X parle à Y de Z

3 novembre 2014  - Ecrit par  Michèle Audin Voir les commentaires (6)

Un poème, paru dans L’Abécédaire (provisoirement) définitif de l’Oulipo, publié par les éditions Larousse (et en librairie ces jours-ci), un groupe de six amis et un peu de mathématiques...

Six amis – série

bon alors Joe dit Eva c’est moi je t’aime
et puis Rachel confie à Joe qu’elle aime Ben
Ben demande à Joe ce qu’il y a avec Cat
Cat parle à Eva comme ça de ses problèmes de femme
et Dan il dit à Joe que bon un jour Eva
elle se demande Eva ce qu’elle fait dans cette histoire

puis elle Eva avoue à Dan qu’elle l’a aimé
une fois Dan rencontre Rachel et lui demande ce que Ben
c’est Cat qui a dit à Dan que oui Ben
car Ben lui n’a parlé à Dan que de Rachel
Rachel se demande ce qui peut bien se passer avec Eva
tout ça juste parce que Joe lui a dit que Cat

pourtant Eva a parlé à Cat que d’elle-même Cat
elle parle à Ben Rachel et condamne l’attitude de Joe
Cat aussi elle a parlé à Ben et dit que Dan
franchement Ben ne pense pas que du bien d’Eva non
Dan dit à Cat Rachel je l’ai dans la peau
et Joe lui avoue qu’il est lui attiré par Ben

mais à Ben il répète ce que lui a dit Rachel
et c’est Rachel qui doit apprendre à Cat que Dan
du coup Cat se demande ce que peut bien avoir Eva
puisque c’est de Joe que Ben les lui a rebattues
les oreilles alors Dan menace Ben grave à propos de Cat
mais ça s’arrange car Eva est là pour conseiller Ben

comme elle l’a fait la veille avec Rachel d’ailleurs
simultanément Dan commence à se poser enfin des questions sur Joe
et en même temps donc Ben parle de Dan à Rachel
Cat s’est effondrée en avouant à Rachel que Joe lui
Rachel s’est empressée de répéter à Dan ce que Cat
alors Joe en larmes a supplié Dan d’aller voir Eva

et pourtant il ne fait pas Joe vraiment confiance à Dan
oh quelle histoire là Dan encore un se confie à Eva
comme Ben d’ailleurs avant lui on pouvait s’en douter
mais Cat bon sang va dire à Joe que Rachel est
heureusement c’est bientôt fini Rachel avoue tout à Eva
qui répond à Joe je t’aime pas toi bon alors

Vous pouvez lire le poème et vous arrêter là. Ni lire ni comprendre la suite n’est indispensable pour l’apprécier [1].

Comment choisissent-ils de qui ils parlent et à qui ?

Eh bien, le poème est organisé grâce à une structure mathématique (deux, pour être complète).

Eva, Rachel, Ben, Cat, Dan et Joe, ces six amis forment un groupe. Un groupe d’amis mais aussi un groupe au sens des mathématiciens. Comme le dit le poème [2] ils se rencontrent deux par deux et l’un parle à l’autre d’un troisième.

On remarquera qu’Eva a la gentillesse, la neutralité, de toujours parler à son interlocuteur de lui-même, contrairement à ces interlocuteurs qui, eux, ne lui parlent que de leurs propres petites personnes. En revanche, chacun de ses amis trouve toujours quelqu’un à qui parler d’elle, Eva.

Le choix de ce (celui, celle) dont l’un parle à l’autre lorsqu’ils se rencontrent, eh bien, il obéit à une loi qui a déjà été énoncée dans un de nos articles sous la plume de François Sauvageot et sous le nom de « règle de Saint-Benoît » [3] que voici :

celui dont X parle à Y parle à Z de celui dont X parle à celui dont Y parle à Z

Ce serait plus facile à lire avec des parenthèses, non ? Que diriez-vous d’un truc du style

(XY)Z=X(YZ) ?

Dans l’article de François, c’est-à-dire dans La Princesse Hoppy de Jacques Roubaud, il était question de rois se rencontrant deux à deux pour comploter contre un troisième [4]. Si le roi X complote avec le roi Y contre le roi Z, alors on peut dire aussi que le roi Y complote avec le roi X contre le roi Z. Le groupe des quatre rois, explique François, est commutatif. Et le chien de l’histoire le disait :

un oue a uatre éléents est orcéent coutati

(traduisez « un groupe à quatre éléments est forcément commutatif »).

Parler à quelqu’un est moins symétrique. Dans le poème ci-dessus, par exemple, Cat parle à Dan de Ben, mais Dan parle à Cat de Rachel. Le groupe des six amis n’est pas commutatif. Pour parler en chien :

pou qu’un oue soit on coutati fau qu’il ait au moin six éléents

(il fallait donc que les amis fussent au moins six pour que leur groupe ne soit pas commutatif...). Et voilà, c’est fini [5]...

Post-scriptum :

X parle à Y de Z est une variante de X prend Y pour Z, une contrainte inventée par Raymond Queneau.

Notes

[1Vous avez aussi le droit de ne pas l’apprécier.

[2... dont les personnages et leurs comportements ont été inspirés à l’auteur par la lecture de , poème de Ian Monk.

[3Et sous la forme :

Le roi contre lequel complote le premier roi quand il rend visite au roi contre lequel complote le deuxième roi quand il rend visite au troisième roi doit être le même roi précisément contre lequel complote le roi contre lequel complote le premier roi quand il rend visite au deuxième, quand il rend visite au troisième.

[4Et aussi de reines se rencontrant deux à deux pour faire de la compote pour une troisième.

[5Les deux figures représentent la table du groupe et... l’ordre dans lequel les vers du poème ont été disposés. Il reste aux lecteurs à comprendre les propriétés de cette deuxième figure, de même qu’à trouver au moins une autre contrainte en jeu dans ce poème (pour ceci, avoir lu les poèmes de Ian Monk peut aider).

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Pour citer cet article :

Michèle Audin — «X parle à Y de Z» — Images des Mathématiques, CNRS, 2014

Crédits image :

Image à la une - L’Abécédaire (provisoirement) définitif de l’Oulipo, éditions Larousse.

Commentaire sur l'article

  • X parle à X de X

    le 6 novembre 2014 à 21:46, par Creux

    C’est bien beau l’absence de ponctuation, mais outre que c’est assez pénible à lire (à mon humble avis d’individu insensible aux beautés de cette licence poétique), c’est surtout propice à de grosses ambiguïtés, ce qui est quand même un comble quand on veut aborder l’aspect mathématique de la chose.

    Par exemple, si l’on s’intéresse à la première ligne, d’après vos tables de composition en annexe, il faudrait écrire

    Bon, alors Joe dit « Eva ! C’est moi, je t’aime. »

    mais on pourrait tout aussi bien comprendre

    « Bon alors, Joe », dit Eva, « c’est moi, je t’aime. »

    et on rentre alors en contraction avec la dernière ligne (Eva dit d’abord à Joe qu’elle l’aime, puis conclut en lui disant qu’elle ne l’aime pas).

    Pire, le groupe est alors réduit à un seul individu schizophrène :

    Eva étant l’élément neutre, et puisque Eva parle à Joe d’elle-même, alors Joe et Eva ne sont qu’une seule et même personne.

    Les relations de Joe avec les quatre autres personnes finissent de mener à l’identification de tout ce beau monde.

    Bref, faisons de la poésie mathématique si l’on veut, mais faisons-le bien.
    « il ne faut jamais faire les choses à moitié », comme l’affirme un autre poète !

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    • X parle à X de X

      le 6 novembre 2014 à 22:24, par Michèle Audin

      Tout d’abord, je rappelle que l’option « ne pas apprécier » avait été anticipée et était donc prévue (première note).

      Même si aucune note ne demandait de l’être, je vais être polie et courtoise.

      mais faisons-le bien

      Ici, vous utilisez la première personne (« nous ») alors que, me semble-t-il, c’est la deuxième (« vous ») que vous avez en tête.

      Eh bien, je prends le « nous », qui vous inclut, au pied de la lettre : allez-y ! Avec tous mes encouragements...

      il ne faut jamais faire les choses à moitié

      Pas beaucoup de ponctuation, dans les poèmes de Prévert... Voilà qui oblige à penser en lisant. Quel bonheur !

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      • X parle à X de X

        le 6 novembre 2014 à 22:43, par Creux

        Mais qui vous dit que je n’ai pas apprécié ?

        Si je me suis amusé à insister sur une faille sémantique et à mener un raisonnement par l’absurde à partir de là, c’est bien que j’ai trouvé de l’intérêt à votre article. Eh oui !

        De plus, pour ne pas froisser un éventuel ego démesuré, j’avais pourtant pris soin de placer l’indispensable AMHA dès la première phrase. Objectif complètement loupé, semble-t-il...

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      • X parle à X de X

        le 7 novembre 2014 à 00:20, par Creux

        [Avertissement : l’intégralité du commentaire qui suit n’engage que la responsabilité de celui qui l’écrit. Vous n’êtes donc nullement obligés de souscrire à ses opinions, et vous pouvez même vous en gausser bruyamment.]

        Je reviens à la charge pour insister sur le terme d’amusement.

        Mon interprétation personnelle de l’OuLiPo est une forme de jeu sur les possibilités offertes par le langage, et qui implique l’échange. On peut se lancer des « défis », et parfois cela débouche sur des choses que l’initiateur n’aurait pas imaginées. (C’est même l’un des intérêts.)

        En ce sens, je me croyais autorisé à ne pas brosser l’auteure de l’article dans le sens du poil puisque mon intervention était argumentée et, avais-je la prétention de le penser, pouvait éventuellement susciter de nouveaux rebondissements.

        Peut-être -sans doute- n’ai-je pas adopté le bon ton.

        Si je me suis inscrit sur Images des maths, c’est entre autres pour la possibilité d’échanger avec d’autres personnes intéressées par le côté ludique des mathématiques, et certainement pas pour alimenter des conflits. Ne voulant pas donner l’impression de troller, ceci sera donc mon dernier commentaire sur cet article.

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        • Merci

          le 7 novembre 2014 à 05:25, par Michèle Audin

          Toutes mes excuses si je ne suis pas bien fait comprendre. Et si je n’ai pas bien compris où vous vouliez en venir.
          C’est sans doute parce que, je l’avoue, je ne sais pas ce qu’est un AMHA (mais qu’importe).

          Je vous remercie pour vos interventions.

          Et, s’il y a un « défi », comme vous dites, il peut être dans le « faisons-le bien ». Je répète donc, « allez-y ». Faites-le.

          Encore merci.

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          • Merci

            le 8 novembre 2014 à 05:13, par Jean-Paul Allouche

            Bonjour

            Le cryptique AMHA m’a fait penser, vu le contexte, au IMHO anglophone. Si le second signifie in my humble opinion, c’est que le premier signifierait à mon humble avis. Mais, Oulipo oblige, on pourrait trouver d’autres significations à cet acronyme, par exemple : avec mes hénaurmes amitiés, ou Agence des Meringues Hautement Académiques (qui va bientôt remplacer l’AERES ?). Ou même, inspiré par B. Vian (à bon chien bon rien etc.) : À Mon Ha-bon Aaaahh.

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