Revue de presse novembre 2010

Le 1er décembre 2010  - Ecrit par  L’équipe Actualités Voir les commentaires

Trois mathématiciens à l’Assemblée Nationale ! Il s’agit bien sûr de nos récents lauréats de la médaille Fields et du prix Gauss... Trois mois après leur consécration à Hyderâbâd, l’engouement général à leur égard ne s’est pas tari, on les célèbre partout, à la télé, à la radio, dans la presse en ligne et jusque dans les colonnes « Mode » du Figaro Madame ! Retrouvez nos trois héros et bien d’autres sujets dans cette revue de presse du mois de novembre. Bonne lecture !

Le fabuleux destin de nos médaillés Fields

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Ngô Bao Châu

Le 8 novembre, Ngô Bao Châu a été reçu par le Premier ministre vietnamien Nguyên Tân Dung. Le courier du Vietnam se fait l’écho de cette rencontre. On découvre que le mathématicien médaillé souhaite s’impliquer fortement dans le développement des mathématiques dans son pays natal, en participant notamment à la création d’un Institut des mathématiques supérieures [1].

Le 16 novembre, c’est au tour de Vietnam plus de relater la cérémonie en l’honneur du lauréat franco-vietnamien, organisée à l’Université Paris-Sud 11 à Orsay. On y apprend ainsi par Guy Couarraze, président de l’Université Paris-Sud 11, que la démonstration du “lemme fondamental” de Ngô Bao Châu, déjà récompensé du Prix Clay, a « également figuré dans le Top 10 des découvertes scientifiques et dans le Top 10 de tout 2009 (The Top 10 Everything of 2009) du magazine américain Time » !

Le 17 novembre, c’est le quotidien Le Parisien qui consacre un article
au lauréat de la médaille Fields 2010 dans lequel il retrace son
parcours : né au Vietnam et formé en France, ce génie des mathématiques
a d’abord travaillé au CNRS avant de partir aux Etats-Unis (en septembre
de cette année). Tout en rendant hommage à l’excellence du système
français due, selon lui, à l’existence des postes de chercheurs au CNRS,
le mathématicien explique les raisons de son départ : « Paris reste une
place exceptionnelle pour les mathématiques. Je ne serais pas parti si
je m’étais senti mieux traité matériellement. Ce n’est pas un reproche,
mais un constat. Aux Etats-Unis, un chercheur gagne 2 à 4 fois plus
qu’en France. Là-bas, je me sens débarrassé des soucis matériels »."

Enfin le 19 novembre, ce sont Les Echos et 20 minutes qui reviennent sur la rencontre de Ngô Bao Châu avec des lycéens parisiens à l’université Paris XIII à Villetaneuse. Un lieu bien connu du mathématicien puisqu’il y a effectué une partie de ses travaux et obtenu son habilitation à diriger les recherches (HdR). Lors de cette manifestation qui a été un réel succès, Ngô Bao Châu a évoqué son enfance au Vietnam et raconté que ses parents lui « donnaient un problème de mathématiques quand ils recevaient des amis, pour que je les laisse tranquilles ! » Il a également rappelé les difficultés de son arrivée en France tout en soulignant que « le fait d’avoir une culture différente est une force incroyable ». La ministre de la Recherche Valérie Pécresse, qui a assisté au début de la rencontre, a regretté le départ de Ngô Bao Châu pour les Etats-Unis : « Il a obtenu des propositions aux Etats-Unis qui ne sont pas celles que peut faire la recherche française. [..] Avec les nouveaux budgets, j’espère que nous allons pouvoir retenir les chercheurs ».

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La médaille de la ville de Lyon remise à Cédric Villani

Futura Sciences accorde une longue
interview à Cédric Villani, qui exprime sa passion pour l’équation de Boltzmann,
« un carrefour entre la mécanique des fluides, la physique statistique et la théorie de l’information »,
et son désintérêt pour
« le problème de la régularité de Navier-Stokes incompressible [qui] a beau être mis à prix pour un million de dollars, [le] laisse de marbre ». « Clairement mathématicien », il a cependant « très régulièrement l’occasion de discuter avec des physiciens », et parfois l’occasion d’opposer ses résultats théoriques à des « résultats numériques aberrants ».
« Ce qui guide [ses] recherches : la curiosité, la conviction qu’il y a quelque chose d’intéressant à comprendre, des harmonies cachées... ». À propos de la situation de la recherche, il témoigne que
« plusieurs facteurs contribuent à une grande inquiétude ambiante actuellement : les mutations des institutions » (ANR, AERES, CNRS, universités), « le poids accru sur la scène internationale d’indicateurs inadaptés (classement de Shanghai, impact factor), la chute des effectifs dans les filières scientifiques qui rend critique la situation des « petites » universités, nombreuses en France. » Mais il reste optimiste et propose des pistes : « De manière générale, on pourrait beaucoup gagner en efficacité en assouplissant l’administration, les contrôles, les évaluations, [...] cela demande du bon sens, de la souplesse et de l’intelligence administrative, et la réaffirmation du principe selon lequel l’administration doit se mettre au service du chercheur et non l’inverse ».

Le succès scientifique et médiatique de ce lyonnais d’adoption se prolonge et les collectivités locales se chargent de le célébrer.
Le Progrès
rapporte la remise, lors de la rentrée du PRES (Pôle Recherche Enseignement Supérieur) Université de Lyon, de la médaille de la ville de Lyon à Cédric Villani par Gérard Collomb, sénateur-maire et président du Grand Lyon, qui lance
« Vous dites que Lyon est votre ville préférée, moi vous êtes mon mathématicien préféré ».
Un mathématicien qui « a tout d’une star : look atypique, admirateurs pressés de lui serrer la main, photographes toujours dans son sillage... » et néanmoins « reste avenant et disponible ».
Le 22 novembre encore, Le Progrès titre
« La crème des chercheurs a été mise à l’honneur », crème dans laquelle on retrouve bien évidemment le sémillant Cédric Villani, à la veille d’un colloque international organisé en son honneur entre l’École Normale Supérieure (ENS) de Lyon et l’université Lyon 1, ouvert avec « fierté et émotion » par la déléguée régionale du CNRS, Claudine Schmidt-Lainé, comme elle le dit dans son édito de CNRS Hebdo Rhône Auvergne.

Au niveau national, nos deux médaillés 2010, Ngô Bao Châu et Cédric Villani, étaient conviés le 17 novembre à l’assemblée nationale avec Yves Meyer, récipiendaire du prix Gauss 2010. Sous les applaudissements des députés, ils y reçurent les félicitations officielles de son président, Bernard Accoyer. Une telle « distinction est exceptionnelle, réservée d’habitude aux délégations étrangères » selon les termes employés par Claude Birraux, président de l’office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, en introduction au « débat, ouvert à la presse, sur la place de la France dans les mathématiques et la place des mathématiques dans les sciences d’aujourd’hui, en présence des lauréats », de divers conseillers scientifiques, et d’un journaliste.
Après une brève discussion sur les relations entre mathématiques et
entreprises puis sur le rôle de Bourbaki, au cours de laquelle
Yves Meyer émet le souhait « qu’on cesse de confondre mathématiques et Bourbaki » et Cédric Villani souligne son importance dans le patrimoine mathématique français, le débat s’engage rapidement sur la question de la formation en mathématiques. Claudie Haigneré souligne notamment la distinction entre « les mathématiques qui préparent et les mathématiques qui inspirent », les secondes semblant essentiellement absentes de l’enseignement en France. En réponse à cela, Yves Meyer défend l’idée d’une opération « La main à la pâte » en mathématiques. Il conclura néanmoins le débat en déplorant la disparition de la notion d’effort, qui selon lui est prohibée dans l’enseignement actuel, et responsable de « la désaffection vis à vis des sciences ».

Besoin de scientifiques ?

Désaffection vis à vis des sciences ? Peut-être faut-il en chercher la raison dès le lycée, dans les différents programmes qui consacrent un temps d’enseignement de moins en moins important pour les sciences. Une pétition dénonçant la baisse du volume horaire des matières scientifiques au lycée suite à la réforme Chatel vient d’ailleurs de recueillir un grand nombres de signatures prestigieuses, et parmi elles, celle d’un certain Cédric Villani.
Il s’en explique notamment dans l’émission « Droit de citer » sur RCF,
ainsi que dans
une interview au journal Le Monde, dans laquelle il donne sa vision de l’enseignement des sciences, et des mathématiques en particulier.
Dans cette vision, un maître-mot : le temps. Il faut en effet un certain « temps d’acclimatation » incompressible pour maîtriser le langage mathématique, abstrait par définition, puis il faut encore « du temps » pour éviter deux erreurs classiques : « transformer les nouveaux concepts en recettes pour éviter de faire peur » ou au contraire « se concentrer sur les concepts en laissant de côté les exercices ». Enfin, il faut encore du temps pour que l’élève « se sente en sécurité en sciences, qu’il apprivoise la matière peu à peu, qu’il se sente soutenu et accepte alors de faire des efforts intellectuels qui pourraient être effrayants sinon. »
Proposer « un enseignement en sciences plus léger, y compris pour ceux qui se destinent à des carrières scientifiques », comme le rappelle France Inter dans un Téléphone sonne,
a donc de quoi inquiéter. Pas de réponse, bien sûr, à la question posée dans cette émission : La réforme des lycées met-elle en péril l’excellence mathématique française ? Mais au moins un constat : « Aujourd’hui la réforme du lycée permet que se rejoue le grand débat sur la meilleure formation des jeunes, le tout sur un fond morose : en maths comme en français, dans les enquêtes internationales, les résultats des élèves français sont à la baisse. »

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Entrée du lycée Henri IV

Former des scientifiques ? « Mais les filières d’excellence sont là pour ça ! » pourrait répondre le journal La Croix qui entame une série de 24 dossiers sur « ce qui va bien en France » et qui l’ouvre avec la recherche fondamentale. Ce dossier, partiellement accessible en ligne, commence en effet par rappeler que
la France a « la bosse des maths, grâce notamment à ses classes préparatoires, tant décriées pour leur élitisme. » Puis, il s’intéresse aux institutions scientifiques et en particulier au CNRS, qualifié de « plus important organisme de recherche européen ». Un article complet est également dédié à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon. Le dossier se termine par une série de chiffres donnant une idée de la place de la recherche en France : 10,273 milliards d’euros (budget 2011 de la recherche, en discussion), 162000 personnes dans la recherche publique, dont 92000 chercheurs, 83 universités, une centaine de grandes écoles et établissements d’enseignement supérieur, une trentaine d’organismes de recherche.

Besoin de scientifiques ? Certes ! Mais lesquels ? Le journal Les Echos publie Le profil idéal du chercheur, selon les résultats d’une enquête réalisée par l’Apec (Agence pour l’empli des cadres) et le cabinet Deloitte. On y apprend qu’« il existe aujourd’hui un consensus quasi universel sur le profil idéal du chercheur expérimenté pour la décennie à venir » et que, dans ce profil, la compétence « la plus attendue par tous les acteurs » est celle « de pouvoir travailler en phase avec le marché. » En seconde position : « l’agilité intellectuelle, qui permettra de faire le lien entre plusieurs disciplines. »
Pas sûr que cet ordre des priorités fasse l’unanimité chez les personnes concernées...

Le cabinet des curiosités

A côté des honneurs rendus aux récents médaillés et des questions très sérieuses sur l’avenir de la science, la presse sait aussi se faire l’écho de sujets plus légers, de curiosités dans le monde des mathématiques. En voici quelques uns... Slate.fr revient sur la création, le 24 novembre 1960, de l’Oulipo. Kezako vous exclamez-vous ? L’OUvroir de LIttérature POtentielle ! « au croisement des mathématiques et de la littérature [...] la rigueur devient source de créativité. Il s’agit d’établir des règles, des contraintes formelles, puis de les traduire sous forme de textes. » Voilà, tout est dit. Ou presque... Fondé par Raymond Queneau (écrivain) et François Le Lionnais (ingénieur), l’Oulipo mêle poésie, mathématiques, jeu, avec « pour ambition d’explorer les contraintes du langage » car les « contraintes favorisent la créativité » [2]. L’article de Jean-Marc Proust revient sur certains textes majeurs de l’Oulipo, tels La Disparition de Georges Perec, Si par une nuit d’hiver un voyageur d’Italo Calvino, etc. Et souligne quelques contraintes mathématiques ayant abouties à la création de certains ouvrages : dans La Vie mode d’emploi, Georges Perec « travaille à partir du carré eulérien d’ordre 10, une énigme résolue par des mathématiciens en 1958 », Si par une nuit d’hiver un voyageur est « organisé savamment à partir du carré sémiotique de Greimas », etc.
Un article joyeux mêlant mathématiques et littérature pour le bonheur de tous. Contrairement, malheureusement, aux deux autres hommages bien maladroits de Télérama et Libération.

Enigmes mathématiques, anecdotes et blagues au menu du nouvel ouvrage de Ian Steward, comme le mentionne l’Humanité. « Est-il absolument désespéré que les mathématiques soient agréables, intuitives, accessibles au commun des mortels ou aux littéraires ? » Cet ouvrage montrerait que non, en éveillant « l’esprit critique » et en rendant « le lecteur moins ingénu face à toutes sortes de pièges des nombres et des formes ».

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Les frères Montmort

L’Union consacre un article à Pierre de Rémond, marquis de Montmort, figure locale (ardennais), mort au XVIIème siècle. Mathématicien, collaborateur de Newton et Leibniz, élève de Malebranche, de Rémond contribua notamment à la « théorie de la probabilité » et reçut « Nicolas Bernoulli [...] chez lui à sa campagne où ils passèrent trois mois dans un combat continuel de problèmes ».
Enfin, dans L’Union toujours, une invention originale : le « domino pour les matheux » ! Inventé par Claude Guilho, dessinateur industriel à la retraite, Mathomino a vu le jour en partie afin de « lutter contre le fléau de la télévision. » Il s’agit d’un jeu de domino, où le gagnant est celui qui n’a plus de domino en premier, où il faut piocher lorsqu’on ne peut jouer, la seule différence avec le domino classique, de taille, les petits points sont remplacés par des formules mathématiques ! « Ainsi, la racine de quatre, la puissance de deux ou encore le cosinus de 9 remplacent les points du domino classique avec pour voisin le résultat d’une formule. »

Parutions

Vérifier une démonstration en un coup d’œil : La Recherche de décembre 2010 publie une interview d’Irit Dinur qui a publié une preuve du théorème PCP (Probabilistically Checkable Proof, preuve vérifiable de manière probabiliste) en 2007. Elle avait donné lors du congrès ICM 2010 une conférence plénière qui avait été particulièrement remarquée.

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Un tangram

Le tangram : De nouvelles configurations pour ce casse-tête chinois. Annoncé en première de couverture du numéro de décembre de « Pour la Science », l’article de Jean-Paul Delahaye nous rappelle que le plus populaire puzzle géométrique continue d’être au fil des années une source de questions. L’auteur distingue en particulier trois catégories de motifs : les motifs généraux (d’un seul tenant, sans recouvrement, utilisant une fois et une seule chacune des 7 pièces), les motifs propres (motifs généraux topologiquement équivalents à un cercle et donc sans « trou ») et les « snug-motifs » qui répondent à une définition proposée par Ronald C. Read.

Maths, strass et paillettes

Voici donc venu le temps d’une nouvelle mode, une mode innovante ou géométrique, selon les goûts, originale dans tous les cas : la mode mathématique ! Un concept, doit-on le préciser, inventé à l’instant...

L’Express a interviewé le « créateur de mode » japonais Issey Miyake, à l’occasion de la présentation de sa nouvelle collection à Paris. Il y est question de préoccupations environnementales et de réflexions sur « l’avenir de la création » passant par de « nouvelles méthodes de travail » et « de nouveaux matériaux ». L’originalité de cette collection est l’utilisation de l’origami afin de concevoir les plis des vêtements. Plus précisément, Issey Miyake a utilisé les « travaux d’un universitaire, [...] découvert sur internet, le professeur Jun Mitani. Il avait développé un logiciel pour créer des objets tridimensionnels à partir d’une simple feuille de papier plié ». Une utilisation des mathématiques étonnante, et comme le souligne Issey Miyake, Jun Mitani « a été surpris que l’on puisse adapter ce travail académique à une réalité de mode ».

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Coco-chanel
« La mode se démode, le style jamais. »

L’Express toujours propose un diaporama de « 30 personnalités qui ont du style ». Au programme, des comédiens et des comédiennes, des chanteurs et des chanteuses, des écrivains et des écrivaines, et un peu avant la fin du diaporama : un mathématicien ! Cédric Villani bien sûr, très sobre, en lavallière et broche araignée. Car il est question de style !

Cédric Villani, encore et enfin (comme quoi, il est très difficile de faire l’impasse sur les médaillés, même en parlant de mode...), quatrième portrait de la série « Us et coutumes de l’homme moderne », présentée par Le Figaro Madame. « Comment s’habille un Prix Nobel de mathématiques ? » vous demandez-vous ? Réponse : « de façon romantique et voyante ». Ce style est-il si particulier parmi les mathématiciens ? Réponse : « Je crois que je suis le seul à porter ce genre de nippes. Mes camarades et mes élèves sont à l’évidence plus sobres, non ? »

Notes

[1On lit parallèlement dans La tribune de Genève, qu’un autre
médaillé Fields 2010, Stanislav Smirnov reçoit du gouvernement russe un financement d’un peu plus de 3 millions de francs suisses, qui serviront à créer un centre interdisciplinaire de recherche dans son pays d’origine, à Saint Pétersbourg.

[2On peut lire à ce sujet sur le site l’article Poésie, spirales, et battements de cartes.

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Pour citer cet article :

L’équipe Actualités — «Revue de presse novembre 2010» — Images des Mathématiques, CNRS, 2010

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