Un matheux est-il « quelqu’un de bien » ?

Le 5 janvier 2009  - Ecrit par  Christophe Breuil Voir les commentaires (2)

Pendant longtemps, enfant, j’ai cherché à savoir ce que voulait dire l’expression « untel est quelqu’un de bien » dans la bouche des adultes. Serai-je jamais moi-même quelqu’un de bien ? Les années passant, j’ai finalement compris que, pour un homme jeune en tout cas, cela voulait dire grosso modo le « gendre idéal » : bon fils, bon mari, bon père, voisin sociable, courtois, spirituel (pas trop), etc.

Le destin a voulu que je devienne mathématicien, arithméticien obnubilé pratiquement jour et nuit par des objets mathématiques de nature p-adique (p est ici un nombre premier) qui n’intéressent qu’une frange extrêmement limitée de la population mondiale. Or, pour être bon mathématicien et bon chercheur, il faut s’efforcer d’oublier que l’on est un être humain afin de devenir une pure machine à penser. Tout chercheur vous dira que les considérations d’ordre affectif ou égocentrique (et plus généralement les considérations « humaines ») viennent immanquablement troubler le cours limpide d’un raisonnement logique, ou embrumer une intuition mathématique en train de prendre forme. Sans compter que l’activité de recherche mathématique est, la plupart du temps, une réflexion purement solitaire, à l’opposé de toute forme de socialisation, ce qui à la longue finit forcément par « déteindre » un peu sur le comportement dans la vie de tous les jours.

Dans ces conditions, il me paraît difficile pour un matheux chevronné d’être le prototype du « gendre idéal » (demandez à ma belle famille...), c’est même pour ainsi dire antinomique avec le cœur de son activité professionnelle. Non, finalement, peut-être qu’un matheux n’est pas toujours « quelqu’un de bien », tant pis !

Ou alors tant mieux : n’est-ce pas ce qui le rend intéressant ?

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Pour citer cet article :

Christophe Breuil — «Un matheux est-il « quelqu’un de bien » ?» — Images des Mathématiques, CNRS, 2009

Commentaire sur l'article

  • Un matheux est-il « quelqu’un de bien » ?

    le 13 janvier 2009 à 01:02, par Alain Valette

    Hello Christophe,
    La scène se passe à l’IHES, à l’automne 1999, à l’heure du déjeuner. J’arrive le premier à la longue table dressée pour le repas, et je m’assieds à l’extrémité d’un des longs côtés. La visiteuse allemande qui me suit, intimidée par mon sourire, ne s’assied pas juste en face de moi : elle décale d’une place. Le visiteur suivant contemple la situation, et s’assied de mon côté mais en laissant une place libre entre lui et moi. Et ainsi de suite... la table se remplit en quinconce. Une fois le processus achevé, les arrivants ont commencé à boucher les trous, à partir de l’extrémité de la table opposée à la mienne. Tout cela dans un silence religieux. Bref j’ai fini mon déjeuner isolé à mon bout de table, et convaincu que les matheux sont des handicapés sociaux... même entre eux.

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    • Un matheux est-il « quelqu’un de bien » ?

      le 14 janvier 2009 à 23:11, par Christian Bonatti

      Euh... Moi je fais des milliers de kilometres en avion pour aller m’amuser( pardon, travailler) avec ceux que j’aime. Parfois,j’y suis allé sans savoir sur quoi on allait travailler, juste a cause du desir de travailler avec mes amis...et en general c’est productif : chacun s’interesse aux idees et obsessions de l’autre, y met un eclairage different et cela decoince des choses. Pour moi, la recherche en math, c’est avant tout un echange.
      Tout est bon pour collaborer...pourvu que ce soit avec des amis. Il faut juste ne pas avoir peur de partager, et ne pas s’accrocher a ses idees comme si on en etait le proprietaire !

      Bon amusement !

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