) ont reçu ce prix, décerné par l’association Maurice Audin et récompensant deux mathématiciens, un algérien exerçant en Algérie et un français exerçant en France. Depuis 2004, le prix est remis sous le patronage de la Société de Mathématiques Appliquées et Industrielles (SMAI) et de la Société Mathématique de France (SMF).

Cette distinction a eu peu d’écho dans la presse française, seul Le Monde lui ayant consacré un article, mais elle a été bien relayée dans la presse algérienne (Algérie Soir, algerie-focus.com et Alger Républicain)
qui de façon plus générale, est revenue sur l’affaire Audin. Chaque journal a ainsi rappelé que Maurice Audin, « assistant de mathématiques à l’université d’Alger, [...] n’avait pu se présenter devant son jury [de thèse] le 2 décembre 1957 », car « arraché à son foyer le 11 juin 1957 » par les parachutistes de l’armée française. Depuis lors, personne ne l’a plus revu. Sa thèse de doctorat d’État « sur les équations linéaires dans un espace vectoriel » a été soutenue in absentia le 2 décembre 1957 devant un jury « composé de Jean Favard, président, Laurent Schwartz, rapporteur et Jacques Dixmier, troisième membre du jury » (source : Wikipedia). Lors de son arrestation, Maurice Audin avait 25 ans.

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Places Maurice Audin à Alger et à Paris

Sa famille n’a cessé de se battre contre la version officielle de l’armée française, selon laquelle « ce militant du Parti communiste algérien [...] s’est enfui lors d’un transfert en Jeep, le 21 juin ». « Il est temps de mettre un terme au mensonge d’État, pour reconnaître que Maurice Audin a été torturé et assassiné » s’est indigné le trésorier de l’association Maurice Audin, qui a précisé : « nous ne lâcherons jamais sur cette exigence de vérité ». En 2007, suite à l’élection de Nicolas Sarkozy, Josette Audin avait écrit au Président de la République pour lui demander d’éclaircir « le mystère de la disparition de son mari et que la France assume sa responsabilité dans cette affaire » (source : Wikipedia). Une lettre restée sans réponse.

Parutions

Du rêve à la réalité des
preuves
 : La rubrique « logique et calcul » du numéro d’avril de Pour la Science propose un point sur les
assistants de preuve, des outils
qui deviennent au fil du temps de plus en plus puissants. Ils ont déjà permis de
valider des théorèmes difficiles comme le théorème des quatre
couleurs

ou la conjecture de
Kepler
. Ils ont aussi un rôle crucial pour « certifier des logiciels ou des puces informatiques ainsi d’ailleurs qu’à y repérer des erreurs. » En 1996, l’explosion de la fusée Ariane 5 a été provoquée par une erreur de programmation qui aurait pu être évitée en utilisant des assistants de preuve. Les progrès continuels de ces derniers amènent l’auteur à poser la question : « les assistants de preuve ne seraient-il pas susceptibles de changer notre façon de faire des mathématiques ? ». « Les assistants de preuve actuels restent trop compliqués et les langages qu’ils utilisent souvent éloignés de celui pratiqué par les mathématiciens. » Mais dans quelques années certains chercheurs estiment que même les plus difficiles des grands théorèmes seront à portée de main.

Une carte du monde utilisant quatre couleurs

Un modèle stochastique peut en cacher un autre : Le numéro d’avril 2011 de La Recherche consacre la page des actualités mathématiques à une courte interview de Marc Yor [1] au cours de laquelle sont expliquées les notions de martingale et de mouvement brownien.
On y lira l’avertissement suivant : « Le
mouvement brownien décrit bien de nombreux phénomènes probabilistes, telle
l’évolution des cours de la bourse, mais il est dangereux de s’y fier pour faire des prévisions. »

La Science en caricatures, les portraits de Jules-Léopold Boilly
(1796-1874)
 : La bibliothèque de l’Institut possède un album avec soixante-seize portraits-charge
du caricaturiste. La lettre de l’Académie des sciences n°28 nous en présente onze avec une notice biographique pour chacun. Jean-Pierre
Kahane évoque Adrien-Marie Legendre et Joseph Fourier
qui sont regroupés sur la même planche, déjà présentée dans les
Notices de l’American Mathematical Society de décembre 2009 qui s’intéressait à l’histoire du portrait d’Adrien-Marie Legendre. Ce portrait-charge est, en effet, la seule représentation que nous ayons du mathématicien. On a découvert récemment que les autres portraits étaient ceux d’un homonyme, Louis Legendre !

Escher à fleur de peau

L’Antiblogue de la mode de Slate.fr revient sur la dernière collection du styliste japonais Issey Miyake. Celle-ci s’inspire des mathématiques et notamment des gravures de M.C. Escher, le célèbre artiste néerlandais spécialisé entre autres dans la représentation de motifs se métamorphosant graduellement. Ici, ce sont les imprimés des tissus qui se transforment de chevron en tulipe, « comme dans les gravures de M.C. Escher où les poissons se métamorphosent en oiseaux ».

Une création inspirée des gravures de M.C. Escher

Issey Miyake se réfère souvent aux mathématiques dans ses créations. Il y a un an, il s’était associé avec le mathématicien et médaille Fields William Thurston
pour présenter une collection inspirée des huit géométries qui apparaissent dans la conjecture de géométrisation ! La revue de presse s’en était fait l’écho. Une occasion à ne pas manquer pour aller la redécouvrir.

Notes

[1Marc Yor est l’auteur (ou le coauteur) de plusieurs articles sur Images des mathématiques.

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