Un homme à la mesure du mètre - II

Piste verte 8 janvier 2012  - Ecrit par  Damien Gayet Voir les commentaires

Ce second volet [1] consacré à l’astronome des Lumières et sans sourcils, Joseph Delambre, réjouira les adeptes de vannes cinglantes entre collègues, ceux qui rêvent de comètes bienfaitrices, les saint-simonistes attardés, ainsi que les grands mélancoliques amoureux des sciences.

L’historien sarcastique

A partir de la fin des années 1810, notre astronome Joseph Delambre se lance dans l’histoire de l’astronomie et celle des mathématiques.
La lecture de l’Histoire de l’Astronomie du dix-huitième siècle [2], publiée cinq ans après sa mort en 1827, est un vrai régal. Delambre n’hésite jamais à se moquer des astronomes ou mathématiciens qui l’ont précédé. L’index des noms fourmille de piques mordantes, drolatiques ou cocasses, dont voici quelques exemples :

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Timbre célébrant les expéditions de La Condamine et Maupertuis

Delambre semble presque peiné qu’on ait retenu le nom de La Condamine :

La Condamine. Né à Paris en 1701, mourut en 1774. Prit une part active à la mesure du méridien au Pérou. Cette opération lui a des obligations de plus d’un genre, et sans elle il n’eût passé que pour un amateur éclairé des sciences.

La découverte d’Uranus par Herschel, une trivialité ?

Sa planète est aujourd’hui son moindre titre de gloire et le plus facile de ses travaux : observée cinq fois avant lui, elle ne pouvoit échapper long-temps encore aux astronomes.

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La Voie Lactée selon Friedrich Wilhelm Herschel
La Construction des Cieux, 1784

Quel illustre physicien passe pour un fortiche à qui on avait chauffé la place, bien chanceux de surcroît ?

Si [Newton] est le plus grand des géomètres et des physiciens, il en fut aussi le plus heureux : un monde à expliquer et les matériaux préparés pour l’explication ne se rencontrent qu’une fois.

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Pierre Méchain (1698-1759)

Pour son collaborateur Méchain, une sympathique formule lapidaire !

Observateur adroit, infatigable, calculateur prompt et sûr, mais un peu timide pour l’emploi des méthodes et des formules nouvelles. On n’en connaît pas qui lui appartienne.

Pour celui qui lui a permis d’être astronome [3] :

Lalande recherchait avec le plus grand soins tout ce qui pouvait attirer l’attention du public sur l’Astronomie et sur lui-même.

Plus loin,

s’il n’est à tous ces égards qu’un astronome de second ordre, il a été le premier de tous comme professeur.

Un éloge funèbre de Lalande particulièrement salé [4]

Mais sa franchise imprudente, cette intrépidité avec laquelle il avait toujours manifesté ses opinions dans les tems même les plus orageux, la sévérité quelque fois un peu brusque avec laquelle il repoussait des systêmes formés par l’ignorance et qui n’auraient dû exciter que sa pitié, l’habitude à laquelle il se livra d’émettre continuellement son opinion, même dans des matieres où il était libre de taire son avis ou même de n’en point avoir, animerent contre lui une foule de mécontens et de détracteurs qui en vinrent jusqu’à lui contester son mérite réel.

Je recommande particulièrement le passage concernant Maupertuis, qui est réellement drôle. Delambre se moque de but en blanc de son livre destiné aux marins, Astronomie Nautique, œuvre « tant vantée et actuellement oubliée ».

Le style scientifique de Maupertuis l’exaspère manifestement !

Nous croyons avoir démontré les formules d’une manière beaucoup plus naturelle et plus claire que Mayer et Maupertuis, qui n’étaient probablement pas fâchés d’y laisser quelque obscurité qui pût contribuer à rendre la solution plus surprenante.

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Pierre Louis Maupertuis (1698-1759)

La partie concernant les comètes est jubilatoire :

Après avoir dit des comètes tout le mal qu’il a rêvé, il parle des avantages qu’elles pourraient nous procurer.

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Comète de 1664-1665 par Johannes Hevelius
Prodomus cometicas, 1665

Quels avantages, selon Maupertuis, une comète pouvait-elle bien apporter aux humains ?

Une comète pourrait nous donner un printemps perpétuel ; elle pourrait changer notre ellipse en un cercle parfait ; elle pourrait devenir pour nous une seconde Lune ; elle pourrait nous donner un anneau comme celui de Saturne.

Ces bienfaits, pour le moins, laissent de marbre Delambre :

Il est douteux que ces changemens nous fussent bien avantageux ; mais il est certain qu’ils sont à peu près chimériques.

Une flèche contre les mathématiciens purs par un mathématicien appliqué ?

On ne conçoit pas qu’on ait pu sérieusement proposer à des pilotes de pareilles formules, qui feraient reculer d’épouvante l’astronome le plus familiarisé avec l’analyse algébrique. Les géomètres, qui ne calculent rien, s’imaginent qu’un problème est résolu quand ils l’ont renfermé dans une formule dont personne ne veut faire usage.

La lecture est d’autant plus savoureuse que Delambre se plonge réellement dans les calculs et les théories de ses prédécesseurs, voire de ses contemporains.

Valeurs et opinions politiques

Delambre fut accusé en décembre 1793 (le 3 nivôse de l’an 2) par le comité de salut public de la Convention nationale, de frilosité républicaine par Prieur, Barère, Lazare Carnot, Lindet et Billaut-Varenne [5].

La lettre qu’il reçut et le mensonge de Delambre !

Le Comité de salut public, considérant combien il importe à l’amélioration de l’esprit public que ceux qui sont chargés du gouvernement ne délèguent de fonction ni ne donnent de mission qu’à des hommes dignes de confiance par leurs vertus républicaines et leur haine pour les rois ; après s’en être concerté avec les membres du comité d’instruction publique, occupés spécialement de l’opération des poids et mesures, arrête que Borda, Lavoisier, Laplace, Coulomb, Brisson et Delambre, cesseront, à compter de ce jour, d’être membre de la commission des poids et des mesures.

En réalité, le lecteur pourra vérifier que
Delambre a délibérément menti dans sa Base en écrivant une fausse liste de signataires : « Barère, Robespierre, Billaud-Varenne, Couthon, Collot-d’Herbois, etc. », remplaçant ainsi les éminents révolutionnaires Carnot, Prieur et Lindet encore en vie au moment de la publication de l’ouvrage par trois guillotinés...

Il explique dans la Base par ailleurs que la décision du Comité n’était qu’un prétexte pour simplifier le projet de la méridienne. Delambre sera réhabilité en 1794 par la loi du 18 germinal an 3.

Quel célèbre personnage historique a été élu à l’Académie des Sciences sans avoir jamais rien publié ?

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Napoleon Bonaparte vu par les Anglais
Published by Baldwyn, 1813

Napoléon était devenu académicien en 1797 sans avoir rien publié grâce, entre autres, à Laplace. Il remplaçait... Lazare Carnot, alors en disgrâce et exilé.
Puis il s’était lui-même désigné comme président de l’Institut, pas moins.

Très apprécié par Napoléon Bonaparte, Delambre est nommé secrétaire perpétuel de l’Institut pour la division des sciences mathématiques en 1801. En 1809, il reçoit un grand prix de l’Académie pour sa Base. À la chute de l’Empire en 1815, il réussit à préserver un certain nombre de ses postes en arguant de sa neutralité politique pendant la Révolution. Il meurt le 19 août 1822.

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Claude Henri de Saint-Simon par Charles Baugniet (1848)

Si Delambre n’était peut-être pas le foudre révolutionnaire que le Comité de Salut Public aurait voulu, on sait [6] qu’il a donné cent francs en 1816 pour la souscription publique du journal saint-simonien L’Industrie.

Le saint-simonisme ?

Claude Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon (1760-1825) a développé une philosophie politique désignée tout naturellement par saint-simonisme, basée sur l’égalitarisme, notamment entre les sexes, la valorisation de l’industrie et des sciences, et une forme de collectivisme.

Par ailleurs, on peut percevoir à travers ses écrits une certaine forme d’humanisme. On peut lire dans son
Rapport historique sur les progrès des sciences mathématiques depuis 1789 et sur leur état actuel [7] :

Le même exemple de fermeté fut donné, à-peu-près dans le même temps, par un autre géomètre distingué ; car on sait à quelle époque Condorcet écrivit son Arithmétique, ouvrage très-nouveau pour la forme et son Esquisse des progrès de l’esprit humain, qui montre que les scènes horribles dont il fut le témoin et la victime, n’avoient pu lui faire abandonner l’espérance, ou peut-être l’illusion chère à tout cœur honnête, que rien ne peut limiter la propagation des lumières et les moyens de bonheur qu’elles doivent un jour procurer aux hommes.

Quel est le lien entre Ampère et l’addiction aux jeux ?

Un peu plus loin dans ce Rapport, Delambre s’enthousiasme pour un usage moral des mathématiques offert par Ampère [8] :

M. Ampère a fait, dans ce genre d’analyse, un mémoire destiné à prouver qu’une ruine certaine est la suite infaillible de la passion du jeu. Cet ouvrage seroit bien capable de guérir les joueurs, s’ils étoient un peu plus géomètres.

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Jeu de cartes révolutionnaire, 1793-1794

Delambre était un homme des Lumières, peu versé dans le mysticisme, et par ailleurs, possédant une certaine opinion du travail et de l’éthique d’un chercheur.

« Pour vendre, il est obligé de se plier aux idées de la multitude ». Quel célèbre astronome en prend ainsi pour son grade ? [9]

Pour se livrer aux conjecture, il faudrait avoir prouvé que la nature intelligente a vraiment la volonté de nous parler par ces signes. Nous ne suivrons pas Kepler dans tous ses raisonnements sur le Trigone igné et les effets de l’étoile. On a pas de preuve qu’il ajoutât la moindre confiance à ce qu’il débite ; il a l’air d’écrire pour imprimer ; et pour vendre, il est obligé de se plier aux idées de la multitude ; mais il le fait d’un air contraint, et quand il parle d’Astrologie, il ressemble à ces esprits forts qui n’osent pas tout nier, et donnent à entendre que leur incrédulité va encore plus loin que ce qu’ils ne disent.

Après une relation de plusieurs années, Delambre épouse en 1804 Élisabeth Aglaée Leblanc de Pommard, la mère de son assistant, Charles de Pommard.
Delambre avait dit d’elle [10]
qu’elle était « d’une instruction solide, qui n’avait rien de cette rouille pédantesque qui s’attache aux personnes lettrées ».
On peut supposer (un peu gratuitement, certes) que l’influence de

Lalande, féministe avant l’heure,

Lalande milita pour l’éducation des jeunes femmes et rédigea par exemple en 1785 une Astronomie des dames, ouvrit son cours du Collège de France aux femmes et sa maîtresse, Elisabeth Félicité du Piéry, fut la première femme à enseigner l’astronomie à Paris.

a permis à Delambre d’avoir une estime pour les capacités intellectuelles féminines supérieure à celle qui régnait à cette époque. Tout comme Méchain, élève lui aussi de Lalande, Delambre réalisa en effet que les compétences scientifiques de son épouse pouvaient lui servir, si bien qu’à la mort prématurée de son fils Charles, madame Delambre se mit sérieusement aux mathématiques, et seconda dorénavant son mari pour ses calculs.

Quel grand philosophe français a suivi les cours de Delambre ?

Auguste Comte ! Après quelques semaines, il était même le seul étudiant survivant à son cours...

Delambre était donc progressiste et libéral dans ses opinions, sans en laisser trop transparaître. Pour preuve, il bénéficia en 1822 d’une notice nécrologique dans le journal Ami de la religion. Delambre y était décrit comme un « athée respectueux de la foi », parce qu’il n’avait jamais utilisé ses connaissances scientifiques pour dénigrer le message de la Bible [11].

Conclusion

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Lettre de Delambre avec l’en-tête de l’Institut

Il semble au premier abord assez surprenant que l’Académie des Sciences ait choisi comme Secrétaire perpétuel quelqu’un comme Delambre. De nos jours, son nom reste en effet au mieux attaché à la mesure du méridien, qui est une prouesse technique et humaine, mais pas vraiment conceptuelle. Quant à ses fameuses tables, elles ont sombré totalement dans l’oubli. L’Histoire de l’astronomie tend à ne retenir que les grands théoriciens comme Ptolémée, Kepler ou Newton, ou bien ceux qui ont su révéler l’existence des astres importants, au moins symboliquement, comme Herschel qui découvrit Uranus par l’acharnement téléscopique, ou Le Verrier Neptune par la force du calcul. Quant aux mathématiques, Delambre ne faisait pas une seconde le poids aux côtés de Legendre ou Laplace.

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Neptune et sa tache sombre

Delambre est en fait sans doute le parangon du patron de ce que Kuhn appelle la science normale, cet état de la science un peu ronronnant, où les savants déroulent des techniques et des outils bien connus, théoriques et expérimentaux, afin de raffiner les connaissances du moment. Delambre lui-même, semble être conscient de cet état. Dans son Rapport historique sur les progrès des sciences mathématiques, il écrit [12] :

Il seroit difficile et peut-être téméraire d’analyser les chances que l’avenir offre à l’avancement des mathématiques : dans presque toutes ses parties, on est arrêté par des difficultés insurmontables ; des perfectionnements de détail semblent la seule chose qui reste à faire ; tous les mouvements qui ne se rapportent pas à de petites oscillations autour d’un état moyen soumis à des lois simples, toutes les déterminations dont on ne connoît pas une première valeur approchée, semblent nous échapper absolument ; enfin les conditions du mouvement général des fluides sont expliquées analytiquement, sans qu’on puisse entrevoir comment on en déduira les règles de ce mouvement. Toutes ces difficultés semblent annoncer que la puissance de notre analyse est à-peu-près épuisée, comme celle de l’algèbre ordinaire l’étoit par rapport à la géométrie transcendante au temps de Leibnitz et de Newton, et qu’il faut des combinaisons qui ouvrent un nouveau champ au calcul des transcendantes et à la résolution des équations qui les contiennent.

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Fluide turbulent

Cet avis touchant sonne comme un regret, celui d’un grand scientifique qui aurait peut-être aimé vivre quelque décennies plus tard [13] pour voir un Galois répondre à ses questions sur les équations algébriques, Boltzmann raisonner statistiquement sur les gaz ou Poincaré penser globalement les trajectoires dynamiques. Et sans doute serait-il été très étonné de savoir qu’encore aujourd’hui, les équations des fluides recèlent encore d’énormes mystères.

Post-scriptum :

Je remercie, pour leur relecture attentive, les relecteurs dont le pseudonyme est le suivant : Jean-Michel Muller, chuy, Michel Mouyssinat, Victorieuse et Avner Bar-Hen, ainsi qu’Estelle Veyron La Croix.

Article édité par Bertrand Rémy

Notes

[1Le premier volet consacré à Joseph Delambre se trouve ici.

[2Histoire de l’Astronomie du dix-huitième siècle, 1827, accessible sur Gallica.

[3Op. cit., p 558.

[4Discours prononcé par M. Delambre aux obsèques de Joseph-Jérôme Lalande, 1807, à lire sur Gallica.

[5Base du système métrique, tome premier, pp 49-50.

[6Auguste Comte, an intellectual biography, Mary Pickering, p 185.

[7Rapport historique sur les progrès des sciences mathématiques, p 73.

[8Op. cit. p 88.

[9Histoire de l’astronomie moderne, tome premier, 1821, p 389

[10Mesurer le monde, p 383.

[11Mesurer le monde, p 610.

[12Rapport, p 99.

[13La Théorie analytique de la chaleur de Fourier, qui révolutionnera plus tard l’analyse grâce à ses séries éponymes, sera publié au moment de la mort de Delambre.

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Pour citer cet article :

Damien Gayet — «Un homme à la mesure du mètre - II» — Images des Mathématiques, CNRS, 2012

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Cet article fait partie du dossier «Mathématiques de la planète Terre (2013)» voir le dossier

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