Le thème de la triste et laide Kovalevskaya...

Ou : Qu’ont en commun une mathématicienne, une peintre et une autrice ?

Piste verte Le 14 septembre 2021  - Ecrit par  Eva Kaufholz-Soldat Voir les commentaires (2)
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L’extrait présenté ci-dessous est tiré d’un article de journal, paru à Londres en 1901. Les noms de trois femmes sont cités : Marie Bashkirtseff (1858-1884), qui s’est rendue célèbre comme peintre après sa formation à l’Académie Julian à Paris ; Charlotte Brontë (1818-1848), autrice notamment connue pour Jane Eyre ; Sofia Kovalevskaïa (1850-1891), aujourd’hui l’une des mathématiciennes les plus célèbres. Il s’agit de toute évidence de femmes hors du commun : toutes trois s’étaient forgé une place dans le monde des arts ou des mathématiques, domaines considérés comme masculins au tournant des XIXe et XXe siècles. La plupart de leurs contemporaines étaient avant tout des épouses et mères au foyer, quand elles n’étaient pas reléguées, pour des raisons financières, à servir comme domestiques ou à occuper des positions au bas de l’échelle hiérarchique, dans les usines ou l’agriculture, si elles devaient subvenir à leurs besoins financiers ou à ceux de leur famille.

L’objectif de cet article est de contextualiser les propos de cet article, puis de l’utiliser pour montrer comment des personnages célèbres ont pu être instrumentalisés dans le cadre de débats sur la place des femmes en société.

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Recension (sans titre) d’un volume du journal de Marie Bashkirtseff,The Daily Chronicle (London), 6 mai 1901

Voici une transcription de cet extrait d’article :

It may be that some women of undisputed genius have suffered similar pangs. Mr. George Smith has left on record the impression that Charlotte Brontë would have surrendered all her fame for the gift of beauty. This throws a pathetic light on the person of Jane Eyre. Jane was plain, but with a plainness that fascinated Rochester. Did the creator of both ever ask herself whether her own looks would have tamed that wild virtuoso of feminine charm ? Sonia Kovalevsky [Sofya Kovalevskaya] was not beautiful, and the European renown of her mathematical intellect was no balm to a heart full of unrequited passion. In some future stage of development, woman [sic] may indeed be “calm as power, and indifferent as a superior spirit” ; but that time seems still remote. Love, says Marie Bashkirtseff sagely, is not for the artist, except as a luxury which he can pay for, “when he has won his place.”

Une traduction de l’extrait de l’article :

Il se peut que certaines femmes au génie incontesté aient souffert de semblables affres. M. George Smith a laissé l’impression que Charlotte Brontë aurait renoncé à toute sa gloire pour le don de la beauté. Cela jette une lumière pathétique sur la personne de Jane Eyre. Jane était simple, mais d’une simplicité qui fascinait Rochester. La créatrice des deux s’est-elle jamais demandé si son propre physique aurait apprivoisé ce virtuose sauvage du charme féminin ? Sonia Kovalevsky [Sofya Kovalevskaya] n’était pas belle, et la renommée européenne de son intelligence mathématique n’était pas un baume pour un cœur rempli d’une passion non partagée. Dans un stade ultérieur de son développement, la femme sera peut-être « calme comme la puissance, et indifférente comme un esprit supérieur », mais cette époque semble encore lointaine. L’amour, dit sagement Marie Bashkirtseff, n’est pas pour l’artiste, sauf comme un luxe qu’il peut payer, « quand il a gagné sa place ».

Un lecteur actuel pourra dans un premier temps répondre facilement à la question posée dans le titre, à savoir ce qui relie ces trois femmes. Nous connaissons tous ce genre de publication, que l’on peut appeler « énumération encyclopédique ». On y répertorie, par ordre alphabétique ou chronologique, les noms de femmes qui par le passé ont excellé dans les sciences ou les arts, en indiquant quelques éléments biographiques. Destinée à un public de plus en plus jeune, la narration de ces vies extraordinaires a souvent pour but d’encourager les lecteurs, en particulier les filles, à poursuivre des carrières dans les disciplines scientifiques et technologiques [1].

De telles énumérations encyclopédiques étaient également régulièrement publiées au début du XXe siècle, notamment dans la presse ou des ouvrages dédiés, dans le cadre de débats sur les femmes et leur rôle dans la société. L’article de journal présenté ici en est un exemple. Si les objectifs des mouvements féministes variaient non seulement entre les pays, mais aussi d’un groupe à l’autre au niveau national, les revendications en faveur d’un meilleur enseignement pour les filles et pour l’accès à l’enseignement supérieur étaient communes. Elles se sont d’ailleurs concrétisées au plus tard dans la seconde moitié du siècle, surtout en Europe (Palatschek & Pietrow-Enker 2004, p. 319). La publication de listes encyclopédiques, sous forme d’articles ou même de livres entiers [2], a servi à montrer — en citant des exemples historiques et contemporains de femmes artistes, médecins ou scientifiques — que le sexe supposé faible pouvait réussir exactement dans les mêmes professions que les hommes.

Mais le ton de la coupure de presse que l’on présente ici semble difficilement conciliable avec les récits attribuant aux biographies de femmes hors du commun une fonction de modèle pour les jeunes filles. Kovalevskaïa, Bashkirtseff et Brontë n’y sont en effet nullement dépeintes sous un jour positif. On parle plutôt de leurs souffrances (« pangs »), de leurs douleurs (ici au sens psychologique), avant de discuter en détail leur physique apparemment peu attrayant. Tout comme les partisans des mouvements d’émancipation, leurs opposants ont en effet utilisé des énumérations encyclopédiques pour défendre leur point de vue. Et même si cela peut sembler contradictoire à première vue, les deux groupes se réfèrent bien souvent aux mêmes femmes !

L’extrait de journal a pour but d’avertir les jeunes filles de ne pas suivre les traces de Kovalevskaïa, Bashkirtseff et Brontë, trois des femmes qui étaient alors le plus souvent mentionnées dans ces débats, que ce soit comme preuve des prouesses intellectuelles des femmes, ou au contraire avec des intentions diamétralement opposées. Elles sont en effet unies par bien plus que leurs professions, exceptionnelles pour l’époque. Au moment de la parution de l’article de 1901, toutes trois étaient déjà décédées à des âges relativement jeunes. Brontë est morte en 1855 à l’âge de 38 ans, probablement en raison de complications liées à sa grossesse, Bashkirtseff a succombé à la tuberculose en 1884 à l’âge de 25 ans, tandis que Kovalevskaïa mourut d’une infection du poumon peu après son quarante-et-unième anniversaire en 1891. Plusieurs publications posthumes étaient déjà parues sur chacune d’entre elles, qui, loin de les décrire comme des femmes pionnières et accomplies, les présentaient comme la preuve supposée de l’échec inévitable des femmes qui envisageaient une carrière autre que celle d’épouse et de mère. L’examen de ces aspects, structurant l’article de journal ci-dessous, met en évidence la manière dont les biographies de femmes ont été instrumentalisées durant le long XIXe siècle pour confirmer les hypothèses préexistantes sur la féminité. Nous verrons également que cette instrumentation est encore à l’œuvre aujourd’hui lorsqu’elles sont mises en scène comme des héroïnes.

Une biographie de Sofia Kovalevskaïa

Dans le cadre d’Image des Mathématiques, arrêtons-nous plus particulièrement sur le cas de la mathématicienne russe Sofia Kovalevskaïa, dont le parcours atypique continue de fasciner aujourd’hui. Cadette de trois enfants dans une petite famille noble, elle reçut très tôt des leçons privées de mathématiques après que son talent a été reconnu. Les femmes n’étant à l’époque pas autorisées à étudier en Russie, elle contracta un mariage de convenance avec Vladimir Onufriyevich Kovalevsky (1842-1883) afin que ce dernier puisse l’emmener étudier dans les pays allemands.

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Sofja Kovalevskaya (1850-1891). Institut Mittag-Leffler, Djursholm

Là encore, les femmes n’avaient en principe pas le droit d’étudier ; en tant qu’étrangère, Kovalevskaïa fut cependant autorisée, à titre exceptionnel, à assister aux cours de mathématiques et de physique à Heidelberg en 1869. Au bout de deux semestres, elle fut cependant attirée par Berlin, qui était à l’époque l’un des endroits les plus prestigieux pour étudier les mathématiques. Cette réputation était principalement due à Karl Weierstrass (1815-1897), un des mathématiciens les plus célèbres et les plus importants de l’époque. Bien que ce dernier fût hostile par principe aux études féminines, Kovalevskaïa réussit à le convaincre de son talent : il lui donna ainsi des leçons privées au cours des années suivantes, et devint rapidement un ami proche et un confident. Grâce à son appui, Kovalevskaïa obtint en 1874 un doctorat de l’université de Göttingen, basé sur trois articles mathématiques dans le cadre d’une Absenzpromotion, une délivrance de titre sans soutenance orale, ce qui était relativement courant à l’époque [3].

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Karl Weierstraß (1815-1897) & Gösta Mittag-Leffler (1846-1927)

Kovalevskaïa et son mari retournèrent ensuite en Russie, où leur mariage de convenance se transforma en une véritable relation. Leur fille Sofia, surnommée Fufa, naquit en 1878. Kovalevskaïa mit alors ses recherches en suspens jusqu’en 1879, date à laquelle elle fit une présentation au sixième congrès des naturalistes et des médecins à Saint-Pétersbourg. Elle y rencontra le jeune mathématicien scandinave Gösta Mittag-Leffler (1846-1927) qui était devenu l’un des plus ardents admirateurs de Weierstrass après un séjour d’étude à Berlin.

Suite à cette rencontre, Mittag-Leffler s’efforça d’aider l’élève préférée de Weierstrass à obtenir un poste universitaire. Cela fut possible suite à deux événements ayant eu lieu au début des années 1880. Tout d’abord, Vladimir, dont elle s’était séparée deux ans plus tôt, se suicida en 1883. Kovalevskaïa avait désormais un respectable statut de veuve, qui lui permettait pour la première fois de sa vie de changer de résidence sans le consentement d’un tuteur masculin. Ensuite, Mittag-Leffler était devenu professeur en 1881 à la Högskola de Stockholm. Cette université expérimentale, axée sur les sciences naturelles, n’était cependant pas encore véritablement agréée par l’État et n’obtint le droit de délivrer des diplômes qu’en 1904.

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Photographie du journal de Sofja Kovalevskaja avec des notes sur le problème de la rotation
Institut Mittag-Leffler, Djursholm

C’est dans cette institution, au cours du semestre d’hiver 1883–1884, que Kovalevskaïa put assurer son premier cours magistral en tant que chargée de cours (non rémunérée), avant d’obtenir à l’été 1884 un poste initialement limité à cinq ans. Déjà pendant ses études, à la suggestion de Weierstrass, Kovalevskaïa avait commencé à travailler sur la rotation d’un corps fixe autour d’un axe, un problème ayant une longue tradition mathématique. Après que Léonard Euler (1707-1783) a dérivé des équations différentielles des équations du mouvement de Newton pouvant être utilisées pour décrire le mouvement gyroscopique, lui-même et plus tard Joseph-Louis Lagrange (1736-1813) ont réussi à les résoudre analytiquement pour deux cas particuliers (pour les corps suspendus en leur centre de gravité ou lorsque le centre de gravité se trouve sur un axe de symétrie). À l’aide des fonctions abéliennes utilisées pour calculer les intégrales hyperelliptiques, Kovalevskaïa a pu donner les solutions d’un troisième mouvement gyroscopique dans lequel le centre de masse n’est plus sur l’axe de symétrie, mais sur l’un des axes principaux d’inertie, ce qui, comme l’a montré en 1905 Édouard Husson (1872-1959), a permis de connaître tous les cas de mouvements gyroscopiques pour lesquels les équations du mouvement pouvaient être résolues sous forme analytique (Cooke 1984) [4].

La supposée destinée naturelle des deux sexes

Même si l’histoire de la vie de Kovalevskaïa s’est tragiquement terminée à l’apogée de sa carrière, il semble difficile pour un lecteur moderne de comprendre pourquoi l’auteur anonyme de la coupure de presse a pensé que sa biographie pouvait servir de mise en garde pour les jeunes filles. Pour comprendre le cheminement de sa pensée, l’indice crucial est l’utilisation de l’expression « women of undisputed genius » pour décrire les trois femmes. Il convient de noter que Bashkirtseff, Brontë et Kovalevskaïa ne sont pas qualifiées ici de génies, mais seulement décrites comme possédant un « génie incontestable », c’est-à-dire un talent supérieur à la moyenne sans que cela ne définisse leur personne en général. Il ne s’agit donc pas du discours sur le génie et de la folie, également très répandu à l’époque [5], même si l’argument présente certaines similitudes. Car ce don est également compris par l’auteur comme étant la cause de sa douleur et de sa mort ; cette association n’est ici qu’implicite, mais absolument sans équivoque pour les contemporains, qui connaissaient probablement les histoires de vie de ces femmes, très présentes dans les médias de l’époque. Mais comment l’auteur parvient-il à cette affirmation ?

La cause en est la conception, typique au XIXe siècle, d’une division claire des champs d’action des deux sexes. On était alors convaincu que la nature avait destiné les hommes à la sphère publique, où ils façonnaient la société en tant que médecins, avocats, politiciens ou scientifiques. Les femmes, quant à elles, devaient remplir leurs rôles biologiquement prédéterminés au sein de la sphère privée, comme épouses et mères. Cette conception incluait également la conviction que cet état de fait était lié à certaines caractéristiques des sexes, déjà discutées dans la philosophie grecque antique et pour lesquelles les Allemands avaient ensuite inventé le terme accrocheur de « caractères de genre ». Dans ce paradigme, des caractéristiques complémentaires et polarisées sont attribuées aux sexes en fonction de leurs déterminations respectives : les hommes y sont considérés comme actifs, courageux et rationnels, tandis que les femmes sont décrites comme passives, lâches, trompeuses et émotives (Hausen 1976, p. 387-389).

Il est intéressant de noter que la créativité était à l’origine considérée comme un trait féminin en raison de sa proximité supposée avec la tromperie. Avec les artistes de la Renaissance, elle acquiert cependant une nouvelle connotation, positive, et devient alors considérée comme intrinsèquement masculine (Daston 1997). En tant que peintre et autrice, Bashkirtseff et Brontë évoluent donc clairement, pour leurs contemporains, dans des domaines considérés comme l’apanage des hommes au XIXe siècle. Mais la créativité était également exigée en mathématiques. Même si cette forme de créativité était rarement définie, cela n’a empêché personne de prétendre que les femmes manquaient de « pouvoir créatif » pour élaborer de nouvelles théories ou démonstrations (Rowold 2010, p. 81 ; Hausen 1976, p. 12 et 369). Elles étaient par nature mères et donc orientées vers la reproduction, ce qui explique qu’elles ne pouvaient que compiler des connaissances anciennes ou effectuer des tâches répétitives, comme par exemple des calculs en suivant des instructions.

On trouve par exemple de telles affirmations dans les travaux du médecin allemand Paul Möbius (1853–1907), petit-fils du mathématicien August Ferdinand Möbius (1790-1868) et connu aujourd’hui principalement pour ses travaux fondamentaux sur la migraine et la maladie de Graves. Möbius a publié un livre intitulé Sur la disposition aux mathématiques (Über die Anlage zur Mathematik), conçu comme une tentative de localiser une certaine zone du cerveau humain en tant que facteur causal du talent mathématique. Il y a expliqué en détail pourquoi il considérait les femmes comme inférieures, plus faibles [6], par rapport aux hommes, à la fois physiquement et intellectuellement.

Pour cette raison, Möbius était convaincu que les quelques femmes qui excellaient dans le domaine des mathématiques, qui pour lui et de nombreux contemporains était intrinsèquement la plus masculine des disciplines, ne constituaient que des exceptions (au sens négatif du terme) aux capacités générales de leur sexe. Faisant implicitement référence aux théories de la dégénérescence qui s’étaient également popularisées à l’époque, notamment grâce à Cesare Lombroso (1835-1909), il déclare que Kovalevskaïa ou Sophie Germain, entre autres, sont des phénomènes pathologiques, les classant comme des « produits de la dégénérescence ». Möbius dévalorise également leurs réalisations. Même si elles avaient possédé beaucoup plus de talent mathématique que la femme moyenne, il est généralement certain, affirme-t-il, que « les sciences au sens strict n’ont pas connu et ne peuvent pas attendre un quelconque enrichissement de la part des femmes ». Fermement ancré dans la théorie selon laquelle les femmes ne possèdent pas de facultés originelles mais seulement reproductives, il leur concède seulement qu’elles sont « prédisposées à être des ‘élèves modèles’ », puisque leur mémoire et leur capacité de compréhension ne sont « nullement mauvaises. » Au mieux, disait-il, une femme pouvait utiliser « la méthode enseignée par le professeur, dans un esprit similaire ». Pour lui, cela s’applique également aux publications mathématiques de Kovalevskaïa, qui selon Möbius ne sont que des « élaborations des pensées conçues par Weierstrass » (Möbius 1900, respectivement p. 84, 20–22, 86).

Möbius fut ravi de constater qu’indépendamment de lui, le mathématicien italien Gino Loria (1862-1954) était arrivé à des conclusions similaires (Möbius 1900, p. 93). Dans deux publications, Loria affirmait également que les femmes mathématiciennes, d’une part, constituaient l’exception et, d’autre part, avaient dépendu d’un homme fort, « son propre père », et qu’il s’était toujours agi d’un des plus éminents mathématiciens de l’époque. Même si la relation épistolaire entre Karl Friedrich Gauß (1777–1855) et Sophie Germain était évidemment très différente de celle de Weierstrass et Kovalevskaïa, les deux sont ici considérées comme équivalentes. Comme chez Möbius, les résultats mathématiques obtenus sont présentés par Loria comme étant dus à la paternité intellectuelle de l’homme et à la simple exécution de la femme (Loria 1903, p. 391 ; Loria 1904).

L’activité dans une profession comprise comme masculine, perçue ici comme étant contre nature est selon ces deux auteurs la raison pour laquelle Kovalevskaïa a naturellement dû souffrir. Pour Möbius, elle est même la meilleure preuve que les « talents masculins » ne sont absolument pas un cadeau pour les femmes, mais un « pieu dans la chair », car ils détruisent « le bonheur féminin dans la vie » (Möbius 1900, p. 92). Pour cette hypothèse, qui d’un point de vue actuel est tout à fait discutable, il peut en outre se référer à une source qui semble à première vue faire autorité.

L’amour comblé comme véritable objectif de la vie d’une femme

Cette source est la biographie de Kovalevskaïa par Anna Charlotte Leffler (1849–1892), sœur de Gösta Mittag-Leffler et amie proche de la mathématicienne, mais également autrice de renommée internationale . Comme le sous-titre du livre — Ce que j’ai appris avec elle et ce qu’elle m’a dit sur elle-même — l’indique déjà, son récit de 1892 est basé sur des expériences communes, des histoires racontées par Kovalevskaïa ainsi que sur des extraits de correspondances directement cités.

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Article de journal « `Sophie Kowalewski’ » par Anna-Charlotte Leffler (sous le nom de A[nna] Ch[arlotte] E[dgre]n (Anna Charlotte Edgren), Illusterad Tidning, 32, 9 août 1884, pp. 269-270
Kovalevskaya avait reçu cette année-là un poste de professeur à part entière, bien qu’initialement limité à 5 ans, ce qui faisait d’elle la première femme professeur du pays (« första kvinliag professor »). Institut Mittag-Leffler, Djursholm.

Bien entendu, cela ne signifie pas qu’il s’agisse d’un compte-rendu objectif. Leffler a elle-même décrit sa biographie comme un « poème » et il n’est pas difficile de voir que, utilisant d’une part des anecdotes et citations choisies à dessein, mais également des appréciations souvent exprimées ouvertement, elle ne souhaitait nullement dresser le portrait d’une femme qui a triomphé dans un domaine masculin. Se fondant sur sa propre expérience, Leffler explique que l’amour accompli est le but suprême d’une femme dans la vie et diagnostique que c’est précisément ce que Kovalevskaïa n’a jamais atteint, bien que cela ait été son désir le plus profond. Par conséquent, elle présente la vie de son amie comme celle d’une femme ratée, déchirée entre le désir de son cœur et sa profession, et qui pour cette raison a fini par périr.

C’est ici que le mythe de la malheureuse Kovalevskaïa prend sa source, motif rendu encore plus populaire par le Livre des femmes de Laura Marholm en 1894, un ouvrage dont le succès fut peut-être dû à son caractère polémique. Bien qu’elle n’ait jamais rencontré la mathématicienne, Marholm était convaincue d’avoir si bien pénétré la nature des femmes qu’elle seule connaissait la véritable explication du malheur de Kovalevskaïa. Selon Marholm, c’était l’intelligence supérieure de Kovalevskaïa qui l’avait empêchée de trouver un homme capable de lui donner l’amour sincère qu’elle désirait tant, amour qui chez elle est également à considérer en termes sexuels [7].

Il n’est pas pertinent dans le cadre de cet article de discuter si les affirmations de Leffler sont plus vraies que celles de Marholm, ou si toutes deux donnent une image également déformée. Ce qui est ici significatif est qu’à la suite de ces deux biographies, il semblait clair pour la grande majorité des contemporains que la vie de Kovalevskaïa devait en fin de compte être considérée comme un échec, car celle-ci avait éludé son véritable destin de femme et qu’elle en avait payé le prix fort.

Pour un lecteur moderne, comprendre comment leurs contemporains sont arrivés à ce même jugement concernant Brontë et Bashkirtseff est plus difficile encore que dans le cas de Kovalevskaïa. En effet, Bashkirtseff n’avait qu’une vingtaine d’années au moment de sa mort, tandis que Brontë était non seulement heureuse en mariage mais également enceinte. Une fois de plus, cela s’explique par des publications qui brossent un portrait romancé des deux femmes. Ces portraits ne sont pas nécessairement basés sur des faits, mais plutôt sur des interprétations individuelles d’auteurs qui ont adapté leurs biographies en fonction des opinions qu’ils avaient déjà sur le destin des femmes. Dans le cas de Brontë, l’écrivaine Elizabeth Gaskell (1810-1865) cherchait à réfuter l’accusation trop fréquente de « grossièreté » (coarseness [8]) des sœurs Brontë en dépeignant délibérément l’autrice comme une femme abstinente, semblable à une religieuse, qui ne cherchait pas à s’épanouir dans les devoirs et les tâches naturelles et féminines d’épouse et de ménagère (Miller 2013, chapitre 3).

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Marie Bashkirtseff : Autoportrait avec palette, 1880

Dans le cas de Bashkirtseff, le portrait trouve son origine dans le journal intime en 105 volumes qu’elle a écrit, dont des extraits ont été publiés en plusieurs volumes au début du XXe siècle et qui a connu un succès commercial international (Herrmann 2009, p. 46-49). Bashkirtseff y présente sa vie, dans l’optique d’une publication future, comme une authentique représentation de la lutte acharnée d’une artiste pour la réalisation de soi (Mader 2009, p. 96). Cette image se retrouve également en négatif dans le Livre des femmes de Marholm, comme un autre exemple de la manière dont une femme qui ne consacre pas sa vie à un homme doit finir par « dépérir » et mourir de la solitude qui en résulte (Marholm 1895, p. 4). Au tournant du XXe siècle, on retrouve ainsi de plus en plus souvent Kovalevskaïa et Bashkirtseff côte à côte dans diverses publications, toujours pour confirmer la même hypothèse, comme par exemple dans un article de l’écrivaine Isabel F. Hapgood (1851 – 1928) : « Au fond de leur cœur, les femmes qui sont devenues célèbres et ont, pour une raison ou une autre, manqué la carrière domestique attendue des femmes, regrettent toujours cette perte » (Hapgood 1895, p. 537).

Les femmes intelligentes sont toujours laides

La thèse selon laquelle les femmes qui, parce qu’elles n’avaient pas réussi à conquérir le cœur d’un homme, avaient raté leur vie malgré une grande réussite professionnelle, se laisse admirablement associer à l’affirmation selon laquelle elles n’avaient pas été assez séduisantes pour le faire. À cet égard, il n’est donc pas surprenant que, dans la coupure de presse analysée ici , Kovalevskaïa et Brontë soient décrites comme n’étant pas assez séduisantes, idée également affirmée dans les nombreux écrits biographiques les concernant à cette époque [9].

Laura Marholm est celle qui a le plus mis l’accent sur l’apparence de Kovalevskaïa. Elle divise par exemple, en suivant le besoin de classification répandu à l’époque, les femmes russes en deux catégories. Il existe selon elle d’une part les femmes sensuelles et féminines, qui ont de plus d’abondantes qualités érotiques. L’autre groupe, dans lequel elle compte Kovalevskaïa, est tout le contraire. Elle brosse un tableau des femmes qui possèdent les attributs masculins habituellement mobilisés dans la théorie des caractères de genre : elles sont claires, courageuses, fortes et « raisonneuses ». Mais cela se reflète également dans leur apparence, qui n’est pas très féminine : « Il y a quelque chose de neutre en elles ; on ne prend pas, pour ainsi dire, conscience qu’elles sont des femmes » (Marholm 1895, p. 168). En bref, celui qui peut penser comme un homme ne peut pas ressembler à une femme.

L’apparence de Kovalevskaïa aurait par la suite eu un effet négatif sur ses efforts pour trouver un mari, notamment parce qu’elle aurait commencé cette recherche trop tard, alors qu’elle était déjà « une vieille petite femelle sèche » (Marholm 1895, p. 163). Il est tout à fait possible que cette affirmation provienne de la célèbre pédagogue Ellen Key (1849-1926), avec laquelle Marholm était entrée en contact pour les besoins de son essai sur la mathématicienne et qui, contrairement à elle, avait été amie avec Kovalevskaïa. Dans sa description biographique, Key a en effet également indiqué qu’en tant que femme intelligente, il était de toute façon difficile de trouver un mari. Et si, selon Key, on appartenait comme Kovalevskaïa à ces femmes « au berceau desquelles les grâces n’ont pas déposé leurs dons, alors le destin d’une telle femme sera tragique » (Key 1908, p. 56).

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Gravure de Charlotte Brontë réalisée par Alonzo Chappel dans les années 1870
Cette gravure est basée sur un portrait réalisé par George Richmond en 1850, qui, selon son éditeur Smith, a fait fondre Brontë en larmes, car elle trouvait qu’il ne lui ressemblait pas, mais ressemblait à sa sœur Anne, qui était morte un an auparavant. Le portrait a été inclus comme gravure dans la biographie de Gaskell, ce qui l’a rendu célèbre dans le monde entier. Chappel a non seulement basé sa représentation sur ce portrait, mais il a également ajouté un corps, qui est entièrement de son invention et qui, avec la taille fine, les jupes amples et la dentelle, est conçu pour démontrer la nature féminine de Brontë.

Le jugement peu flatteur sur l’apparence de Brontë de son éditeur George Smith (1824-1901) mentionné dans l’article de journal ; il note que la forme de sa bouche défigure son visage et que sa tête est trop grosse. Il affirme également qu’elle était surtout consciente d’être moins belle que la moyenne, et aurait volontiers échangé sa célébrité et son talent contre une plus grande beauté (Orel 1997, p. 90). Il est intéressant de noter qu’une affirmation similaire sur Kovalevskaïa se trouve également dans l’ouvrage d’Ellen Key. Elle note que la mathématicienne aurait souvent dit qu’elle donnerait volontiers son génie pour la beauté, mais doute que cela soit vrai. En réalité, elle aurait tout voulu, y compris la beauté et le génie (Key 1908, p. 69).

Ce qui peut paraître aujourd’hui comme un souhait particulièrement ambitieux devait tout simplement être un oxymore aux yeux des contemporains. En effet, décrire Brontë et Kovalevskaïa comme laides n’offrait pas seulement une raison pour laquelle elles n’avaient pas trouvé de mari. Cela était pour eux indissociable de leur intellect supérieur à la moyenne, de leur génie, et de leur besoin de le combiner avec une carrière alors si atypique pour des femmes. Il était en effet admis, au moins depuis le XVIIIe siècle, que les femmes pouvaient être soit belles, soit instruites [10], notamment car on croyait que seules les femmes qui n’étaient pas assez belles pour trouver un mari qui subvienne à leurs besoins s’intéressaient à l’éducation (Kuhn 2000, p. 35).

La réception moderne

Dans le sillage de Marholm, il n’est pendant longtemps paru aucune publication où l’apparence de Kovalevskaïa soit présentée de manière positive. Cependant, alors que la laideur supposée de Brontë — malgré le fait qu’il n’existe pratiquement aucun portrait vérifié d’elle — a été discutée à maintes reprises dans la littérature récente (Franklin 2016, p. 55-59), un revirement complet dans l’appréciation de la mathématicienne a eu lieu à partir des années 1930. Il trouve probablement son origine dans une notice nécrologique écrite en 1935 par Hermann Weyl (1885-1955) sur sa collègue Emmy Noether (1882-1935). Weyl élève Kovalevskaïa au rang d’incarnation de la féminité, tant par son apparence extérieure qu’en lien avec les conceptions de caractère de genres, qui prévalaient encore. Il note qu’elle possédait non seulement un « charme féminin » mais aussi une « personnalité des plus complètes », la « personnalité d’une femme » incluant le côté émotionnel qui manquait à Noether : « Avec [Kovalevskaïa], vous voyez la tension entre son esprit créatif, sa vie et sa passion, et l’esprit d’autodérision qui regarde ironiquement son propre conflit désespéré. Comme on est loin des possibilités d’Emmy ! » Elle est donc une antithèse de Noether, qu’il caractérise comme masculine. Noether est bien présentée comme la meilleure mathématicienne, mais Weyl affirme à son propos exactement ce que Key disait de Kovalevskaïa quelque trente ans plus tôt : « Personne ne pourrait affirmer que les Grâces se soient tenues près de son berceau » (Weyl 1935, p. 219).

Ce n’est certainement pas une coïncidence si Eric Temple Bell (1883-1960) décrit Kovalevskaïa comme « jolie » et parle d’une « jeune femme éblouissante » dans son ouvrage intitulé de manière tout à fait inappropriée Men of Mathematics et publié deux ans plus tard (Bell 1937, p. 424f). Pourtant, aujourd’hui encore, Kovalevskaïa est décrite non seulement comme belle, mais même comme « certainement la plus belle mathématicienne des deux sexes » (Derman 2004, p. 78).

Dans les représentations modernes, Kovalevskaïa est ainsi plus qu’un modèle. Elle est souvent mise sur un piédestal, pas nécessairement de manière consciente, et présentée comme une figure symbolique qui doit réfuter tous les préjugés sur les femmes scientifiques. Elle est donc censée servir non seulement de preuve que les femmes sont capables des plus hautes réalisations en mathématiques, mais aussi qu’elles ne doivent pas nécessairement être laides pour s’intéresser à la recherche.

Kovalevskaïa, mais aussi Bashkirtseff et Brontë, sont aujourd’hui vénérées comme des pionnières et des héroïnes, des femmes qui, grâce à leurs réalisations exceptionnelles, ont pu s’imposer dans les domaines alors presque exclusivement masculins des mathématiques, de la peinture ou de la littérature. Personne ne songerait à attribuer leur mort précoce à autre chose qu’à des soins médicaux ne répondant pas aux normes modernes, ni à considérer que leurs choix professionnels aient été à l’origine d’une vie de désir d’amour frustré.

Bashkirtseff, Bronte et Kovalevskaïa sont ainsi devenues des toiles sur lesquelles différents auteurs projettent leurs thèses respectives sur la place des femmes dans les sciences et les arts, comme elles avaient pu l’être au début du XXe siècle. S’il ne faut bien sûr pas oublier qu’il existe aujourd’hui des publications incontestablement plus différenciées sur ces trois femmes hors du commun, d’autres poursuivent un agenda clair, ce qui est en particulier le cas pour les énumérations encyclopédiques modernes mentionnées ci-dessus. L’intention qui sous-tend cette forme d’instrumentalisation, à savoir présenter des biographies plus précises de femmes hors du commun comme modèles pour les filles, est certes sans doute louable dans une perspective moderne. Mais certains éléments indiquent que cette instrumentalisation pourrait avoir un effet exactement inverse :

Les mythes et la rhétorique nuisent à la science et contribuent, à mon avis, à en éloigner les jeunes (et les filles en particulier) : ils produisent la conviction plus ou moins consciente que les femmes ou les filles doivent être exceptionnellement douées et héroïques pour se consacrer aux sciences ou aux mathématiques. (Govoni, 2020, p. 309)

Cela ne signifie pas que les jeunes femmes devraient dorénavant être privées de telles biographies. Il est cependant nécessaire de combiner cette démarche avec une discussion sur les nouveaux préjugés qui sont apparus, tout en présentant des modèles plus réalistes, afin de montrer aux jeunes femmes quels sont les véritables prérequis et les diverses possibilités de carrière en mathématiques, et ainsi les enthousiasmer pour cette discipline.

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Post-scriptum :

Article édité et traduit de l’allemand par Jenny Boucard & Thomas Morel. J’aimerais remercier les éditeurs de cet article : Jenny Boucard, qui m’a encouragé à l’écrire et m’a donné de précieux conseils en cours de route, et Thomas Morel, qui a eu la gentillesse de le traduire et de corriger de nombreuses erreurs au cours de ce processus. De plus, j’aimerais remercier les relecteurs de l’article — Jean Delcourt, Aurélien Alvarez, Mathilde Herblot — pour leurs commentaires utiles, qui ont conduit à une amélioration significative du contenu.

Notes

[1Voici quelques publications récentes dont les titres témoignent déjà de cet état de fait : Ignotofsky, Rachel (2016), Women in Science : 50 Fearless Pioneers Who Changed the World  ; Jackson, Libby (2018), Galaxy Girls : 50 Amazing Stories of Women in Space ; Tsjeng, Zing (2018), Forgotten Women : The Scientists ; Anderson, Becca (2020), Book of Awesome Women Writers : Medieval Mystics, Pioneering Poets, Fierce Feminists and First Ladies of Literature ; Ignotofsky, Rachel (2019), Women in Art : 50 Fearless Creatives who Inspired the World  ; Halligan, Katherine & Walsh, Sarah (2018), HerStory : 50 Women and Girls Who Shook the World.

[2L’ouvrage le plus célèbre est certainement celui d’Alphonse Rebière (1842-1900), Les femmes dans les sciences publié en 1897. De son vivant, Rebière avait déjà publié en 1889 une brochure sur les femmes dans les mathématiques, dans laquelle, outre Kovalevskaïa, cinq autres mathématiciennes contemporaines étaient présentées. On y trouve Sophie Germain (1776-1831), première lauréate d’un prix de l’Académie des sciences de Paris, ou encore Liouba Bortniker (1860-1900), première lauréate de la prestigieuse « agrégation des mathématiques » en 1885 et lauréate du premier prix Peccot-Vimont un an plus tard (Rebière 1889) . En 1894, à l’occasion d’une conférence du Cercle Saint-Simon, il publie la première édition de Les Femmes dans les sciences, une prosopographie encore assez mince, la seule nouveauté par rapport au fascicule de 1889 étant l’astronome et mathématicienne Mary Sommerville (1780-1872) (Rebière 1894). L’accueil en est si positif qu’une nouvelle édition considérablement élargie paraît en 1897. Des centaines de femmes y sont présentées sur 400 pages, parmi lesquelles figurent toutefois aussi des entrées douteuses, comme la mère de Sénèque, dont le mérite scientifique — selon Rebière — était sa maternité. Dans un souci d’objectivité, on y trouve des déclarations de détracteurs de l’éducation des femmes, mais il est clair que l’objectif de cette publication est de prouver par les chiffres que le sexe féminin est capable de grandes réalisations dans le domaine scientifique.

[3Le doctorat in absentia était apparu au milieu du XIXe siècle avec l’introduction du certificat de doctorat. Les étudiants pouvaient désormais simplement envoyer leurs thèses sans participer à une soutenance. Il en résulta une forte augmentation du nombre de doctorats — entre 1832 et 1865, 1867 doctorats ont été décernés à la faculté de philosophie d’Iéna, où les mathématiques étaient enseignées, tous in abstentia sauf 19. Source de revenus non négligeable pour les universités en raison du coût des frais de doctorat, les doctorats in abstentia ont toujours eu la réputation d’abaisser le niveau scientifique et d’ouvrir la porte à la fraude, ce qui est dans certains cas justifié, comme en témoignent les agences qui délivrent le diplôme de doctorat quasi gratuitement en échange du paiement d’une taxe (Rasche 2007). La décision de soumettre les articles de Kovalevskaïa, dont chacun était digne du doctorat, aurait pu, lors d’une soutenance, faire l’objet d’un examen trop rigoureux pour prouver l’incapacité du sexe féminin à faire des études universitaires. Notons que l’amie proche de Kovalevskaïa, Yulia Lermontova (1846-1919), a présenté son doctorat en chimie peu après elle, également à l’université de Göttingen. Toutefois, contrairement à Kovalevskaïa, elle a dû passer un examen oral, qu’elle a brillamment réussi (Tollmien 1997).

[4Cooke précise que c’est Roger Liouville (1856-1930), un parent éloigné du célèbre Joseph Liouville (1809-1882), qui avait déjà donné cette preuve en 1897. En fait, Liouville a publié un article en croyant qu’il contenait la preuve. Cependant, celui-ci contenait de graves erreurs qui ont été connues quelques années plus tard (Audin 2011, p. 106). D’autres résultats ont également été obtenus avec la théorie de Riemann, qui a été rejetée par Weierstrass et son école (Klein & Sommerfeld 1897). D’autres points des mathématiques de Kovalevskaïa sont évoqués dans cet article d’Image des mathématiques.

[5À l’époque, il était largement admis que les génies devaient être des hommes en raison de la créativité requise pour ce type d’activité. Cependant, Kovalevskaïa a également été qualifiée de génie dans d’autres publications, et c’est ce qui était alors généralement compris comme la cause de sa supposée misère. Cette explication est également avancée pour Laura Marholm, mentionnée plus loin dans le présent article, qualifiée de « génie féminin », ce qui montre à nouveau combien il était inhabituel pour une femme d’être appelée un génie.

[6La faiblesse (Schwachsinn) est ici entendue au double sens de faiblesse physique et mentale, à l’instar de la « débilité » au sens originel du terme.

[7Voir (Kaufholz-Soldat 2019, chapitres 2 et 3). Le fait que le mariage de complaisance avec Vladimir soit finalement devenu un vrai mariage est opportunément mis de côté, surtout par Marholm, comme s’il n’était pertinent.

[8Ce terme, assez vaguement défini, englobe tout ce qui était considéré comme licencieux et, au sens le plus large, non féminin.

[9En fait, il ne semble exister aucune autre source décrivant Bashkirtseff comme laide.

[10À titre d’exemple pour le XVIIIe siècle, voir Il filosofismo delle belle de Guiseppe de Cataneos (1753) [voir Segler Messner 1998, p. 63 et suivantes]. L’effet durable de ce motif est visible dans la série télévisée The Big Bang Theory, qui vient de s’achever, dans laquelle la blonde Penny, séduisante mais pas particulièrement intelligente, est également mise en contraste avec la scientifique Amy, intelligente mais précisément présentée comme laide.

Commentaire sur l'article

  • Le thème de la triste et laide Kovalevskaya...

    le 15 septembre à 10:17, par Nicolas Tholozan

    Merci pour cet article très intéressant ! Je me permets de pointer une petite confusion dans le chapeau de l’article entre Emily Brontë, autrice des Hauts de Hurlevent, et sa soeur Charlotte, autrice de Jane Eyre.

    Répondre à ce message
    • Le thème de la triste et laide Kovalevskaya...

      le 15 septembre à 12:02, par Jenny Boucard

      Merci pour votre retour ! Je viens juste de corriger cette erreur d’inattention !

      Répondre à ce message

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