Une Toussaint par les cornes (II)

Le 30 mai 2012  - Ecrit par  Olivier Courcelle Voir les commentaires

« Voilà des hommes élevés dans l’air à de grandes hauteurs, ce qu’assurément on aurait juré impossible il y a un an. » Ainsi le duc de Croÿ salue-t-il dans son Journal les premiers vols aérostatiques de Pilâtre de Rozier et du marquis d’Arlandes en octobre et en novembre 1783. Quelques mois plus tard, entre des « coliques à périr » et un « grand vomissement très douloureux », le vieil homme assiste au vol en ballon d’un certain Blanchard. Le témoignage du pilote, recueilli à chaud par un homme à cheval dépêché exprès, formera la dernière entrée de son journal [1].

Fasciné par la personnalité de ce spectateur engagé de la science de son temps, je ne lâchai son Journal que pour saisir la biographie que Marie-Pierre Dion lui a consacré : Emmanuel de Croÿ, 1718-1784 (Éditions de l’Université de Bruxelles, 1987). Petit émoi en découvrant un passage sur un certain Bottée, qui avait été son précepteur dans les années 1730. Grosse surprise quand j’appris que des archives de la « Société des arts » étaient conservées à Dülmen, en Allemagne, où la famille de Croÿ s’est installée au XIXe siècle.

En évoquant la vie et l’œuvre du père de Clairaut dans mon précédent billet, j’avais brièvement signalé que ce prof de maths avait été l’un des fondateurs d’une académie dédiée au progrès des techniques, la Société des arts précisément. Ce que je n’avais pas dit, c’est que Bottée en avait été l’un des directeurs. Et si j’avais été bref, c’est qu’on ne connaissait que très peu de sources sur cette société. Mais voilà que Bottée avait été au service du duc de Croÿ et que ses papiers avaient été conservés avec ceux de son protecteur.

C’est très sincèrement que je remercie la famille de Croÿ et son représentant M. Rudolf Knoke de m’avoir permis d’accéder à ces archives. Ce qui concerne la Société des arts fera l’objet d’un article actuellement en cours de rédaction avec Paola Bertucci (Yale University) et se trouvera à terme intégralement transcrit sur la page concernée de mon site sur Clairaut.

Ces procès-verbaux et autres documents montrent que le père de Clairaut a lu devant la Société des arts un mémoire sur la fabrication des miroirs paraboliques et hyperboliques en 1730, un mémoire (ou deux) sur la meilleure manière de construire des fortifications en 1732 et 1733, et surtout « un mémoire dans lequel il propose quelques pratiques nouvelles pour apprendre aux enfants à lire et à écrire » en 1732 [2].

Les mémoires proprement dits ne paraissent pas avoir été conservés, ni à Dülmen, ni à Valenciennes où des archives en provenance de Bottée ont aussi été détectées [3]. C’est bien dommage, évidemment, car la méthode d’apprentissage du père Clairaut (qui aura en tout vingt-et-un enfants !) a certainement été élaborée et testée sur son fils Alexis, le futur célèbre mathématicien, qui, rappelons-le, présenta son premier mémoire à l’Académie des sciences à moins de 13 ans et en devint membre à 18, record inégalé depuis lors.

Tâchons malgré tout de venir en aide aux jeunes parents ambitieux.

Un certain Grandjean faisait aussi partie de la Société des arts à la même époque. Bien plus tard, à la mort d’Alexis Clairaut en 1765, devenu Grandjean de Fouchy et secrétaire de l’Académie des sciences, c’est lui qui rédigera l’éloge de son collègue disparu. Il paraissait très bien informé. Voici donc comment fabriquer un petit académicien :

L’éducation du jeune Clairaut fut domestique. Il montra dès qu’il put parler, qu’il serait un jour capable des raisonnements les plus suivis, et son père se fit un plaisir de cultiver des dispositions si marquées. On lui enseigna à connaître l’alphabet sur les figures des Éléments d’Euclide ; on se doutait bien qu’il essaierait d’en tracer de pareilles et qu’il en voudrait connaître l’usage ; c’était une espèce de piège qu’on tendait à sa curiosité, il réussit parfaitement ; et à l’aide de quelques petites récompenses accordées à propos, il sut lire et assez bien écrire à l’âge de quatre ans.

Les figures des Éléments d’Euclide n’étaient pas non plus sorties de sa mémoire et il en parlait souvent ; mais avant qu’il pût aller jusque-là, il fallut le rendre familier avec le calcul, plus rebutant par lui-même, surtout pour un enfant, que toutes les figures de la géométrie. On imagina pour cela un expédient à peu près semblable à celui qu’on avait déjà employé ; ce fut de lui faire écrire de suite tous les nombres naturels depuis l’unité jusqu’à un très grand nombre, dans des cases toutes préparées, en l’avertissant que toutes les fois que les nombres n’étaient exprimés que par des 9, il fallait dans la case suivante mettre autant de 0 qu’il avait trouvé de 9 et les faire précéder à gauche du chiffre 1. On remplissait aussi d’avance quelques-unes des cases des multiples des nombres premiers ; par ce moyen la curiosité de l’enfant était piquée, et les réponses à ses questions l’instruisirent de la savante théorie de la numération, ignorée même par un grand nombre de ceux qui se servent le plus des nombres. La multiplication et les autres règles de l’arithmétique furent amenées par des moyens semblables, et il se trouva au fait de cette partie des mathématiques, presque sans s’être aperçu qu’il l’eût étudiée, ou du moins l’ayant étudiée sans aucun dégoût. Nous avons cru devoir rapporter avec quelque détail cette partie de son éducation [4].

Et je ne peux évoquer la Société des arts sans me souvenir que le 30 mai dernier, il y a un an jour pour jour, disparaissait Roger Hahn, l’un des pionniers de son étude. Nous nous retrouvions quelquefois pour tenter de lever les opacités dont le temps l’avait recouverte. La notice nécrologique de cet éminent historien des sciences se trouve sur le site de son université. Il mettait la dernière main à l’édition de la correspondance de Laplace, un savant pour lequel il éprouvait un intérêt de longue date et objet de sa part d’une récente biographie [5].

Notes

[1Croÿ-Solre (Emmanuel de), Journal de cour, L. Sortais éd., 6 vol., Paleo, 2004-2006, vol. 6, pp. 278-315. Le journal se clôt en réalité par le rapport de l’autopsie pratiquée sur le corps de son auteur.

[2Archives du duc de Croÿ, Dülmen, Mons 555, Ms 98 (fortifs I, apprentissage) et Ms 120 (fortifs II). La mention du travail sur les miroirs provient en fait d’un article résumant l’activité de la Société en 1730 que ces archives permettent de retrouver : Commercium litterarium ad rei medicinae et scientiae naturalis, 30 mai 1731, pp. 169-172. Le père de Clairaut a également entretenu la Société de son instrument déjà présenté à l’Académie des sciences, rédigé des rapports, etc.

[3Dion, op. cit.,, pp. 57-58. Ma conclusion négative se fonde sur la lecture du catalogue des manuscrits de la bibliothèque de la ville

[4Fouchy (Jean-Paul Grandjean de), « Éloge de M. Clairaut », Histoire de l’Académie royale des sciences pour l’année 1765, pp. 144-159

[5Hahn (Roger), Le système du monde : Pierre-Simon Laplace, un itinéraire dans la science, trad. Patrick Hersant, Gallimard, 2004.

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Pour citer cet article :

Olivier Courcelle — «Une Toussaint par les cornes (II)» — Images des Mathématiques, CNRS, 2012

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