Revue de presse octobre 2010

Le 1er novembre 2010  - Ecrit par  L’équipe Actualités Voir les commentaires

Le « père des fractales » n’est plus ! Nombreux ont été les journaux qui lui ont rendu un dernier hommage : articles, documents sonores, vidéos, le tout accompagné bien souvent de superbes images. Mais la vie continue et d’autres sujets ont également eu l’honneur des médias : l’« excellence mathématique française » suite aux deux médailles Fields de cet été, le festival Pariscience qui vient de primer un film sur les nombres premiers, jusqu’à la marée noire « du siècle » où les mathématiques servent à améliorer la pose des barrages anti-hydrocarbures. Bonne lecture !

Disparition du « père des fractales »

The Fractal Geometry of Nature (1977)

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Benoît Mandelbrot

Benoît Mandelbrot est décédé le 14 octobre, un mois avant son quatre-vingt-sixième anniversaire. Plusieurs journaux et sites d’information sont revenus sur la vie et la carrière de ce mathématicien hors norme, en republiant des entretiens et des portraits réalisés au cours des trente dernières années.

Le Monde commence par poser les grands jalons de son existence : « Né à Varsovie en 1924, dans une famille juive d’origine lituanienne, il a fui la menace nazie pour se réfugier en France avec sa famille, avant de s’installer aux Etats-Unis après la Seconde Guerre mondiale ». S’ensuit le rappel de sa carrière scientifique, centrée sur le développement de la « géométrie fractale » comme outil de modélisation mathématique de la rugosité, et qui s’est déroulée en grande partie en dehors du cadre académique. Chercheur au CNRS jusqu’en 1957, Mandelbrot passa trente-cinq ans chez IBM avant de terminer sa carrière à l’université de Yale. Libération conclut sur une citation du mathématicien David Mumford : « Les mathématiques appliquées se sont concentrées pendant un siècle sur les phénomènes réguliers, mais beaucoup ne le sont pas. Plus vous les observez au microscope, plus leur complexité apparaît. Mandelbrot fut l’un des premiers à comprendre qu’ils étaient aussi des objets dignes d’être étudiés. » Le Figaro reproduit quant à lui l’hommage du président de la République.
Les trois journaux précédents republient chacun un portrait de Mandelbrot. Alors que Le Figaro met en avant ses surprenantes intuitions, Le Monde le dépeint en explorateur du chaos et Libération va jusqu’à parler du martien des mathématiques.

La crise financière récente a provoqué un regain d’intérêt pour la modélisation fractale des cours de la Bourse, et Mandelbrot s’est exprimé à ce sujet dans Le Monde il y a un an. Libération republie un entretien plus ancien sur ce thème. De fait, la description mathématique de la finance a intéressé Mandelbrot dès le début des années soixante ; ce fut même l’une de ses principales motivations pour développer la théorie des fractales, ce que soulignent deux articles de Sciences et Avenir et Futura Sciences. Si les objets mathématiques qu’il baptisa « fractales » sont apparus dès la fin du XIX-ième siècle avec la théorie des ensembles et l’étude des fonctions d’une variable complexe, c’est Mandelbrot qui les donna à voir et qui en fit le fondement de ce qu’il a appelé une « théorie du rugueux ».

« Il y a eu une “mode” des fractales. Et lui même s’en amusait », écrit Sylvestre Huet sur son blog science². On aura une idée de cet engouement avec ce film que le romancier Arthur C. Clarke a consacré à l’ensemble de Mandelbrot, et des traces sont perceptibles dans le billet de Pierre Barthélémy sur Slate.fr. La création d’images numériques est probablement l’une des applications les plus tangibles de la « géométrie fractale », mais cela ne doit pas masquer l’ambition qui soutendait les travaux de Benoît Mandelbrot, ambition qu’il réaffirmait lors sa conférence à l’Université de tous les savoirs, en 2000.

Le mot de la fin ? Il revient à Dominique Leglu, sur un blog du Nouvel Observateur : « L’oiseau rare s’est donc envolé. Mais on en distingue toujours les plumes, fractales bien entendu ! »

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Un détail de l’ensemble de Mandelbrot

On n’a pas de buts, mais on a des idées !

Après l’échec cuisant de l’Equipe de France au Mondial, la consécration de deux mathématiciens Français, récipiendaires à Hyderabad de la Médaille Fields, semble susciter quelques doutes sur le bien-fondé du salaire des uns et des autres. Un mathématicien se faufile dans la brèche en rappelant dans une tribune au journal Le Monde que les salaires des mathématiciens français oscillent entre 1,7 et 4,3 smics, 4,8 pour la crème de la crème, contre 316 smics pour les grands patrons français. L’auteur avertit par ailleurs que, si actuellement la fameuse « fuite des cerveaux » ne concerne que 3% des mathématiciens, la poursuite de la dégradation des salaires des chercheurs accélérera très certainement le processus.

Dans un étonnant reportage, TF1 se fait également l’écho des bas salaires et de la fuite éventuelle des cerveaux. De plus, signe que l’accumulation des réussites des mathématiques françaises a réussi à ébranler quelques convictions, les journalistes se font les apôtres du CNRS, devenu lieu de liberté, de sécurité et ainsi de créativité ! Le reportage, plus classiquement, rappelle ensuite que l’existence bien française des classes préparatoires et de l’Ecole Normale Supérieure tient sans aucun doute un très grand rôle dans la production nationale de têtes pensantes.

La question du lien entre notre enseignement et notre réussite au plus haut niveau est plutôt un alibi dans cette tribune de Libération, où le Président de l’Association des professeurs de mathématiques de l’enseignement public attaque frontalement la baisse du nombre d’heures de mathématiques en première S dans la réforme du lycée actuelle. Il remarque en particulier qu’en une génération, un lycéen a perdu une année de mathématiques.

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D’Alembert, Fourier, Galois, Cauchy, Poincaré et Weil

Le journal Science et Avenir s’interroge lui aussi longuement sur les raisons du succès des mathématiques françaises, mais aussi sur ce qui menacerait sa pérennité. L’auteur dégage trois facteurs déterminants. Le premier, c’est une tradition historique qui nous vient de « personnalités hors pair : Jean d’Alembert (XVIIIème), Joseph Fourier, Evariste Galois ou Augustin-Louis Cauchy (XIXe siècle), Henri Poincaré ou André Weil (XXème) ». « Deuxième facteur, le facteur humain. Si les mathématiciens se sont imposés, c’est aussi grâce à leur influence politique dans le système », en particulier sur l’enseignement, qui constitue le troisième facteur : « Tous les élèves d’aujourd’hui peuvent en témoigner : le système d’enseignement français est marqué par l’emprise des mathématiques. » Pourtant, l’auteur remarque que le niveau moyen jusqu’en lycée est... moyen, et comme dans l’article précédent, il avance que le système des classes préparatoires, puis l’existence d’institutions scolaires propres à la France, l’Ecole Normale Supérieure et l’Ecole Polytechnique, y sont pour beaucoup dans la production de chercheurs d’élite. Enfin, c’est devenu un argument incontournable, le CNRS, avec son recrutement précoce de mathématiciens sur des postes fixes, est décrit comme l’une des clés principales du succès. Puis viennent les signaux d’alarme. D’abord, la baisse du nombre de postes : « Dans les années 1990, nous avions environ 18 postes ouverts chaque année au CNRS. Aujourd’hui c’est plutôt 12 ». Ensuite, la fameuse LRU (Loi relative aux libertés et responsabilités des universités) : « Chaque université pourra mener sa politique propre. Cela peut nuire à la vision nationale qui prévaut jusqu’alors dans la discipline », commente un mathématicien interrogé. La nouvelle mode de l’évaluation par notes de l’AERES est aussi mise en cause dans l’article, ainsi que quelques chiffres : « Le ministère prévoit 30 % de thèses en moins en 2017 », et « la part des dépenses d’enseignement dans le PIB est en baisse depuis 1995, passant de 7,5 % à 6,6 % en 2008. »

Pour conclure sur le vaste sujet des raisons de « l’excellence française », on retiendra cette jolie métaphore énoncée par Jean-Yves Chemin (directeur de la Fondation Sciences mathématiques de Paris) : « Ces fleurs ne poussent pas au milieu d’un désert ! Elles récompensent toute une communauté »

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Le vieux Lyon

Le site économique régional ForumEco nous offre un vivant et croustillant portrait de notre tête pensante nationale du moment, Cédric Villani. L’article rappelle que le récent médaillé Fields a baigné dans « un milieu familial très littéraire », est « fan de David Lynch » et Prokoviev, amateur de science-fiction et d’astrophysique. Mais surtout, on y apprend quelque chose qui éclaire sans doute l’origine de ce petit 3% de fuites des cerveaux mentionné plus haut, malgré les énormes écarts de salaires : « l’amour de la bonne chère » de ce lyonnais adoptif. Villani déclare en effet au journaliste lyonnais : « Les Américains mettent de gros moyens à votre disposition. Mais si vous saviez comme ils mangent mal [...]. Je ne souhaite pas sacrifier la qualité de vie que j’ai en France ». Une autre réponse montre l’attachement du mathématicien à son cadre de vie : « c’est [à Lyon] que je suis devenu un mathématicien de renom et que mes deux enfants sont nés. Et puis, la ville possède une qualité de vie et une offre culturelle incroyables ».

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Jean Bourgain

Il faut se rendre sur le site belge Le Vif pour apprendre que le mathématicien belge Jean Bourgain, médaillé Fields en 1994 et membre de l’IHES de 1983 à 1994, professeur de mathématiques à l’Institute for Advanced Study à Princeton, aux États-Unis, a gagné le prix Shaw pour « son travail, notamment sur l’analyse mathématique et la physique mathématique ». Ce prix créé par l’industriel hongkongais Run Run Shaw, « distingue des individus qui ont accompli des avancées significatives en recherche académique et scientifique ou leur application ». Un petit million de dollars est agréablement associé à ce prix honorifique...

Le Point consacre un long article au fameux Grigori Perelman, le mathématicien de Saint-Pétersbourg qui a défrayé la chronique d’abord en résolvant la centenaire Conjecture de Poincaré, puis en refusant la médaille Fields en 2006, puis enfin le million de dollars accordé par l’Institut Clay en 2009. Si l’article commence par le refus du « génie qui s’est retiré du monde » d’être interviewé par le pauvre journaliste du Point, on y apprendra quelques informations intéressantes, essentiellement par le truchement de collègues ou de proches, sur une vie particulièrement énigmatique. Si le paparazzi risque d’être déçu par l’article (sauf sur les goûts culinaires de Perelman), le sociologue y trouvera quelques éléments sur ses origines et le romancier d’excitantes péripéties. Quant au mathématicien, il sera particulièrement intrigué par la fin : si Perelman ne semble plus travailler sur la géométrie, le bruit court qu’il chercherait maintenant à résoudre... une autre conjecture à un million de dollars, cette fois concernant la mécanique des fluides... L’affaire Perelman n’est sans doute pas close.

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Saint Pétersbourg

Homo calculus et marées noires

Un musée du calcul et de l’informatique ? C’est l’idée d’un jeune
retraité du CNRS engagé dans l’association Homo
Calculus
qui
souhaite, d’après
Sud-Ouest,
"« promouvoir la culture scientifique et technique », « sensibiliser le plus tôt
possible les jeunes à la culture scientifique », « promouvoir en primaire et en
secondaire l’enseignement du calcul » et, plus globalement, assurer une médiation scientifique".

Le quotidien régional, décidément très intéressé par les
mathématiques, consacre également un
article
aux « Maths face au Pétrole ». Si ce titre laisse penser que la communauté
mathématique s’apprête à affronter l’industrie du pétrolière, il n’en est rien. Bien
au contraire, cet article nous apprend qu’il y aurait un « lien entre les barrages
flottants étirés en travers des marées noires et le cosinus hyperbolique » : un
enseignant-chercheur rochelois a mis au point un logiciel destiné « à améliorer la
pose des barrages anti-hydrocarbures » et prévoir leur comportement « dans différentes conditions de mise en oeuvre ».

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Bateaux-pompes combattant l’incendie de la plate-forme pétrolière Deepwater Horizon le 21 avril 2010

Point de marée noire pour inspirer « le mathématicien prodige de
Neyshâbour »
, qui pourrait
cependant figurer dans le futur musée du calcul dont nous parlions. La
Revue de Téhéran consacre un article au mathématicien perse Omar
Khayyâm
. Il découvrit par
des méthodes géométriques que les équations cubiques pouvaient avoir
plus d’une solution, et s’intéressa au cinquième postulat
d’Euclide

auquel il tenta de substituer un axiome plus
intuitif.

Parutions

Têtes Chercheuses, un magazine scientifique trimestiel et gratuit lancé par l’Université de Nantes consacre son quinzième numéro à un dossier de dix articles (15 pages) sur l’intelligence des Maths. Tous en “pistes vertes”, ces articles sont écrits par des chercheurs de la région des Pays de
Loire pour un large public et visent en particulier les collégiens et
les lycéens. Tour à tour, l’histoire des mathématiques, les questions
« sciences et société », les applications les plus récentes au
traitement d’images, à la dynamique des populations, à la robotique,
à la classification de données, à la physique des particules, à la
cardiologie sont abordées.

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« Dans l’effort d’abstraction s’ouvre un champ infini d’idées neuves, de moyens de
calcul et de compréhension du monde. »

Pour la Science : Dans sa rubrique mensuelle Jean-Paul Delahaye revient sur un monstre mathématique générateur de paradoxes : l’ensemble de tous les ensembles. L’auteur explique pourtant que considérer un tel ensemble comme un concept contradictoire est
une erreur fréquente dénoncée par les logiciens.

La Recherche consacre sa « une » aux 24 plus beaux défis de la science. L’un d’entre eux est mathématique et concerne les nombres univers, c’est-à-dire les nombres dans lesquels on peut trouver n’importe quelle succession de chiffres de longueur finie. On pense que certains nombres célèbres comme $\pi$, $\sqrt{2}$ ou le nombre de Néper $e$ sont des nombres univers mais pour l’instant les mathématiciens sèchent à en founir une démonstration.

Dans la rubrique Actualités de ce magazine on trouvera également une interview de Dominique Descotes, le récent découvreur d’un manuscrit mathématique de Pascal [1].

Le secret des nombres premiers

Au festival international du film scientifique
Parisciences, qui
s’est tenu du 7 au 12 octobre 2010 au Muséum national d’Histoire
naturelle
, le très beau film "Le secret des nombres
premiers"

de Hideki Uematsu a reçu le Prix Pierre-Gilles de Gennes, qui
récompense la recherche et la diffusion des connaissances. L’an
dernier, il avait déjà été attribué à un film sur les mathématiques,
intitulé "Fractales, la dimension
cachée"
.

Un autre film sur les mathématiques a été récompensé cette année :
"Quants, les alchimistes de Wall
Street"
,
de Marije Meerman, a reçu le prix Audace. CommeAuCinéma
et
l’Express, reprenant une dépêche AFP, en résument la thématique : « Des génies
des mathématiques employés par la finance internationale qui tentent
de modéliser le comportement économique humain et l’évolution des
Bourses mondiales, en apparence si erratiques et irrationnels ». Un sujet sensible qui faisait encore les choux gras de nombreux journaux il y a quelques mois et dont Images des Mathématiques s’était fait l’écho. L’occasion de relire quelques revues de presse de l’année passée ? [2]

Notes

[1Une découverte dont la presse s’était fait l’écho le mois dernier

[2En particulier celle du mois d’octobre 2009 dont un paragraphe porte pour titre « Benoît Mandelbrot, la crise et les modèles mathématiques ».

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