Vivre avec la main d’un homme mort

Le 5 mars 2019  - Ecrit par  Serge Cantat Voir les commentaires

« Si vous devez tuer un homme à l’arme blanche, ne portez jamais du clair. » (Lafigue, page 207)

Parfois, on apprend a posteriori qu’une collègue vient de résoudre une conjecture, sans se douter jusque-là qu’elle étudiait le sujet depuis de nombreuses années : les mathématiciens peuvent avoir leur petit jardin secret… ou manquer de curiosité pour les centres d’intérêts de leurs confrères.
Les laboratoires de recherche organisent d’ailleurs pauses thé, exposés colloquium et journées de rentrée pour favoriser les échanges : il serait tout de même dommage de constater au bout de cinq ans de recherche que tel problème d’algèbre étudié au troisième étage pouvait en fait être résolu dès le début par des méthodes d’analyse classique maitrisées au rez-de-chaussée.

Mais cela ne suffit pas toujours, comme j’ai pu le constater en janvier dernier lorsque Ronan Quarez a frappé à la porte de mon bureau, un polar à la main [1]. Le polar, c’est lui qui l’avait écrit ! Et moi, je n’avais pas du tout idée que ses soirées et ses week-ends étaient consacrés à cela. Si je vous en parle, c’est qu’il s’agit d’« une histoire de poker et de mathématique » : pas de géométrie algébrique (le domaine de prédilection de Ronan), mais des probabilités à l’usage d’un commissaire embarqué dans un tournoi de poker au casino de Deauville auquel semblent participer plus de malfrats que de coutume.

Les cartes passent et s’échangent, les têtes tombent, la courbe en cloche pointe son nez, les flics locaux ont tous eu des petits pépins dans la vie — ils ont un peu le moral cabossé et s’en remettent à une coach en relaxation (comme certains mathématiciens ?) —, les probabilités conditionnelles apparaissent, le gros méchant est vraiment méchant, et hop voilà la notion de corrélation, l’autre gros méchant est méchant aussi… Un livre à lire d’une traite, pour quelques personnages truculents et la gouaille des truands venus des quatre coins du monde. Il y a le parrain marseillais [2] :

« Bien sûr que c’est pas gagné d’avance, mais à vaincre sans avoir chaud au sgueg, tu triomphes sans honneur ni style. Bien sûr que tu dois bien comparer les risques avec tes propres forces : tous ceux qui se sont crus invulnérables ne sont plus là pour barjaguer. Et de ce que je peux voir, il se peut bien que Lafigue fasse partie du lot.

Putain, ça fait caguer ! »

Et il y a aussi la petite jeune :

« Et moi j’y ai cru.

Quelle conne !

Le job idéal pour aider à payer la coloc et bouffer un peu ailleurs qu’au resto U.

[...]

C’est quand même le comble de devoir jouer la femme-objet pour financer la fin de son master 2 à la fac de droit. »

Les mathématiques, elles sont surtout esquissées, comme une musique d’ambiance. Quand vous aurez lu Vivre avec la main d’un homme mort et que les probabilités vous titilleront encore, alors replongez vous dans Images des maths, ou alors faites-le au fil de la lecture, au gré des allusions mathématiques distillées tout au long du livre. Je pense notamment aux articles de Jean-Pierre Kahane, ou à celui de Jacques Istas, aux textes de Nils Berglund, ou encore à la présentation de Persi Diaconis.

Essayez : Images des mathématiques est maintenant plus qu’un quotidien des mathématiques ; avec le temps, c’est devenu une bonne base d’articles pour découvrir toutes sortes de sujets de façon originale.

Notes

[1Vivre avec la main d’un homme mort, éditions le Pommier, par Ronan Quarez, 264 pages, paru en janvier 2019. Voir ici.

[2Mais dans quel colloque apprend-on à parler comme cela ?

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Pour citer cet article :

Serge Cantat — «Vivre avec la main d’un homme mort» — Images des Mathématiques, CNRS, 2019

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