8 décembre 2010

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  • Un béotien pas convaincu ...

    le 22 décembre 2010 à 22:28, par Rémi Peyre

    Bonjour, et merci pour cette intervention fort riche,

    En fait, je suis relativement d’accord avec vous. Au point où cette discussion est arrivée, je crois qu’il y a consensus pour dire qu’il peut y avoir deux motivations distinctes au financement de la recherche mathématique : le « mécénat intellectuel » d’une part, et ce que j’appellerai l’ « investissement spéculatif » d’autre part.

    Vous faites remarquer qu’on peut trouver des arguments consistants à l’encontre du le mécénat intellectuel d’État. Cela va peut-être vous surprendre, mais je partage cette analyse : on me mettrait demain à la porte au motif que l’État n’a pas à être un mécène, que je ne protesterais pas.

    En ce qui me concerne toutefois, c’est bel et bien dans une mentalité « artistique » et non pas « ouvrière » que je fais des mathématiques : si mon objectif premier était d’exercer un métier utile, je ferais de l’ingénierie ou de la médecine, et en plus je serais bien mieux payé ! Et je ne crois pas être le seul dans cette situation.

    Selon moi (et je vais me faire quelques ennemis supplémentaires à cette occasion), les chercheurs artistes n’ont rien de commun avec les ouvriers. Pour discuter avec les uns et les autres, je constate que leur approche de la science est très différente. Dans leur rapport au concept de preuve, dans l’éclectisme de leur curiosité, et même dans leur vision de la vie pratique. Par ailleurs, j’oublie une catégorie importante : celle des « fonctionnaires » qui font des maths comme ils seraient bouchers, juste parce que c’est un emploi stable pour lequel ils ont la compétence.

    En tout cas, je pense que la quasi-totalité des chercheurs qui s’occupent d’IdM sont d’abord des passionnés, et que ces passionnés ne se seraient sans doute pas orientés vers la recherche si on y avait bridé leur liberté créatrice.

    Attention : mon intention n’est pas de vilipender telle ou telle catégorie de chercheurs. Je ne pense pas qu’aucune façon de faire des mathématiques soit objectivement plus « élevée » qu’une autre, même si ma préférence personnelle va radicalement à une conception fondée sur la curiosité per se.

    Cela, toutefois, ne répond pas à la question : « qu’est-ce que l’État attend de nous en nous payant ? ». Il est possible, au fond, que nous autres mathématiciens « artistes » ayons en quelque sorte dévoyé un système originellement utilitaire ; mais j’en doute, ne serait-ce que parce que notre recherche ne profite pas à notre employeur spécifiquement.

    Il est vrai que le système actuel est assez schizophrène. Deux termes sont actuellement à la mode : « applications » et « excellence » ; or la pratique tend à les mettre en antinomie. Les meilleurs chercheurs sont le plus souvent des artistes qui font ce dont ils ont envie ; l’excellence étant jugée par les pairs, personne ne leur reproche leur abstraction. La mode des applications, quant à elle, a tendance à orienter le financement vers certaines thématiques au détriment d’autres, et on voit souvent des chercheurs se contorsionner à maquiller leur recherche pour lui donner une apparence d’applicabilité.

    Maintenant, oui, les deux approches du financement de la recherche mathématique ont chacune une cohérence interne. Je tenais surtout à souligner qu’on ne peut pas rattacher l’ensemble de la communauté mathématique à l’approche d’investissement, et qu’il faut bien réaliser que les deux visions sont très différentes.

    Pour finir, une remarque : je ne suis pas du tout d’accord avec vous quand vous dites que nous faisons des mathématiques en continuation d’un enseignement pratique qu’on nous a inculqué à l’école. D’abord, une partie de l’enseignement scolaire vise avant tout à une gymnastique d’esprit plus qu’à un outillage technique ; en outre, ce n’est pas à l’école que j’ai fait mes découvertes du monde mathématique les plus marquantes. Par ailleurs, je récuse totalement la comparaison avec l’école coranique. En effet, les mathématiques n’ont rien d’abitraire. Détruisez le monde et attendez qu’une nouvelle espèce intelligente émerge : elle fera aussi des mathématiques, dont certaines très proches de celles que nous faisons actuellement, simplement parce que les mathématiques sont le langage universel d’une foultitude de questions très diverses (d’ailleurs, dans l’histoire de l’humanité, les mathématiques ont été ré-inventées séparément par des civilisations très différentes [certes avec des points de vue disparates]). Par contre, je veux bien manger mes chaussettes si notre nouvelle espèce étudie le Coran...

    Je me rends compte en terminant ce texte qu’il n’y a pas vraiment d’idée directrice. Peut-être parce que je n’avais pas un message précis à exprimer : je voulais avant tout considérer les divers aspects liés à l’approche « désintéressée » des mathématiques dont je me revendique.

    Cordialement.

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