Un contestable 100%

Le 11 juillet 2015  - Ecrit par  Benoît Rittaud Voir les commentaires

Promouvoir une noble cause autorise-t-il à utiliser les chiffres à tort et à travers ?

Le Gouvernement vient de lancer un « plan national de lutte contre le harcèlement dans les transports. » L’intention est d’éradiquer (ou, plus modestement, de réduire) les agressions dont les femmes sont victimes de la part des hommes parce qu’elles sont des femmes. L’expression consacrée est le « harcèlement sexiste ».

En préambule, il convient sans doute que je marque mon évidente désapprobation à toute forme d’agression physique ou morale. Iil est important de ne pas sous-évaluer le caractère pénible, voire angoissant, des incivilités telles que le harcèlement sexiste, et il est tout à fait normal que le Gouvernement se pose la question des moyens à mettre en œuvre pour s’attaquer à ce problème.

Cela étant posé, mon attention a été attirée il y a quelques semaines par la publication d’un rapport par le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes (HCEfh) qui signale notamment (p. 5) que « 100% des utilisatrices des transports en commun ont été victimes au moins une fois dans leur vie de harcèlement sexiste ou agressions sexuelles ». En vieil habitué des transports en commun (mon côté écolo…), et notamment en banlieue nord de Paris, je dois dire que j’ai quand même été un peu surpris d’un tel pourcentage. Qu’il y ait des moments où l’on ne se sente pas trop à l’aise dans les transports, certes. Que de nombreuses femmes aient dû subir du harcèlement sexiste, c’est tout aussi certain.

Mais 100%…

La source mentionnée dans le rapport pour ce résultat est un laconique « Résultats des consultations menées par le HCEfh, mars 2015 ». J’ai donc fait ce que tout citoyen un peu préoccupé de la qualité des rapports officiels devrait faire plus souvent : j’ai écrit au HCEfh pour leur demander des détails sur leur méthodologie.

Réponse : ce chiffre est issu d’une consultation d’une soixantaine de questionnaires collectés à l’issue de rencontres organisées sur le thème « genre et espace public ». En gros, c’est un peu comme faire un sondage dans une file d’attente à un distributeur bancaire grec pour demander à ceux qui font la queue s’ils souffrent du manque de liquidités.

Mon interlocutrice du HCEfh m’a explicitement dit qu’il s’agissait, via cette courte enquête, d’obtenir « un chiffre d’appel ». C’est vrai que 100% en est un, mais il est tout de même éthiquement fort contestable de l’utiliser sans la moindre prudence et à des fins de communication. Lorsqu’un organisme public s’autorise une telle manipulation des chiffres, il obtient peut-être l’effet médiatique recherché, mais à un prix qu’il ne mesure sans doute pas : la perte d’une partie de sa crédibilité. Une noble cause n’a pas besoin de « chiffres d’appels » pour être défendue.

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Pour citer cet article :

Benoît Rittaud — «Un contestable 100%» — Images des Mathématiques, CNRS, 2015

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