Contrairement à ce que véhicule la presse grand public, les ingénieurs financiers, les « quants » dans le jargon des salles de marché, ne sont pas des « apprentis sorciers », des prédateurs qui utilisent les mathématiques pour manufacturer des produits toxiques que personne ne comprend tellement ils sont complexes.
Les quants ne sont également pas responsables de la « crise subprime » qui menace de plonger les économies mondiales dans une récession profonde. Aussi, ce ne sont pas les quants qui ont conduit à la faillite de Lehman ou à la quasi-faillite de Bear Sterns ou Merrill Lynch, mais une concentration de risques et un levier d’endettements excessifs. Le trading chez Lehman au moment de sa faillite était profitable.
Les mathématiques financières et l’innovation financière ne sont les causes profondes à l’origine de cette crise, à savoir une distribution débridée de crédits à des emprunteurs qui n’avaient pas la capacité de rembourser ces prêts, la fraude massive qui a accompagné ce mouvement, l’irresponsabilité des agences de rating qui ont attribué un rating triple-A à des structures risquées, qui de toute évidence ne méritaient pas la même notation des emprunts les moins risqués dont moins d’une cinquantaine d’entreprises au monde bénéficient, la confiance aveugle accordée par les investisseurs à ces ratings, l’absence de vérification de l’exactitude des informations sur la qualité des actifs titrisés.... Et je pourrais continuer la litanie des causes de cette crise de crédit qui n’ont rien à voir avec les modèles mathématiques dont se dotent les salles de marchés pour valoriser les produits dérivés et couvrir les risques qui leur sont associés. Certes, ces modèles sont imparfaits, parfois trop simples pour représenter avec précision la complexité des produits qu’ils cherchent à modéliser. Ou, au contraire, ces modèles sont tellement complexes mathématiquement que leur calibration devient problématique et elle-même source d’erreurs. Mais les pertes liées aux risques de modèle sont limitées et sans commune mesure avec les 600 milliard de dépréciations déjà enregistrés par les banques depuis le début de la crise subprime en juillet 2007.
La recherche quantitative et l’ingénierie financière sont devenues, en une vingtaine d’années, les moteurs du processus de l’innovation financière dans un contexte de marché évolutif et de concurrence accrue. Elles se sont imposées aux banques pour répondre aux besoins des investisseurs et adapter l’offre de produits financiers à une demande de plus en plus technique, notamment de la part des investisseurs institutionnels. La recherche quantitative dans les banques consiste à concevoir des modèles mathématiques et statistiques qui permettent la valorisation de produits financiers, comme les produits dérivés et les transactions structurées complexes, et à calculer la couverture des risques encourus. Les modèles mathématiques et statistiques constituent également le fondement de stratégies d’arbitrage sur les marchés et de stratégies d’investissement dans le domaine de la gestion de patrimoine. Une fois les modèles en place, les quants les adaptent en permanence aux besoins des équipes opérationnelles des salles de marchés. La complexité des innovations financières, qui n’est pas le fait des quants mais souvent le fait des investisseurs à la recherche de rendements adaptés à leurs besoins, et la rapidité de leur standardisation sur des marchés très compétitifs, nécessitent un ajustement permanent des produits et des techniques de valorisation par des équipes très qualifiées. La majorité des spécialistes de la recherche quantitative possède un diplôme d’ingénieur ou est titulaire d’un doctorat en mathématiques, physique, finance, statistique ou informatique. Un cursus souvent complété par une formation à la finance de marché dans un master spécialisé comme le fameux Master 2 « Probabilités et Finance » de l’Université Paris VI et de l’Ecole Polytechnique. Les banques préfèrent très souvent recruter les détenteurs de double formation : « ingénieur + master spécialisé de finance », quoique maintenant beaucoup d’écoles d’ingénieurs offrent à leurs élèves de troisième année une formation accélérée en finance quantitative.
Il est trop tôt pour décrire ce que sera le monde financier de l’après-crise, en particulier celui des salles de marché. Personne aujourd’hui ne peut s’aventurer à prédire comment on va sortir de la crise qui s’aggrave chaque jour. Mais il est pour moi certain qu’il y aura toujours une demande de produits dérivés des entreprises et des investisseurs pour couvrir les risques financiers auxquels ils sont exposés naturellement, dans l’exercice naturel de leur activité. Par exemple, le risque d’une hausse du pétrole pour les compagnies aériennes, le risque de change pour toutes les entreprises engagées dans le commerce international, etc. De même, les produits dérivés de crédit, comme les CDS (Credit Default Swaps) et les CDOs (Collateralized Debt Obligations) ainsi que la titrisation ne vont pas disparaître. Ce sont des produits et des mécanismes de transfert de risque fondamentalement utiles. Le marché pour ces produits repartira une fois que la transparence sur la qualité des actifs à titriser sera rétablie.
Donc la demande de quants n’est pas prête de se tarir car les quants sont au cœur du dispositif d’innovation financière et de contrôle des risques. Il va y avoir une période d’ajustement pendant la crise et la sortie de crise où les banques vont licencier dans certains cas, et dans d’autres cas réduire voire stopper les embauches. Mais les institutions financières ont toujours manifesté une flexibilité dans l’emploi plus importante que dans les autres secteurs d’activités. Quand l’activité sur les marchés va repartir et que les volumes d’activités et la liquidité vont revenir à des niveaux normaux, les banques vont de nouveau recruter.
La carrière de quant a encore un bel avenir, même si la demande des banques dans les mois qui viennent pour les ingénieurs financiers débutants sera probablement moins forte, et surtout plus sélective comme l’analyse qui précède le suggère. Toutefois, pour les passionnés de la finance attirés par la recherche et qui éprouveraient des difficultés à trouver un emploi dans la conjoncture actuelle, mon conseil est qu’ils entreprennent une thèse de doctorat, éventuellement dans une banque dans le cadre d’une convention CIFRE. Ils se retrouveront sur le marche du travail, leur thèse en main avec une expertise pointue recherchée par les banques, lorsque les marchés auront retrouvé leur vigueur.