Savez-vous qu’a vécu, il y a longtemps,
un mathématicien qui s’appelait
Laurent Schwartz ?

Piste verte Le 12 juillet 2012  - Ecrit par  Claudine Schwartz Voir les commentaires (3)

Cette question m’a été posée il y a quelques années, je crois en 2008, par un jeune Indien qui avait fait des études d’informatique en Angleterre.

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Ainsi, en peu de temps, Laurent Schwartz avait basculé dans les temps anciens, dans une histoire qui néanmoins ne semblait pas oublieuse à son égard : l’Inde, l’Angleterre et l’informatique ne menaient pas directement à la connaissance de son nom. Passé un instant d’étonnement et de mélancolie, le « il y a longtemps » m’a paru sonner juste du point de vue de mon jeune interlocuteur (il devait avoir dans les 30 ans), même s’il reléguait ainsi assez loin le temps de sa propre enfance et ne me rajeunissait pas.
Ce que retient l’histoire est assez peu prévisible et mon père disait que plus tard, la théorie des distributions deviendrait sans auteur connu pour la plupart de ses utilisateurs, ce qu’il considérait comme un signe de vitalité de cette théorie. Par contre il pensait qu’on ferait de lui, en dehors du milieu des chercheurs en mathématiques, le co-auteur de l’inégalité de Cauchy-Schwarz et cela l’amusait.

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Théorie des distributions,seconde édition, Hermann, 1957
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En 1957, pour les corrections d’un ouvrage, on ne disposait pas d’un fichier LaTeX

Laurent Schwartz est né le 5 mars 1915, il nous a quittés le 4 juillet 2002, il y a 10 ans. L’avant-propos de ses mémoires (Un mathématicien aux prises avec le siècle, Odile Jacob, 1997) commence par « Je suis mathématicien. Les mathématiques ont rempli ma vie…. ». Il nous a dit avoir été initialement (au lycée) formé aux mathématiques par le latin et le grec, mais il voulait sans doute dire que la forme de pensée qui l’a conduit aux mathématiques s’était d’abord frayée un chemin dans l’étude de ces langues. Cette forme de pensée ne l’a pas conduit qu’aux mathématiques, celles-ci n’ont pas rempli toute sa vie, ou alors, disons qu’il a eu plusieurs vies : celle des mathématiques, celle de la politique et de la défense des droits de l’homme, celle de l’entomologie, des voyages et de sa collection de papillons et, transversalement, sa vie de famille. Plusieurs vies, mais une seule personnalité qui, quel que soit le domaine où s’exerçait sa pensée, n’avait jamais peur des lieux où elle l’amènerait ; il savait pouvoir se tromper et s’être trompé, mais il n’avait pas peur de penser. De toute façon, il n’avait pas le choix, c’était pour lui une forme de respiration.

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La collection de papillons a été donnée aux muséums de Paris, Lyon, Toulouse et Cochabamba, en Bolivie

C’est donc presque « logiquement » qu’il a été parmi les premiers membres du tribunal Russell, tribunal international des crimes de guerre fondé en 1966 et présidé par Jean-Paul Sartre et Bertrand Russell. Ce tribunal d’opinion, sans légitimité, singulier et improbable, a participé à l’éclosion et à la cristallisation d’une opinion publique internationale puissante sur les droits de l’homme. Laurent Schwartz a eu connaissance du décret signé en 1998 prévoyant la création d’une cour pénale internationale. Celle-ci a été officiellement créée le 1 juillet 2002, il y a dix ans.

Il a été un Européen du 20ème siècle. Né pendant la Première Guerre mondiale, il était en pleine force de l’âge pendant la seconde. Traqué comme juif et comme trotskiste, il m’a souvent dit que mourir pour ses idées avait du sens, mais mourir parce qu’on avait subi un « marquage corporel religieux » n’en avait pas. Il était profondément athée, petit-fils de rabbin et pour cela circoncis. Devenu Laurent-Marie Selimartin pendant la guerre, il savait que sa fausse carte d’identité ne lui servirait à rien si on découvrait cette circoncision, cela le révoltait. C’est aussi en souvenir de lui que la condamnation de la circoncision, le 26 juin 2012, par le tribunal de Cologne me soulage. Les débats qui vont s’en suivre seront difficiles, mais n’ayons pas peur de penser…

Mon père a eu la gorge nouée et les larmes aux yeux à la naissance de ses enfants, la première fois qu’il a vu le Fuji-Yama, mais aussi le soir de Noël, en 1972, à l’annonce des bombardements d’Hanoï, et bien d’autres fois encore. C’était un « amoureux du monde ».

Je remercie l’équipe du site « images des maths » de me donner l’occasion de partager ces quelques souvenirs épars.

Quelques repères chronologiques de la vie de Laurent Schwartz

1915 : naissance
1934-1937 : élève à l’Ecole Normale Supérieure
1938-1939 : service militaire
1949-1952 : professeur à Nancy
1950 : lauréat de la médaille Fields
1953-1969 : professeur à Paris
1959-1980 : professeur à l’Ecole Polytechnique,
révoqué en 1960 après la signature du manifeste des 121, réintégré en 1963
1981-1983 : professeur à l’université Paris 7
1985-1989 : président du comité national d’évaluation des universités


1936-1947 : membre d’un parti trotskiste (le POI)
1957 : membre fondateur puis président du comité Maurice Audin
1960 : membre fondateur du Parti Socialiste Unifié,démission en 1970,
manifeste des 121 (sur le droit à l’insoumission à la guerre d’Algérie)
1962 : enlèvement de son fils Marc-André
1967 : membre du tribunal Russell
1974 : membre fondateur du Comite des Mathématiciens
1980 : manifestation à la Mutualité « Six heures pour l’Afghanistan » ;
passage en Uruguay pour la défense de Massera
1988 : président de l’association Madera

Article édité par Bertrand Rémy

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Pour citer cet article :

Claudine Schwartz — «Savez-vous qu’a vécu, il y a longtemps,
un mathématicien qui s’appelait
Laurent Schwartz ?» — Images des Mathématiques, CNRS, 2012

Commentaire sur l'article

  • Savez-vous ?

    le 13 juillet 2012 à 10:16, par Claude Sabbah

    Savez-vous que les Oeuvres mathématiques de Laurent Schwartz sont publiées par la Société mathématique de France et qu’une version complète existe sur DVD, avec de nombreux autres documents (se renseigner auprès des Editions de l’Ecole polytechnique) ?

    On peut y lire (écrit en 1981) :

    « Pendant mes années de lycée, je me suis intéressé d’abord au latin et au grec, puis à la géométrie et à l’analyse, mais aussi à la physique, la chimie, la biologie. Je cherchais déjà à me faire de tout ce que je connaissais en mathématiques des théories cohérentes ou des exposés cohérents de théories existantes, à la fois pour des raisons d’esthétique mathématique et en vue de créer des outils maniables dans les applications. »

    « À la fin de la guerre, travaillant tout seul, je me suis fait une théorie complète de la dualité dans les espaces vectoriels topologiques généraux, théorie qui m’a paru alors sans application et que j’ai gardée pour moi ; elle devait être la clef de la théorie des distributions. »

    « Mes travaux sur les distributions ont été ensuite constamment accompagnés de travaux d’analyse fonctionnelle, chacun motivant l’autre. Dans les dernières années, l’analyse fonctionnelle, l’intégration et mes souvenirs de probabilités, en même temps que la difficulté de concilier les points de vue hostiles des divers groupes de mathématiciens sur la théorie de la mesure, m’ont naturellement conduit à une synthèse, qui est donc elle aussi une théorie, celle des mesures de Radon sur les espaces topologiques arbitraires. Il en est découlé très naturellement des recherches sur les probabilités cylindriques, les applications radonifiantes, la désintégration des mesures et ses applications aux processus stochastiques, qui sont le sujet de mes recherches actuelles, aujourd’hui complètement orientées vers les probabilités. »

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  • quelques précisions historiques sur l’origine des distributions

    le 23 décembre 2014 à 05:07, par Jean-Michel Kantor

    L’histoire des mathématiques requiert souvent une période de maturation qui permet le distanciation des facteurs parasitaires comme la mémoire qui enjolive ou les facteurs idéologiques comme le chauvinisme.
    Dans le cas des fonctions généralisées, appelées distributions après la publication en 1950 du manuel de Laurent Schwartz, le travail d’enquête est loin d’être achevé (cf.Lützen,Kantor,entre autres). A l’origine l’instrument ad hoc aux mains des physiciens - les distributions de courants électriques - la notion a peu à peu gagné son autonomie mathématique à partir des travaux de 1937 de Sergeï Sobolev.
    La naissance de la théorie contemporaine des espaces vectoriels topologiques a aidé puissamment à la mise en forme de la théorie abstraite des distributions. On ne peut éviter en cette période où nous déplorons le décès récent d’Alexandre Grothendieck, de rappeler qu’en répondant en moins d’un an , dans sa thèse , aux questions posées par Jean Dieudonné et Laurent Schwartz , il a introduit une des clés principales du domaine (la notion d’ espace nucléaire ).
    Références
    Grothendieck Alexander
    Produits tensoriels topologiques et espaces nucléaires,
    Kantor Jean-Michel : Mathématiques d’Est en Ouest
    Théorie et pratique :l’exemple des distributions .
    Gazette des mathématiciens, 100, Avril 2004.
    Lützen Jesper The prehistory of the theory of distributions. Springer-Verlag 1982
    Jean-Michel KANTOR
    http://webusers.imj-prg.fr/ jean-michel.kantor/

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    • quelques précisions historiques sur l’origine des distributions

      le 1er juin à 08:31, par christian

      Merci pour ces précisions et ces ressources supplémentaires.
      Il y a longtemps j’ai suivi un cursus scientifique http://secrets-energie-libre.com/bl..., et je me rappelle très bien avoir étudié la topologie et les espaces vectoriels. Maintenant concernant l’article en lui-même, quid de Mr Cauchy ?
      Christian

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