Un portrait de Martin Gardner

Piste verte Le 8 février 2011  - Ecrit par  Alain Zalmanski Voir les commentaires

Un portrait du célèbre chroniqueur de Scientific American et grand amateur de mathématiques, Martin Gardner.

Martin Gardner est né le 21 octobre 1914 à Tulsa dans l’Oklahoma.

Son père était géologue, mais aussi féru de magie et d’ésotérisme. Martin Gardner a donc grandi parmi les tours de magie, les jeux d’échecs et les puzzles mécaniques. À l’Université de Chicago, il a étudié la philosophie, et obtenu son diplôme en 1936. Il se décrivait alors lui-même comme magicien professionnel [1], mais il travaillait comme journaliste et rédacteur publicitaire.

Durant la Seconde Guerre mondiale, il servit dans la marine américaine et assura, entre autres, le secrétariat de son capitaine de son vaisseau et des autres officiers.

Après la guerre, il a pousuivi des études à l’Université de Chicago, y suivant notamment un cours de philosophie des sciences donné par Rudolf Carnap, le plus célèbre représentant du positivisme logique. Il obtint une licence en cette discipline.

Il devint ensuite écrivain indépendant et s’installa à New York en 1947. La famille (il s’était marié avec Charlotte, et le couple eut deux fils, nés respectivement en 1955 et 1958) s’installa ensuite en Caroline du Nord.

Martin publia de nombreux livres chez plusieurs éditeurs ainsi que des centaines d’articles dans différents magazines. Il s’illustra par son regard sceptique en participant à l’étude de nombreux cas de phénomènes « extraordinaires », et pourfendit les imposteurs dans ce domaine. Il a publié de nombreux ouvrages sur le sujet et apporté son concours au Journal de philosophie, au Journal de la philosophie et de la science et au Journal de la philosophie de la recherche des phénomènes [2],

Il a écrit quelques poèmes, des fictions et des nouvelles pour adolescents, commenté Lewis Carroll, Annotated Alice (1960), The Annotated Snark (1962) [3], et tenté les premières passerelles entre humour, philosophie, logique et mathématiques [4].

Scientific American

C’est en janvier 1957, à l’issue d’un article sur le pliage du papier et les hexaflexagones [5] qu’il avait proposé à la revue Scientific American, que cette dernière lui confia la tenue d’une rubrique mensuelle qui lui apporta, ainsi qu’à la revue, une célébrité qui ne s’est plus jamais démentie.

Il n’avait plus étudié les mathématiques depuis le lycée et s’avouait très modestement autodidacte en la matière, il fut pourtant, de 1956 à 1981, l’historien et le promoteur incontournable de tout ce qui touche aux récréations mathématiques et scientifiques, nouant des relations amicales avec les plus grands noms de la fin du siècle dernier, démontrant de plus un goût prononcé pour la lecture et la recherche.

De 1957 à 1980, il a chaque mois analysé, disséqué, développé, réinventé tous les thèmes de la récréation mathématique, de la topologie à la théorie des nombres, en passant par les paradoxes logiques ou géométriques, l’analyse de jeux de société comme les solitaires et les puzzles en tout genre. Cette rubrique a d’ailleurs été reprise en 1977 par l’édition française du Scientific American (Pour la science).

Il a su tirer la quintessence des trouvailles de ses précurseurs comme Loyd [6], Lucas, ou Dudeney, mais aussi puiser à des sources nouvelles comme celles de l’école russe de Kordiemsky dont il a introduit, adapté et édité les Moscow Puzzles (1971). Il a aussi utilisé les techniques habituelles de la magie pour présenter sous un jour nouveau ou une forme plus attractive ou didactique des récréations traditionnelles, ou des puzzles anciens mais oubliés.

Enfin le réseau amical qu’il a tissé en près de soixante ans lui a permis d’associer à ses propres créations celles de ses amis, correspondants ou lecteurs dont il développait les thèmes et encourageait les publications. En faisant connaître le jeu de la vie [7] du mathématicien de Princeton John Conway, les pavages quasi-périodiques de Penrose [8], ou les travaux de Piet Hein sur le jeu de Hex [9] et la théorie des jeux, Gardner s’était attiré le respect et la reconnaissance de ces mathématiciens de tout premier plan. C’est d’ailleurs lui que Roger Penrose choisit pour préfacer son ouvrage bien connu, L’esprit, l’ordinateur et les lois de la physique.

Citant toujours ses sources, Gardner illustrait toutes ses publications d’abondantes références qui étaient à elles seules une mine pour l’amateur.

L’Oulipo en Amérique

Une mention particulière pour une rubrique consacrée en 1977 à l’Oulipo et à ses œuvres fondatrices, montrant une connaissance approfondie des travaux de Jacques Bens, Jean Lescure, Georges Perec, Raymond Queneau ou Luc Étienne. À l’époque, ce dernier m’avait indiqué avoir été lui-même surpris de voir son poème sur bande de Möbius [10] cité outre-Atlantique, alors que l’Oulipo et la littérature sous contraintes étaient encore peu connus en France.

C’est Harry Mathews, à l’époque le seul Oulipien américain, ami de Perec, qui a été à l’origine de l’article, à la suite d’une publication dans la revue de Ross Eckler, Word Ways, dédiée aux récréations linguistiques, que Martin Gardner suivait avec le plus grand intérêt [11].

Gardner ne s’en tint pas là car, après de nombreux échanges avec François Le Lionnais, cofondateur du groupe avec Raymond Queneau, il publia Oulipo II, dans lequel il recherchait les auteurs anglo-saxons émulés par la création d’œuvres sous contraintes, susceptibles d’être qualifiés d’oulipiens [12].

Il faut dire que Gardner avait (re-)découvert un livre de Charles Carroll Bombaugh (1828-1906), Oddities and Curiosities of Words and Littérature, paru en 1890. Il s’agissait d’un florilège, oulipien par anticipation, traitant de toutes les formes de jeux sur les mots et les expressions dans la poésie, des acrostiches aux palindromes, des paronomases aux équivoques ou aux concaténations [13]. Gardner en préfaça une édition annotée, chez Dover en 1961. Ses 44 pages de notes sont de véritables articles basés sur ses recherches personnelles mettant à jour, complétant et améliorant la compilation de Bombaugh, avec l’aide de ses amis de Word Ways. C’est ainsi qu’il cite, à propos de lipogrammes, Gadsby, de Ernest Wright, une nouvelle de 50 000 mots qui n’utilise pas la voyelle E, parue en 1939, soit 30 ans avant La Disparition de Georges Perec. Gardner estimera d’ailleurs plus tard La Disparition très supérieure à Gadsby.

La retraite


Après 25 ans passés au service du Scientific American, Martin Gardner prit sa retraite en 1982, Douglas Hofstadter prenant sa relève.

Gardner se retira à Hendersonville, en Caroline du Nord ; mais continua à écrire, en particulier dans The Skeptical Inquirer, revue trimestrielle du comité pour la recherche scientifique vis-à-vis des phénomènes paranormaux avec tout ce que cela comporte de polémiques et de critiques vis-à-vis de ses prises de position. Il s’adonne d’ailleurs de plus en plus à des travaux et publications relatifs à ces phénomènes, dans la continuité d’un de ses premiers ouvrages : Fads and Fallacies in the Name of the Science.

Il a été nommé écrivain scientifique de l’année en 1983 par l’Institut américain de physique.

Depuis 1992, Tom Rogers, grand ami de Gardner et amateur de puzzles en tout genre, a suscité une rencontre biennale le G4G (lire Gathering for Gardner, « on se rassemble pour Gardner ») qui réunit les fans de Martin, qui parfois ont correspondu avec lui sans l’avoir jamais rencontré. L’événement permet des échanges fertiles et créatifs, avec des interventions en hommage à Gardner. La réunion n’est accessible que sur invitation mais heureusement les conférences sont rassemblées dans une collection « Hommage à Martin Gardner » que publie AK Peters.

De l'autre côté du miroirEnfin Martin Gardner a profité de sa retraite pour revenir à sa passion première, la lecture et tout particulièrement la lecture critique et annotée d’ouvrages poétiques : retour sur ses recherches admiratives sur Lewis Carroll avec More Annotated Alice en 1990, études autant psychanalytiques que poétiques ou mathématiques, The annoted Alice, the definitive édition, parue chez W. W. Norton en 2000, superbement illustrée par John Tenniel, qui constitue la quintessence de l’art et du travail de Martin Gardner : références, filmographie, bibliographie, appareil critique couvrant tous les domaines d’études abordés dans des notes couvrant plus d’un tiers des 311 pages et comprenant une centaine de nouvelles annotations, jeux de mots et énigmes récemment déchiffrées chez Lewis Carroll.

Best remembered poems, Dover (1992), sélection de 123 poèmes dont on se souvient pour leur beauté, la force et l’humour de leur expression, invitant les lecteurs à (re) découvrir l’éternelle jeunesse des textes et de leurs auteurs.
Dans un deuxième recueil de morceaux choisis Famous Poems from Bygone Days, Dover (1995) Gardner étendit sa sélection aux poèmes qu’il estimait être plus connus, de nos jours, par les personnes qui prennent le temps d’apprécier les vers.

On ne saurait oublier que l’esprit critique de Martin Gardner était rarement pamphlétaire. Humaniste, il cherchait toujours à approfondir et à expliquer des positions apparemment contradictoires et adoucissait ses propos, quand il le fallait, par un trait d’humour ou une plaisanterie.

C’est cette fantaisie et cette recherche en matière littéraire qui l’amenèrent à publier chez Prometheus Books Martin Gardner’s Favorite Poetic Parodies (2002), anthologie de ses 48 pastiches préférés de la littérature anglo-saxonne, puis une sorte d’« exercices de style », recueil annoté de pastiches, parodies ou détournement d’un poème très populaire, The Night before Chrismas (2005), écrit en 1822, pour les enfants, par Clement Clark Moore et qui introduisit aux États-Unis le mythe du Père Noël. Un de ces avatars est le très célèbre Rudolph the Red-Nosed Reindeer, de Michael Marks, traduit et chanté en français sous le titre le Petit renne au nez rouge en 1949.

Il continua à mettre à jour et à enrichir ses publications passées, telle cette remarquable compilation, Colossal Book of Short Puzzles and Problems, parue en 2004 chez Norton & Company

Martin Gardner est mort le 22 mai 2010 à Norman dans l’Oklahoma.
C’est un humaniste, infatigable chercheur, journaliste, écrivain polygraphe précis et rigoureux et plein d’humour, aimant travailler par analogie et qui, prenant le plus grand plaisir à nous inciter à des lectures hors des entiers battus par des références innombrables, qui nous a quittés. Chacun de ses amis ressentira pour longtemps le vide qu’il laisse tout en témoignant, comme Douglas Hofstadter de l’immense héritage dont nous lui sommes redevables.
Douglas Hofstadter, qui a obtenu le Prix Pulitzer avec Gödel, Escher, Bach : les Brins d’une Guirlande Éternelle en 1979, rendait un vibrant hommage à celui qu’il considérait comme son mentor et auquel il succéda dans les colonnes du Scientific American : Martin Gardner est une des plus grandes intelligences produite dans notre pays et dans notre siècle.

Post-scriptum :

Merci à tous les relecteurs pour leur aide à l’écriture de cet article, et en particulier (noms ou pseudonymes) à Jacques Lafontaine, Thierry Barbot, Claire Lacour, chuy, Paul Laurain.

Notes

[1À ce propos il faut souligner que Martin Gardner fut, tout au long de sa vie, un magicien quasi professionnel, inventant des centaines de tours et les mettant en scène par des routines qui portent sa marque. Il est tout aussi connu, en France, du monde des magiciens et prestidigitateurs que du monde des récréations mathématiques. Une traduction de son Encyclopédie de la Magie impromptue en deux volumes (ou comment faire des miracles avec des objets de tous les jours), a été publiée aux Editions Passe-Passe en 2002. Pas moins de 1224 tours y sont détaillés.

[2Par exemple, en 1952, In the name of Science (au nom de la science) (Putnam), dont la seconde édition, publiée en 1957 sous le titre Fads and Fallacies in the Name of Science, est reconnue comme l’un des ouvrages marquants du mouvement sceptique contemporain.

[3Alice (au pays des merveilles), la Chasse au Snark, commentés.

[4Parmi les ouvrages publiés à la frange de la philosophie et de la science citons : Relativity for the Million (1962), Logic Machines and Diagrams (1958), et The Ambidextrous Universe (1964) (dont les titres peuvent se traduire par La relativité pour tous, Machines et diagrammes logiques, L’univers ambidextre).

[5 Un flexagone est le résultat d’un pliage de papier qui produit une figure plate (plane) disons rouge et verte, et que l’on peut déformer pour la transformer en la même en, disons, violet et jaune. Les photographies de la bande et des deux hexagones en montrent un exemple.
C’est un hexaflexagone (puisqu’il y a un hexagone). L’hexaflexagone représenté ici appartient à l’auteur. Pour plus d’informations, voir la page wikipedia (les lecteurs qui ont le courage d’aller voir la version en anglais de la même page ne manqueront pas de constater que l’article de Martin Gardner sur les hexaflexagones pour le Scientific American y est cité).

[6Sam Loyd (1841-1911) auteur de casse-tête numériques et logiques.

[7Le jeu de la vie est un automate cellulaire (voilà une belle parole excluante !) qui produit des figures comme celle-ci, qui vient du site wikipedia consacré à ce jeu.

[8Sur les pavages de Penrose, comme celui que l’on voit ici, voir les belles figures du site wikipedia dont il est issu ainsi que l’article maison et le film qu’il contient.

[9Le jeu de Hex se joue sur un plateau à cases hexagonales et mériterait un article à lui seul !

[10Le poème de Luc Étienne est triple : un premier poème de quatre vers écrits sur une bande de papier, un deuxième poème de quatre vers écrits sur le verso de la même bande... de façon que, les deux extrémités de la bande une fois recollées pour former une bande de Möbius (une bande que tout le monde ne connaît peut-être pas, mais que l’on peut découvrir sur cette page wikipedia), les deux poèmes ensemble forment un troisième poème. Essayez !

[11Une très belle et oulipienne dédicace de Harry Mathews à Martin Gardner est visible en cliquant ici.

[12Illustrant le souci de la précision et des citations déjà mentionné chez Gardner, cet article contient la plus belle bibliographie que je connaisse sur les jeux et les mots.

[13Nous avons choisi de laisser cette liste de « paroles excluantes » (issues cette fois de la rhétorique) telle quelle pour en préserver la poésie. Mais bien sûr, voici des explications.

Un acrostiche est un poème dont les premières lettres des vers forment un mot, par exemple le nom de l’auteur, ou du dédicataire, comme celui-ci, dû à François Villon (1431-1463)

Vous portâtes, digne Vierge, princesse,
Iésus régnant qui n’a ni fin ni cesse.
Le Tout-Puissant, prenant notre faiblesse,
Laissa les cieux et nous vint secourir,
Offrit à mort sa très chère jeunesse ;
Notre Seigneur tel est, tel le confesse :
[...]

Un palindrome est une phrase qui se lit dans les deux sens, comme celle-ci

Esope reste ici et se repose.

La paronomase est une figure de rhétorique qui consiste à rapprocher des mots différents dont la prononciation est très proche, comme dans

Qui vole un œuf vole un bœuf.

L’équivoque est, on s’en doute, l’expression d’une pensée à double sens, parfois par contrepèterie, comme disait Rabelais (environ 1490-1553) :

Mais équivocquez [dit Panurge] sur A Beaumont le viconte.

Quant à la concaténation, utilisée par des auteurs comme Molière (1622-1673) dans Don Juan, elle consiste à enchaîner des mots comme dans

marabout-bout de ficelle-selle de cheval, etc.

Les auteurs cités dans cette note devraient aider les lecteurs à comprendre aussi l’expression « oulipien par anticipation », utilisée quelques lignes plus haut.

Dans la phrase suivante du corps de l’article, il est aussi question de lipogramme, il s’agit d’un texte dans lequel on s’interdit d’utiliser une lettre donnée. Par exemple, la phrase bleue que je viens d’écrire est un lipogramme en b, f, j, k, w, y, z. Les textes dont il est question sont des lipogrammes en e, ce qui est plus difficile...

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Pour citer cet article :

Alain Zalmanski — «Un portrait de Martin Gardner» — Images des Mathématiques, CNRS, 2011

Crédits image :

Image à la une - Les photographies de l’hexaflexagone de l’auteur sont dues à M.A. Toutes les autres images appartiennent à l’auteur, sauf la photographie de Martin Gardner âgé, qui vient du site wikipedia et les illustrations des notes, qui viennent des sites wikipedia mentionnés.

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Cet article fait partie du dossier «Mathématiques et littérature» voir le dossier

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