L’évaluation

Le 8 février 2009  - Ecrit par  Benoît Kloeckner Voir les commentaires (24)

Depuis cette semaine, je suis en grève. L’un des intérêts de la grève est
de pouvoir prendre un peu de temps pour expliquer pourquoi on lutte.
En l’occurrence les raisons sont multiples : le projet de « mastérisation »
de la formation des enseignants, réalisé à la va-vite et qui détériore
les conditions d’étude, de préparation des concours et d’entrée dans
le métier des futurs enseignants ; la menace de transformation des grands
établissements de recherche comme le CNRS en agence de moyen ; le projet
de modification des statuts des enseignants-chercheurs qui, sous prétexte
d’introduire de la flexibilité, risque de faire peser de lourdes contraintes
sur la recherche comme sur l’enseignement supérieur.

Je ne vais pas détailler toutes les raisons qui me font rejeter ces
réformes dans leur état actuel ; je dirai simplement que certains
problèmes incontestables des universités, comme le peu de bourses et de
logements étudiants et la précarité insupportable d’une trop grande part
du personnel administratif, ne sont absolument pas abordés dans ce grand
chantier. Pour des analyses plus fines, voir les nombreuses analyses
disponibles par exemple ici ou
.

Le discours du 22

Je tiens à parler un peu ici d’un point important dans la communication
du gouvernement et du Président de la République : l’évaluation. Ce dernier a
en effet déclaré le 22 janvier, dans une allocution
désormais célèbre dans la communauté universitaire [1] : « Franchement,
la recherche sans évaluation, cela pose un problème. D’ailleurs toute activité
sans évaluation pose un problème. C’est le Conseil National de Universités, organe
indépendant des universités, qui conduira cette évaluation. Ecoutez, c’est consternant
mais ce sera la première fois qu’une telle évaluation sera conduite dans nos
universités, la première. En 2009. Franchement, on est un grand pays moderne, c’est
la première fois. Inutile de dire que je soutiens totalement l’action de Valérie
PECRESSE. Dans leur immense majorité les enseignants chercheurs apportent leurs
compétences avec un dévouement admirable à nos universités. Ils n’ont rien à
redouter de cette réforme. Elle est faite pour les encourager, pas pour les décourager.
Moi, je vois dans l’évaluation, la récompense de la performance. S’il n’y a pas
d’évaluation, il n’y a pas de performance. »

Une petite remarque de logique

Pour commencer, remarquons que le Président de la République dit d’une part qu’à l’heure actuelle les universitaires ne sont pas évalués, d’autre part que sans évaluation il n’y a pas de performance. Ainsi, malgré son petit discours sur la compétence et le dévouement de l’immense majorité des enseignants-chercheurs, il ressort de ses propos que les universitaires français ne seraient pas performants. Bon, de toute façon, il le redit plus clairement à un autre moment, il n’y a pas de doute sur son opinion. Je renvoie à cette analyse,
en particulier la section IX, pour une discussion plus poussée sur ce point.

Sur l’évaluation

Revenons à mon propos principal : les universitaires ne seraient pas évalués régulièrement en France. Pourtant, quiconque connait un petit peu le monde de la recherche sait que l’on est évalué : à chaque article, par un à trois rapporteurs et un ou plusieurs éditeurs de revue ; au moment de la thèse, par au moins cinq membres du jury dont au moins deux rapporteurs ; à la
qualification (qui donne le droit de postuler dans les universités) par la section du conseil national des universités (CNU) [2] dont deux rapporteurs par personne ; au recrutement, par des commissions de spécialistes (remplacées maintenant par des comités d’experts, mais passons) dans chaque université où l’on postule, plus le CNRS ; à chaque demande de PEDR [3], de délégation CNRS [4], de CRCT [5], de financement comme les projets ANR, de promotion ; éventuellement au moment de l’habilitation à diriger des recherches, de la qualification pour les postes de professeur, et du recrutement à ce grade.

En ce qui me concerne, sans compter large et pour une carrière encore très courte (moins de six ans, en comptant à partir du début de ma thèse), en une quinzaine d’occasions un total d’au moins 45 personnes se sont penchées sur mes articles, mon CV, mes présentations de travaux passés et à venir. Je ne suis pas une exception, c’est le lot de tous mes collègues !

Les propos du Président de la République sont donc, soit la preuve d’une
méconnaissance complète du système qu’il prétend remodeler, soit celle d’un profond mépris pour les universitaires. Je ne sais pas laquelle de ces deux hypothèses me glace le plus.

Notes

[1Voir à ce sujet cette
vidéo de réponse.

[3Prime d’encadrement doctoral et de recherche : une prime contingentée

[4lequel paye alors l’université pour nous remplacer en enseignement un an ou un semestre,
ce qui permet de faire un peu plus de recherche.

[5Congé
pour Recherche ou Conversion Thématique, permettant aux enseignants-chercheurs de convertir leurs heures d’enseignement statutaires en temps de travail pour la recherche sur une durée de six ou douze (ceci étant le maximum) mois, par période de six années en position d’activité.

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Pour citer cet article :

Benoît Kloeckner — «L’évaluation» — Images des Mathématiques, CNRS, 2009

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  • L’évaluation

    le 14 février 2009 à 16:31, par Zindine Djadli

    Je voudrais reprendre un passage du message de Jean-Marc :

    « Pourquoi varier la charge d’enseignement ? Certainement pas comme une punition, l’enseignement est un beau métier ! Et je ne vois rien de déshonorant à avoir décroché de la recherche. Mais simplement pour une raison d’efficacité (ou de morale) : comment est-ce que je pourrai expliquer à mon coiffeur qu’on paie avec ses impôts des fonctionnaires de catégorie A pour 192h d’ETD par an ? Lesquels vivent d’ailleurs souvent assez mal cette situation. Faire un peu plus d’enseignement (ce que certains font, d’ailleurs) serait une bonne manière de redonner un sens à leur vie professionnelle. »

    Cet extrait appelle plusieurs commentaires.
    D’abord concernant l’évaluation-sanction. Elle est inscrite dans le projet de décret, c’est un fait ! L’alchimie décrite par le projet de décret est la suivante, et l’un est inséparable de l’autre, modulation et évaluation. Autrement dit on évalue et le cas échéant on module. D’ailleurs le projet de décret nouvelle mouture (même si personnellement j’ai du mal à me retrouver dans les différentes versions du texte) dit dans son article 4 : lorsque les activités d’un EC sont favorablement évaluées par le CNU son service d’enseignement ne peut-être fixé, sans son accord, au-delà du service de référence mentionné au I.
    Favorablement implique pas de modulation vers le haut ! Voilà qui est dit très clairement. Jean-Marc a donc tort de dire que l’enseignement n’est pas perçu comme une sanction par ce projet de décret (il le laisse entendre plus qu’il ne le dit d’ailleurs, soyons honnête).

    D’autre part Jean-Marc utilise le verbe « décrocher ». C’est intéressant... Que veut dire ce mot ? Quel est le sens exact que Jean-Marc lui donne ? Détachement durable et avéré de toute activité de recherche ? Mais dans ce cas comment cela peut il être évalué sur un intervalle de temps séparant deux évaluations successives ?
    Jean-Marc qui aime parler des autres disciplines sait bien que dans beaucoup d’autres secteurs que le notre la publication dans des revues est plus marginale. C’est le cas en philosophie par exemple. Les ouvrages sont « les » publications par excellence, et pour écrire un ouvrage de qualité le temps se comptent en années, parfois au-delà de la dizaine. C’est aussi le cas en sociologie où les enquêtes de terrain, l’analyse de celles-ci, puis le travail de réflexion proprement dit peut prendre plusieurs années pour produire un travail de qualité. Qui décidera arbitrairement de l’intervalle entre deux évaluations ? Avouons que le principe même d’une évaluation-sanction est largement discutable compte tenu de tout cela.
    Je lance d’ailleurs un défi à mon ami Jean-Marc. Qu’il donne publiquement une liste de 20 collègues dont il estime qu’ils ont « décrocher » de la recherche. Puis on se donne rendez-vous dans 10 ans pour apprécier la valeur de ce jugement.

    Malgré tout, faut-il refuser l’évaluation. Ma réponse est clairement : non. J’ai bien dit évaluation...
    Une évaluation qui consisterait à permettre à chaque chercheur de « déposer » un bilan de son activité de recherche, de soumettre ses pistes de recherche à ses pairs afin de recevoir des conseils ou des observations. Chose qui se pratique (pratiquait ?) assez largement (avec parfois des dérives marginales) pour l’évaluation de nos collègues du CNRS.

    Le coiffeur de Jean-Marc est assurément un citoyen assez fin pour comprendre que l’un des problèmes qui se posent est le suivant. Il y a des coiffeurs qui coiffent mal (j’en connais) et des coiffeurs qui coiffent bien (je n’en connais pas n’étant jamais allé chez un coiffeur au cours de mon existence, mais j’imagine que cela existe, enfin on me dit que... c’est en substance ce qu’a dit le président de la république il y a peu). Pour autant faut-il légiférer pour évaluer les performances des coiffeurs et les faire passer sous une toise uniforme afin de déterminer si oui ou non ils sont de bons coiffeurs ?
    Bon, les coiffeurs ne sont pas des fonctionnaires, je vois venir la remarque de Jean-Marc. Les médecins (la plupart d’entre eux) sont payés en grande partie avec de l’argent public (grâce à notre système de couverture maladie). Vient-il à l’idée de nos défenseurs de l’évaluation-sanction, dès lors qu’il s’agit d’argent public, de dire qu’il faut une évaluation des performances des médecins (en terme de meilleure santé des patients), suivie de sanctions ?

    La logique qui est derrière ce projet de décret est bien celle que décrit Catriona dans son commentaire. Et l’exemple qu’elle donne de Grenoble I (université à laquelle j’appartiens également) est fort éclairant.

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