Revue de presse octobre 2018

Le 1er octobre 2018  - Ecrit par  L’équipe Actualités Voir les commentaires

C’est la rentrée ! Voyez combien l’élève d’Elis Tamula a de concentration et d’organisation. Enfin, c’était la rentrée début septembre : la rubrique enseignement est donc bien étoffée ce mois-ci. L’événement le plus marquant, qui va bien au-delà de l’actualité des mathématiques, est toutefois la visite du président de la République à Josette Audin pour reconnaître la responsabilité de l’État dans la mort de Maurice Audin pendant la guerre d’Algérie.

Vous découvrirez aussi le Village des mathématiques en Turquie et d’autres lieux de diffusion, une preuve fausse d’une conjecture centenaire et une solution validée d’un problème quadri-centenaire, vous rencontrerez des mathématiciens honorés, des ondes sismiques, des intelligences artificielles, des géométries tropicales, et vous pourrez constater, une fois de plus, combien les mathématiques sont variées.

Recherche

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Fonction zêta dans la bande critique

L’annonce a eu un certain retentissement dans la communauté mathématique et Le Figaro s’en fait l’écho, de même que Maxi Sciences et la presse anglophone (par exemple New Scientist ou The Times ici et ) : Sir Michael Atiyah a annoncé détenir la preuve de la conjecture arithmétique la plus fameuse, l’hypothèse de Riemann. Âgé de 89 ans, Sir Michael est un grand mathématicien. Son résultat le plus célèbre est le théorème de l’indice d’Atiyah-Singer (1963) mais la portée de son œuvre est immense et elle touche à plusieurs domaines mêlant souvent géométrie et physique théorique [1]. Malheureusement, la conférence qu’il a donnée à Heidelberg et la prépublication ne convainquent pas les spécialistes et, vu la brièveté de l’argument, il semble bien peu probable qu’il tienne.

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Maryna Vazovska

Toutes les annonces ne font pas long feu. En 2016, la mathématicienne ukrainienne Maryna Viazovska a donné dans une prépublication la solution d’un problème multi-séculaire très simple à énoncer : comment empiler des sphères sans qu’elles se chevauchent, de sorte à laisser le moins de place autour – en dimension huit... La Recherche, traduisant un article de Quanta magazine (en), revient sur l’histoire de ce problème, étudié au moins depuis Kepler (1611), sur sa solution en dimension $3$ donnée en 1998 par Thomas Hales et trop complexe pour être validée par les experts, et qu’il a lui-même certifiée par ordinateur au prix de plus de dix ans d’efforts collectifs, sur la solution en dimension $8$, « étonnamment simple, comme toutes les grandes choses », de Maryna Viazovska, qu’elle a étendue à la dimension $24$ en moins d’une semaine avec quatre collègues, et enfin sur les applications de ces questions aux codes correcteurs. Le fait que la dimension $8$ soit spéciale tient à l’existence d’une structure exceptionnelle, $E_8$, qui produit angoisse et ravissement chez les mathématiciens. Ce résultat avait été évoqué dans la revue de presse de juillet 2016.

Applications

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Philippe Le Bouteiller

Ce mois-ci nous a montré son lot d’applications des mathématiques. Philippe Le Bouteiller termine une thèse de sciences de la Terre à Grenoble. « Géophysicien numéricien », il développe des codes de calculs très précis pour étudier des ondes sismiques dans le sol, afin de « mieux comprendre les risques naturels majeurs » ou « d’anticiper la disparition de ressources naturelles stratégiques ». Or, comme l’annonce France 3 (voir aussi ici et Écho siences-Grenoble), il vient de gagner le deuxième prix et le prix du public à la finale internationale du concours Ma thèse en 180 s – voici la présentation de son Approche eulérienne de Hamilton-Jacobi par une méthode Galerkin discontinue en milieu hétérogène anisotrope. Application à l’imagerie sismique.

L’université de Franche-Comté présente un groupe mêlant recherche clinique et modélisation mathématique : le mathématicien Franz Chouly réalise des simulations numériques pour prévenir la nécrose du pied ou du bassin de patients paraplégiques ou diabétiques.

Société

Smog {JPEG}Réjouissons-nous de ces résultats mathématiques, l’avenir est sombre. Selon une étude d’envergure (25 000 participants entre 2010 et 2014), menée en Chine et rapportée par Minute News, la pollution « affecterait nos capacités verbales et mathématiques ». « L’exposition à court terme suffit déjà à diminuer substantiellement les aptitudes verbales. [...] Sur le plus long terme, les capacités mathématiques sont également affectées, et il suffit de plusieurs semaines d’exposition pour voir l’effet s’installer durablement et de façon plus marquée. »

Pour vos problèmes mathématiques quotidiens, vous pourrez peut-être pallier les effets de la pollution par le moteur de reconnaissance visuelle de Bing, dont le blog d’Internet-formation nous présente les dernières innovations : la transcription de textes, l’amélioration du moteur et un résolveur d’équations capable de transcrire les équations depuis une photo et de les résoudre. Bon, pour l’instant, le gain par rapport à une saisie manuelle de l’équation n’est pas clair : il est sans doute plus intéressant de prendre cela comme un témoignage de l’extension du domaine de l’IA (Intelligence Artificielle) que d’en attendre une utilisation pratique.

Intelligence artificielle

Difficile de suivre ce sujet très en vogue, des milliers d’articles sortent chaque mois. « L’expression sème le trouble », écrit Gilles Dowek dans Pour la Science, elle est mensongère, attise « nos fantasmes et nos peurs » et « nous empêche de penser sereinement » ce qu’elle est vraiment – un ensemble de techniques, d’« algorithme[s] d’apprentissage automatique » pour faire des choses que nous ne savons pas faire (si efficacement ou sans erreur). L’IA n’en soulève pas moins des questions éthiques. Il est apparu il n’y a pas si longtemps que l’apprentissage d’une IA pouvait être biaisé par des données qui ne sont pas neutres, ce qui pour Fredzone peut en faire « un dangereux outil de discrimination et d’injustice » – cela a été observé par ProPublica (organisme récipiendaire de plusieurs prix Pulitzer) pour la prédiction de la récidive de délinquants. D’après Bernard Jomard, dans Forbes, « l’algorithme ne fait que reproduire et amplifier les discriminations déjà existantes » – selon le genre, la zone d’origine, l’histoire... – par exemple pour un recrutement ou l’obtention d’un prêt bancaire. Matthieu Sénéchal appelle dans Le Monde « une “éthique” pluraliste “de l’IA” » et met en garde contre « le danger d’un nouveau positivisme qui porte aux nues la technologie comme fin en soi », renvoyant notamment aux mouvements « Women in AI » et « Black in AI », soumis au renforcement des discriminations évoqué plus haut. Par ailleurs, une tribune de Nozha Boujemaa dans Le Monde affirme que « l’éthique n’est pas toute la question » et qu’il est nécessaire d’introduire d’autres « normes [comme] gages de “qualité de service” ».

Le poids économique à venir de l’IA est estimé à « 13 milliards de dollars d’ici 2030 » d’après Le Big Data. C’est, pour L’Usine nouvelle, « un jackpot pour les entreprises pionnières ». Pour le PDG d’Autodesk cité par Les Échos, « l’IA est l’avenir de l’industrie française ». C’est sans doute pourquoi, d’après La Dépêche, « Toulouse veut devenir un des leaders mondiaux de l’intelligence artificielle », et pourquoi « Google ouvre son centre de recherche parisien sur l’IA », comme le disent Les Échos, mais aussi L’Informaticien, Le Parisien, RTL.be et bien d’autres. Au plan national, Bertrand Pailhès a été nommé « coordonnateur de la stratégie nationale en IA », d’après L’Usine nouvelle. Pour La Tribune, l’État espère que les entreprises françaises investiront massivement (dans) le secteur. À l’étranger, Microsoft investit 40 millions dans l’IA pour des causes humanitaires, indique L’Usine digitale. Pour le Pentagone, ce sont 2 milliards d’investissements, d’après Les Échos (est-ce à but humanitaire ?). Mais, à l’occasion de l’Exposition mondiale sur l’IA rapportée par Sciences et Avenir ou RFI, Pierre Haski note sur France Inter que « l’avenir se joue en Chine, pas en Europe », où l’investissement est massif et la collecte sauvage des données de 800 millions d’internautes, facile.

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Intelligence artificielle

Outre le PIB du secteur, ce sont les relations de travail qui pourraient être bouleversées. Le Monde tente d’envisager la façon dont « le travail est remodelé par l’IA ». Ou bien est-ce le travail lui-même qui va disparaître ? Sud Ouest estime que « les emplois dans l’hôtellerie et la restauration [sont] menacés ». Même si l’IA intervient déjà dans le recrutement, Olivier Isaac Safir défend dans Les Échos l’idée que les recruteurs font un meilleur travail – son plaidoyer semble traduire une certaine inquiétude pour cette branche. À rebours de cette tendance, d’après La Tribune, « en France, les banques sont encore peu nombreuses à se convertir à l’IA, peinant à s’approprier les outils. » Peut-être pas une très bonne nouvelle non plus.

La présence de l’IA dans le domaine de la santé est connue. L’IA « rend service à la génétique », comme on le lit dans La Provence, c’est « l’avenir du diagnostic médical en Russie », d’après Sputnik, elle « [s’applique] à la chirurgie de la colonne » dans une fiche de Bourse direct.

On voit de plus, chaque mois, de nouveaux domaines d’application. Sciences et Avenir s’intéresse aux « vocations artistiques de l’intelligence artificielle », utilisée pour « produire des œuvres parfois surprenantes », et note toutefois que pour l’improvisation théâtrale, elle n’est pas « l’égal de l’homme ». Pas encore ? Le collectif Obvious produit des tableaux grâce à des réseaux antagonistes génératifs : deux IA s’affrontent, l’une crée une toile « à la manière de... » et l’autre essaie de détecter si c’est une vraie toile ou une imitation ; le jeu s’arrête quand la première IA est devenue assez forte pour tromper la seconde. France Info et Le Journal des arts nous l’expliquent et nous apprennent que Christie’s va procéder à la première vente aux enchères d’une telle œuvre en octobre. Va-t-on atteindre les 10 000 $ espérés ?

Pour y voir plus clair, peut-être est-il opportun de lire The deep learning revolution de Terrence J. Sejnowski, pionnier de la discipline, « une brève histoire de l’intelligence artificielle » présentée dans Le Monde.

Histoire

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Maurice et Josette Audin

Maurice Audin était un mathématicien de vingt-cinq ans, partisan de l’indépendance de l’Algérie. Il a été arrêté par l’armée française à Alger le 11 juin 1957 et n’a plus été revu par ses proches. L’affaire Audin, pour reprendre le titre de Pierre Vidal-Naquet, a été évoquée plusieurs fois dans la revue de presse. Le 13 septembre, Emmanuel Macron a reconnu la responsabilité de l’État dans sa disparition : « Maurice Audin a été torturé puis exécuté ou torturé à mort par des miliaires », lit-on sur le site de France Inter. Il a ajouté que si sa mort est « le fait de quelques-uns, elle a été rendue possible par un système légalement institué : le système arrestation/détention confié par voies légales aux forces armées » pendant la guerre d’Algérie.

Cédric Villani avait annoncé la visite du Président chez Mme Audin le matin sur France Inter. Le président du jury du Prix Maurice Audin s’est certainement engagé pour la faire advenir. La nouvelle a été largement diffusée. Libération décrit les attitudes variées des différents présidents. Pour L’Humanité, « après un demi-siècle de déni, avec ce geste historique, la France regarde en face l’une des pages les plus sombres de la colonisation » ; le journal insiste sur la « grande portée historique et politique » de l’événement, au-delà du drame personnel. Le Figaro a un ton plus emprunté et rappelle dans un autre article que les circonstances précises de la mort d’Audin ne seront sans doute jamais élucidées. Le Parisien met plutôt l’accent sur la réaction de ses proches : Josette, sa veuve, Pierre et Michèle, ses enfants. C’est un peu l’angle des DNA et de L’Obs, qui rappelle aussi que « François Hollande avait déjà ouvert une partie des archives », d’autres devant l’être prochainement.

En bref : Sciences et avenir revient sur les engagements politiques d’Alexandre Grothendieck : « plus qu’un mathématicien de génie, un idéaliste ». Alan Turing « n’était pas le génie torturé de The Imitation Game », dit Mashable. Pour Courrier international, il « inspire encore ». (Ré)écoutez les émissions de France Culture consacrées à Turing indiquées dans cette brève. Le Daily Geek Show propose un portrait de Kurt Gödel, « ce génie qui révolutionna les mathématiques mais qui connut une fin tragique ».

Médailles Fields

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Alessio Figalli

Le congrès international des mathématiciens 2018 s’est tenu en août à Rio. Le Point explique comment le Brésil en a fait un événement national en faveur de la culture mathématique. C’est à cette occasion quadriennale que sont remises les médailles Fields, une récompense qui nous est présentée par The Conversation et Capital. Le Monde cite les lauréats : Caucher Birkar (Iran & États-Unis), Alessio Figalli (Italie), Peter Scholze (Allemagne), Akshay Venkatesh (Inde & Australie). Pas de Français parmi les lauréats, remarque entre autres le Huffington Post, mais Alessio Figalli est un ancien étudiant de Cédric Villani et a bénéficié de l’atmosphère de l’ENS de Lyon. On peut ironiser un peu sur cette lecture francisante de l’événement – les Suisses de 24 heures ne sont pas en reste –, elle met en tout cas l’accent sur l’importance des échanges internationaux pour la circulation des idées et l’accélération de la recherche qui en résulte. Incidemment, la médaille de Caucher Birkar lui a été dérobée tout de suite, dit Sciences et avenir, qui précise plus tard qu’une autre lui a été remise.

Le CNRS offre plusieurs entretiens avec les conférenciers de l’ICM : Alessio Figalli et les conférenciers pléniers dans Le Journal ; Fanny Kassel, Raphaël Krikorian, Clément Mouhot, Colin Guillarmou, Jean-Marc Delort, Yvan Martel, Claudio Landim, Catherine Goldstein sur le site de l’INSMI.

NB : Cette rubrique aurait dû paraître le mois dernier mais en attendant, les lecteurs d’IdM n’avaient pas manqué l’article de Serge Cantat.

À l’honneur

Étienne Ghys, directeur de recherche du CNRS à l’École normale supérieure de Lyon, fondateur et auteur prolixe d’IdM, membre de l’Institut, a été élu Secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences. Corse matin l’a repéré à Taglio-Isolaccio en train de « parler de mathématiques à partir de la mode, d’un flocon de neige ou d’un ballon de foot » pour « [défendre] une approche de sa discipline fondée sur l’émerveillement ». Quelques semaines auparavant, en clôture de la réception des académiciens élus en 2017, sa collègue Laure Saint-Raymond avait décrit « la science dont [elle] rêve ». On peut revoir la cérémonie ou lire une transcription du discours grâce au RNBM. Elle se prononce vigoureusement pour que la science soit une œuvre créée collectivement par une communauté ayant « une indépendance sans limites », qu’elle ne soit pas guidée par les « indicateurs bibliographiques » ni les projets à court terme. Ce n’est pas tellement l’air du temps.

Grégory Miermont, professeur à l’École normale supérieure de Lyon – joli tir groupé ! – vient de recevoir la médaille d’argent du CNRS.

D’autres dames sont à l’honneur : Ouest France fait un portrait de la chercheuse Anaïs Crestetto, qui « traduit la fusion nucléaire en équations » et « participe à des innovations en médecine ». Houria Lafrance, professeure de mathématiques à Saint-Orens (31), a été distinguée à l’Ordre national du mérite, en particulier pour les « projets artistiques et scientifiques, notamment le théâtre », qu’elle a menés à bien. Elle va en recevoir la médaille des mains de Cédric Villani. Le magazine online Réalités se réjouit qu’une Tunisienne, Ghada Jerfel, ait été « élue présidente de l’association américaine “Women in Mathematics” ». Nicole El Karoui, « pionnière des mathématiques financières » invitée début juillet sur France Inter, « a longtemps mis sa capacité à modéliser l’incertain au service de la finance, et a à cœur de servir de modèle pour que plus de filles choisissent les mathématiques ».

Enseignement

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Un dessin d’Elis Tamula

Rentrée scolaire, réforme de la formation des enseignants, avatars de la plateforme Parcoursup : voilà ce qui a marqué ce mois-ci l’actualité éducative en France.

Que le ministre de l’Éducation nationale soit très présent dans les médias au moment de la rentrée scolaire est d’une grande banalité, mais cette année Jean-Michel Blanquer a probablement fait beaucoup mieux que tous ses prédécesseurs dans ce domaine ! Omniprésent dans la presse écrite, à la radio et à la télévision (il a même eu droit à une émission d’une heure et demie sur France Musique !), il a cherché à entretenir la bonne image dont il bénéficie auprès de l’opinion. Dans un entretien au Monde, il a insisté sur sa volonté d’« aller à la racine des inégalités sociales », s’est félicité du dédoublement des classes de CP qu’il présente comme une mesure emblématique de sa politique, et a revendiqué la notion d’excellence, mot qu’il « n’entend pas [...] dans un sens élitiste ». Enfin il a annoncé les prochains chantiers, au premier rang desquels la réforme de la formation des enseignants. Il suffisait d’avoir lu le même journal quelques jours plus tôt pour savoir qu’il y a là un problème majeur : la baisse spectaculaire de l’attractivité du métier d’enseignant. Le ministre a annoncé l’instauration d’un pré-recrutement, mesure réclamée à cor et à cri depuis plus de dix ans par l’écrasante majorité des associations professionnelles, des sociétés savantes et des syndicats, et préconisée par la Cour des comptes dans un rapport publié il y a un an. Le sujet était traité en juin dernier sur le site France-Info, qui interrogeait la porte-parole du syndicat Snuipp-FSU, pour qui l’insuffisance des salaires reste un obstacle de taille. Dans son entretien au Monde, à la question « L’éducation nationale sera-t-elle épargnée par les économies faites dans la fonction publique ? », le ministre répondait qu’il y aurait, cette année comme l’an prochain, une augmentation de son budget, mais prenait soin de préciser qu’il était « persuadé que l’augmentation des moyens n’est pas une fin en soi ». Cette prudence était nécessaire : Jean-Michel Blanquer savait sûrement déjà qu’il allait devoir annoncer deux semaines plus tard d’importantes suppressions de postes dans son ministère ! Cette annonce a d’ailleurs donné lieu à un cafouillage peu glorieux. Le chiffre de 1800 suppressions, avancé initialement (Le Figaro, repris par Le Monde, L’Obs, Europe 1 et la plupart des médias), s’est avéré inexact trois jours plus tard. Ce sont en réalité 2600 postes qui disparaîtront, comme l’expliquent L’Express, Le Monde, BFM-TV ou encore Europe 1 qui parle de « petite manipulation comptable » et de « tour de passe-passe » du ministre ! Les syndicats ont évidemment été nombreux à réagir à ces suppressions annoncées : le SNES-FSU, le SE-UNSA, SUD-Éducation... Des réductions horaires (et donc une diminution des besoins en postes) s’annoncent dans les lycées professionnels, où un appel à la grève, relayé par L’Humanité, était lancé pour le 27 septembre.

La presse a encore beaucoup parlé de Parcoursup, qui a en quelque sorte « cessé d’émettre » le 21 septembre. C’était en effet la date de la clôture de la plateforme. D’après les chiffres officiels communiqués par le ministère, 3000 postulants « seulement » (le chiffre est même tombé à moins de 1000 une semaine plus tard) sont finalement restés sans affectation dans un établissement post-bac. Le problème, comme le souligne L’Humanité en parlant de « gros mensonges », c’est que l’on fait ainsi abstraction des quelque 39 000 candidats qui ont été radiés et surtout des 180 000 qui ont purement et simplement (pour quelles raisons ?) abandonné la procédure ! (Marianne en a compté pour sa part 120 000). Un journaliste spécialisé dans l’éducation a fait la même analyse sur France Info, information reprise par L’intern@ute. De son côté, LCI publie le témoignage de Maëlle, une jeune fille dont le dossier a été rejeté par la procédure et qui ne pourra donc pas suivre d’études supérieures cette année. Mais pour la Conférence des Présidents d’Université (CPU), la rentrée se passe « beaucoup mieux que l’an dernier », comme l’a confié à France-Info un de ses vice-présidents.

Pour les enseignants, voici deux nouvelles moins en évidence dans l’actualité.

« La grange des maths » est une association créée à l’initiative d’animateurs de l’IREM de Grenoble pour « promouvoir [...] la culture des mathématiques ». Les quatre « valises pédagogiques » qu’elle propose, parmi bien d’autres initiatives, sont des « atelier[s] itinérant[s] à destination des classes de primaire, collège et lycée ». Chacune contient des « activités mathématiques visant à faire manipuler et réfléchir les élèves sur des thématiques variées : logique, géométrie, numérique ». Le site EchosSciences Grenoble s’est intéressé à cette « grange vadrouille », qui est proposée pour un prix modique aux établissements scolaires (ou à d’autres structures), pour une ou deux semaines.

Le Monde signale qu’un ingénieur français, Romain Goyet, « essaie de briser [le] duopole » TI/Casio en proposant, avec son entreprise Numworks, « la première application Python sur calculatrice parfaitement adaptée au nouveau programme du lycée ».

À l’étranger, des nouvelles d’Algérie, du Sénégal et de Nouvelle-Zélande.

En même temps qu’il proclamait la nécessité de promouvoir l’enseignement des mathématiques (voir la revue de presse du mois dernier), le ministre algérien de l’Enseignement supérieur annonçait la création prochaine à Amizour (wilaya de Béjaïa) d’une « école supérieure des mathématiques ». Selon l’agence Algérie Presse Service, il a indiqué que cette création était notamment « une reconnaissance à la ville de Béjaïa, pôle de rayonnement et de développement des sciences mathématiques aux 12 et 13es siècles ».

Le Sénégal se lance dans l’édition de manuels universitaires scientifiques. Un cours de mathématiques (analyse) et un de chimie viennent de paraître, cinq autres sont annoncés d’ici la fin de l’année. Rendant compte de la présentation de ces ouvrages qui a eu lieu fin juin, Le Soleil en ligne indique que le ministre de l’Enseignement supérieur sénégalais « a souligné la nécessité d’avoir des manuels à la place des fascicules » et ajoute que « les étudiants peuvent ainsi disposer de ces manuels à des prix subventionnés », sans autre précision. On peut s’interroger sur l’opportunité de remplacer les fascicules (gratuits ?), dont beaucoup sont disponibles en ligne, par des ouvrages payants. La subvention ne serait-elle pas mieux utilisée à développer les documents électroniques et à en assurer le libre accès à tous les étudiants ?

En Nouvelle-Zélande, nous dit Développez, un professeur utilise HoloLens pour enseigner les mathématiques à ses élèves et s’en déclare enchanté. Pour les ignorants comme nous, l’enseignant précise que « dans son essence, il s’agit d’un casque de réalité mixte qui apporte des hologrammes dans l’environnement réel et permet aux élèves d’avoir des interactions avec eux ». Il permet sans doute aussi à Microsoft de faire progresser ses bénéfices. Précision utile : ce professeur est accessoirement « Microsoft Innovative Educator Expert ».

Mais bien sûr, nous ne pouvons pas délaisser notre passionnant feuilleton « Tout est bon pour faire aimer les mathématiques » (sauf peut-être les mathématiques) ! On y trouve ce mois-ci du tricot (Slate) et de la sophrologie (Le Télégramme de Brest) ! Et encore du rap : le prof de maths et rappeur Issaba, dont nous parlions dans la revue de presse du mois de juin, a cette fois les honneurs du très officiel site Eduscol.

(Lieux de) diffusion

Le Village des mathématiques est un lieu remarquable créé par Ali Nesin près d’Izmir, en Turquie. Des jeunes y séjournent deux semaines en général pour faire des mathématiques avec des intervenants venus du monde entier. WE Demain le présente comme « une petite contre-société du savoir, de la jeunesse et de la liberté » où l’on fait « des mathématiques contre la dictature ». Étienne Ghys salue dans Le Monde le prix Leelavati remis à son fondateur à la fin du dernier Congrès international des mathématiciens pour « son travail sans relâche ayant permis la création d’un lieu de paix, pour l’éducation, la recherche et la découverte des mathématiques pour tous ».

Lieu de diffusion mathématique à Quaregnon (Belgique), la Maison des Maths semblait en plein essor : en moins de trois ans, elle a accueilli près de 50 000 visiteurs pour des activités mathématiques fondées sur le jeu, son fondateur Emmanuël Houdart avait été nommé « Wallon de l’année 2018 ». Coup de théâtre, ou plutôt « coup de massue » comme disait DHnet, elle a dû fermer fin mai. Nouvelle surprise à la rentrée contée par L’Écho : la « Maison des Maths et du Numérique » rouvre en septembre, sous la houlette d’une équipe complètement renouvelée. D’après E. Houdart, « il resterait un tiers du personnel, mais ni moi ni les membres de l’équipe de la première heure ». Il confie à DHnet : « On a confisqué la Maison des Maths. » Cependant, toujours d’après DHnet, il se serait déjà lancé dans un autre projet, le site ExplOraMath, « quelque chose de très différent de ce que j’ai pu faire avec la MdM mais avec toujours cet objectif d’expliquer et de vulgariser les mathématiques ».

D’autres lieux font parler d’eux. La Dépêche annonce la fête de la science à Fermat Science, la maison natale de Pierre de Fermat à Beaumont-de-Lomagne (82). À l’opposé sur la carte, La Voix du Nord propose de se réconcilier avec les maths à la Cité des géométries, à la gare numérique de Jeumont. Entre les deux, la région Île-de-France annonce l’inauguration de la Maison d’initiation et de sensibilisation aux sciences sur le campus de l’université Paris-sud à Orsay. On y trouvera des ateliers de math. et botanique, sur l’histoire des nombres ou sur la science des bateaux. La presse n’est pas (encore ?) diserte sur le sujet.

En Afrique, Pages Afrik annonce que « la deuxième édition de la Semaine africaine des sciences du Next Einstein Forum commence dans 35 pays ». Les semaines se dérouleront selon les pays entre septembre et décembre, avec pour but de « permettre aux citoyens de s’intéresser aux sciences au quotidien et aux scientifiques pendant trois à cinq jours ».

En bref :
Étienne Lécroart, membre de l’Oulipo et membre fondateur de l’Oubapo (Ouvroir de bande dessinée potentielle), était invité par La Nuit des maths à Tours au début de l’été, ce qui a donné l’occasion à La Nouvelle République de publier son portrait. Le JDD propose, avec Monica Neagoy, « des accessoires pour mieux apprivoiser les maths ».

Parutions

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Cubique tropicale

Le site de la revue Pour la Science avait relayé dès le début du mois d’août les nouvelles du vingt-huitième congrès ICM et l’attribution des médailles Fields. En septembre il a consacré un article à Alessio Figalli. En octobre les mathématiques se retrouvent en première de couverture. L’article phare de ce numéro, Quand la géométrie devient tropicale, est signé par Antoine Chambert-Loir, spécialiste de géométrie algébrique et d’arithmétique qui enseigne actuellement à l’université Paris-Diderot (vous pouvez retrouver les articles qu’il a publiés sur IdM à cette page). La géométrie tropicale est « un champ de recherche très actif, intéressant en soi mais aussi utile à d’autres domaines des mathématiques, en particulier la géométrie algébrique ». Elle a émergé dans les années 1980 (l’origine de cet adjectif « tropicale » qui peut intriguer est donnée à la fin de l’article).
Antoine Chambert-Loir nous explique que « la géométrie tropicale met implicitement en œuvre un mécanisme omniprésent en géométrie moderne : déformer l’objet d’étude jusqu’à le rendre “dégénéré” et vérifier que certaines propriétés restent conservées tout au long de la déformation, y compris à son aboutissement. Mais ce faisant, elle fournit des modèles combinatoires plus simples pour la dégénérescence, et permet ainsi non seulement de revenir sur des questions classiques, mais aussi de les dépasser. » Une courte bibliographie permet aux lecteurs soit d’approfondir un peu plus ce vaste sujet, soit de retrouver des articles plus « grand public » comme celui d’Ilia Itenberg publié sur ce site. Signalons aussi en passant l’article de Jean Lefort, Notions de géométrie tropicale, publié en 2013 dans le Bulletin de l’APMEP.

Le risque de piratage de vos données est omniprésent de nos jours et les conséquences peuvent être désastreuses ! Comment créer des mots de passe raisonnablement robustes ? Toujours dans le numéro d’octobre de Pour la Science, l’article de Jean-Paul Delahaye, L’art et la science des mots de passe, intéressera presque tout le monde ! « La science des mots de passe, à l’ère d’Internet, des puissants calculateurs et des réseaux d’ordinateurs, est le théâtre d’une lutte sans merci entre ceux (chacun de nous) qui veulent les utiliser pour se protéger, et ceux qui cherchent à les connaître pour en tirer profit... à nos dépens. » Dans cette nouvelle promenade l’auteur nous explique que « choisir les mots de passe, les garder en les protégeant, réussir à les dévoiler : la science des mots de passe est un trésor de subtilités. » L’article ne vous apportera pas de recette miracle mais il vous permettra de mieux comprendre les ingénieux procédés utilisés par les hackers.

Jean-Paul Delahaye anime de nombreuses rubriques dans différentes revues (comme par exemple Accromath). Il a aussi écrit un nombre important d’ouvrages de vulgarisation. Le fascinant nombre $\pi$ avait passionné de nombreux lecteurs de tout âge. Il a été entièrement revu, mis à jour et augmenté de trois chapitres cette année. L’auteur était en septembre l’invité du club de La Tête au carré pour en parler.

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Le buste de Fourier

Le mathématicien Joseph Fourier est inscrit aux commémorations nationales de 2018. La Recherche note que « les conférences se succèdent en ce mois d’octobre dans le cadre de l’hommage à Joseph Fourier ». Roger Mansuy (qui s’est beaucoup impliqué dans cette célébration) en a également fait le thème de sa chronique mensuelle, « Un héritage encore si fécond ». Il pique en introduction la curiosité des lecteurs avec une petite devinette pour parler de l’analyse de Fourier, revient sur un résultat récent de la mathématicienne Maryna Viazovska (dont il est question plus haut) et nous invite finalement à suivre de plus près les hommages qui sont rendus à ce grand mathématicien. « Profitons de cette célébration pour retrouver Fourier en dehors des publications scientifiques : des séminaires grand public jusqu’à l’exposition sur les murs de sa ville natale, Auxerre, il y a forcément une manifestation pour vous ! »

Post-scriptum :

La revue de presse existe sur Images des mathématiques depuis presque 10 ans grâce au travail bénévole et enthousiaste de plusieurs équipes qui se succèdent. Celle que vous lisez aujourd’hui vous est proposée par une équipe restreinte qui ne pourra pas reprendre le flambeau à moins de s’étoffer. Si vous voulez la rejoindre, n’hésitez pas et contactez le secrétariat d’IdM.

Article édité par Jérôme Germoni

Notes

[1Citons par exemple la géométrie algébrique, la K-théorie topologique (en), la théorie de jauge.

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Pour citer cet article :

L’équipe Actualités — «Revue de presse octobre 2018» — Images des Mathématiques, CNRS, 2018

Crédits image :

Image à la une - © Elis Tamula.
Cubique tropicale - Wikipedia
Le buste de Fourier - Wkipedia
Maurice et Josette Audin - Wikipedia
Alessio Figalli - wikipedia
Un dessin d’Elis Tamula - Dessin de l’artiste Elis Tamula. Avec l’aimable autorisation de l’auteure
Maryna Vazovska - Par Original photo by Petra Lein (Crop of File:Maryna Vazovska MFO 2013.jpg) [CC BY-SA 2.0 de (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0/de/deed.en)], via Wikimedia Commons
Intelligence artificielle - Michel Royon / Wikimedia Commons / Licence CC0
Philippe Le Bouteiller - Source : CNRS
Smog - Initialement posté par servus sur Flickr. Source Wikimedia Commons Licence CC-BY-SA-2.0

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