Un mikado subtil

Le 13 mars 2009  - Ecrit par  Stéphane Jaffard Voir les commentaires (4)

En devenant président de la SMF, j’ai été surpris par la
multiplicité des associations et coordinations présentes dans les
mathématiques françaises. J’avais déjà eu l’occasion
d’interagir avec Femmes et Mathématiques, la SFdS et la SMAI (sans oublier l’Académie des Sciences, par nature différente) ; je
connaissais l’UPS, il me restait à découvrir l’APMEP, l’ADIREM, l’ARDM , et aussi les associations dont les activités sont spécifiquement dirigées vers les jeunes : Animath, Maths en Jeans, Kangourou, ... Il y a aussi les fédérations d’associations : le CFEM, le CNFM, ActionSciences,... dont la nécessité est apparue
au fil du temps, la multiplicité des associations rendant vite ces
coordinations nécessaires. Savez-vous ce que représente chacun des
sigles que je viens de citer ? [1]
Si oui, bravo ! Testez alors vos collègues...
Je ne doute pas que des fédérations de fédérations voient bientôt
le jour, avec les paradoxes attenants dont nous sommes friands (une
association d’associations pourra-t-elle être membre d’elle-même ?).

Il est facile d’ironiser sur ce morcellement et les différentes
querelles intestines qu’il provoque... Pourtant, chacune de ces
associations ou coordinations est intimement convaincue de jouer un
rôle irremplaçable. Même si les raisons qui ont présidé à sa création venaient à devenir obsolètes, gageons qu’elle trouverait de nouvelles motivations, parfaitement respectables, pour perdurer.....

Il en résulte cependant un manque d’efficacité
manifeste pour nos actions : alors qu’il est de plus en plus difficile aujourd’hui
de trouver des bénévoles pour s’engager au service de notre communauté, certaines fonctions dans plusieurs sociétés font double emploi. Des
commissions sont également en doublon ; après avoir travaillé, elles
doivent ensuite se mettre d’accord entre elles pour arriver à des
textes ou déclarations communes... sous peine de donner l’image
déplorable d’une communauté fragmentée ! La perte de temps et la
dispersion d’énergies sont évidentes. On s’énerve contre un
retardataire, on l’accuse à demi-mot de traîner volontairement les
pieds ; bref ce subtil montage est générateur au mieux de manque de
réactivité, au pire de tensions, voire de crises. En avons-nous
vraiment besoin, à une époque où notre communauté devrait être particulièrement soudée et réactive ? J’avais évoqué dans mon précédent billet
les délicats problèmes que cette situation pose à la SMF : quoi faire avec qui ?
Il résulte aussi de cet éclatement un manque de lisibilité de
l’extérieur. Si un
responsable (du monde politique ou médiatique) souhaite s’entretenir d’une question concernant
notre discipline, avec qui le fera-t-il ? Les
représentants d’une ou de deux sections de l’Académie des Sciences ? Une
association ? Toutes ? Une coordination ? En l’absence d’interlocuteur
naturel unique, peut-être choisira-t-il plutôt des personnalités jugées « représentatives » et de
passer ainsi à côté d’un aspect fondamental des Sociétés Savantes : nous sommes en contact avec l’ensemble de nos membres et, de ce
fait, nous ne faisons pas état d’opinions personnelles (si fondées
soient-elles) mais d’avis motivés, reflétant la situation, les
aspirations ou les critiques de notre communauté.

Cette dispersion est-elle une spécificité des mathématiques ? Une
spécificité française (le syndrome des « tribus gauloises ») ? Je serais
tenté de répondre oui aux deux questions ; il me semble que cette
diversité existe ailleurs, mais dans une moindre mesure... et je dois avouer
que je n’ai aucune donnée chiffrée à l’appui.
Toutefois, force est de constater que de plus petits pays ne s’offrent pas le luxe de
cette multiplicité et, ont des sociétés d’une efficacité
incomparablement plus grande que les nôtres. C’est par exemple le cas de la
« Sociedade Portuguesa de Matemática » dont les activités et le rôle
dans l’enseignement (à tous les niveaux) et la recherche ont de quoi
nous faire pâlir de jalousie.

Poser un diagnostic est facile. Proposer des remèdes l’est moins. Il
est important d’examiner
d’abord attentivement les pistes que d’autres, après avoir établi le
même constat, ont suivies. Pour ne pas augmenter exagérément la taille
de ce billet
je me contenterai d’en citer quelques unes, sans les analyser.

De nouvelles coordinations entre sociétés savantes ont été créées : ainsi la
Fédération Française pour les sciences de la Chimie (FFC) regroupe
les sociétés de chimie ; la Fédération Française des Sociétés scientifiques
(FS2), qui fédère l’ensemble des Sociétés autour de la physique, est en train de se
mettre en place.
Ces fédérations sont-elles une étape vers une unité retrouvée,
ou ne feront-elles qu’ajouter un peu de lourdeur au système ? Il est
sans doute trop tôt pour répondre.

Nos amis britanniques envisagent une solution plus hardie : enlever une pièce du
Mikado au lieu d’en rajouter ! La
fusion de la London Mathematical Society et de l’Institute of
Mathematics and its Applications est à l’ordre du jour. Les discussions sont
vives, comme le montre ce site.

Alors que faire ? Mon but aujourd’hui était seulement de lancer un débat. Et puis « la bêtise consiste à conclure » [2].

P.S. : Les mathématiciens ne sont pas les seuls touchés par le démon de
la division. Une dizaine d’universités viennent de créer la CURIF
(Coordination des Universités de Recherche Intensive Françaises), club
autoproclamé des meilleures universités françaises, qui a pour but
(presque) avoué de « doubler » la CPU (Conférence des Présidents
d’Universités). Les bons élèves devancent le vœu de nos autorités de
dégager un peloton de tête des universités, qui sera ainsi le réceptacle
naturel des financements fléchés vers la recherche. Cette nouvelle
devrait satisfaire ceux qui mesurent la qualité de la recherche à l’aune de
quelques indicateurs quantitatifs simples, comme le nombre d’universités
bien placées dans le classement de Shangaï [3].

Notes

[1UPS : Union des Professeurs de Spéciales.
Cette association regroupe la quasi-totalité des professeurs de chimie, mathématiques et physique des classes préparatoires scientifiques

l’APMEP : L’association des Professeurs de Mathématiques de l’Enseignement Public est une association qui représente les enseignants de mathématiques de la maternelle à l’université.

l’ADIREM : Assemblée des Directeurs de l’ Institut de Recherche sur l’Enseignement des Mathématiques (voir IREM).

CFEM : Commission Française de l’Enseignement des Mathématiques.

l’ARDM : Association pour la Recherche en Didactique des Mathématiques.

CNFM : Comité National Français des Mathématiciens

Et les sites : ActionSciences,
Animath,
MATh.en.JEANS
et Kangourou.

[2Flaubert

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Pour citer cet article :

Stéphane Jaffard — «Un mikado subtil» — Images des Mathématiques, CNRS, 2009

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  • Un mikado subtil

    le 9 décembre 2009 à 23:29, par Rachid Matta MATTA

    Monsieur Stéphane Jaffard, Président de la SMF

    La multiplicité des associations mathématiques est une conséquence inévitable de la multiplicité des géométries après la rupture de l’unité de la géométrie par l’introduction des géométries non-euclidiennes dans la province de la mathématique.

    Ces géométries pleines de failles ont embarqué leurs fondateurs Gauss, Lobatchevsky, Bolyai et Riemann, leurs propagateurs Beltrami, Helmholtz, Klein, Hoüel, Poincaré et tous leurs successeurs du 19ème, 20ème et 21ème siècle sur les océans de l’erreur, de la fiction, et des paradoxes. L’exemple que vous avez cité « Je ne doute pas que des fédérations de fédérations voient bientôt le jour, avec les paradoxes attenants dont nous sommes friands (une association d’associations pourra-t-elle être membre d’elle-même ? » est éloquent.

    Le paradoxe découvert par B. Russel aurait dû inciter les mathématiciens à rejeter la théorie des ensembles de G. Cantor, mais les ravages des géométries non-euclidiennes ont fait leurs effets néfastes sur la raison humaine pour empêcher les mathématiciens de prendre le bon chemin.
    Pour unifier les associations mathématiques, il faut commencer par rendre à la géométrie son unité et la vérité éternelle de ses propositions, chose très facile après que le Premier Géomètre m’a permis de démontrer le cinquième postulat d’Euclide par plusieurs méthodes rigoureuses. Ainsi, la géométrie euclidienne, devenue solidement fondée, peut à son tour fonder correctement la mathématique et lui rendre sa vérité et son exactitude.

    Le jour où la vérité mathématique sera rétablie, les mathématiciens de toutes les associations retourneront à leur maison unique construite par la Société Mathématique de France, et j’espère que cet évènement majeur aura lieu sous votre présidence pour célébrer la fête de la mathématique et de la raison humaine.

    Les étudiants dans les écoles primaires, les collèges, les lycées, les universités et les écoles doctorales attendent une action de votre part.

    Rachid Matta MATTA
    Le 10 décembre 2009

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