Les mathématiques et la « vraie vie »

Le 25 décembre 2008  - Ecrit par  Gérard Besson Voir les commentaires (9)

Le 25 novembre 2008 paraissait dans le quotidien Le Monde, en page 25, un article édifiant sous le titre « la garde alternée défavorise les mères ». Il s’agit d’une entrevue entre une sociologue, Sylvie Cadolle, et une journaliste. Madame Cadolle, maître de conférences à Créteil, a, je cite, « réalisé une enquête qualitative sur les arrangements financiers et le sentiment d’équité des parents dont les enfants sont en résidence alternée ».

L’entretien se déroule normalement jusqu’à la question suivante posée par la journaliste ; je cite, « Votre enquête s’appuie sur un petit échantillon. Peut-on se permettre de généraliser ? » Bonne question, mais c’est la réponse qui est renversante. Je cite encore, « Mon échantillon (19 femmes et 7 hommes) correspond bien à la situation générale. Mes observations sur la répartition inégale des dépenses vont dans le même sens qu’une enquête auprès de 310 personnes (175 hommes, 135 femmes) publiée par la Caisse nationale des allocations familiales, en octobre 2008, etc... »

Je suis resté pantois. Résumons : cette « chercheuse » s’appuie sur l’étude d’un échantillon de 19+7 cas, de toute évidence ridiculement petit, mais qui conforte une autre étude qu’elle n’a pas faite ! Soyons clairs, les « statistiques » ne sont là que pour donner un vernis scientifique et quantitatif à une étude « qualitative » et la méthode n’a de scientifique que le nom. Mais le pire est à venir ; en effet, ses résultats seront publiés (je cite) « en 2009, dans le cadre d’une recherche internationale sur les partages au sein du couple coordonnée par Agnès Martial (ethnologue, Chargée de Recherche au CNRS) ».

Je ne suis pas statisticien, et je le regrette, mais il me semble que nous sommes là face à une escroquerie intellectuelle qui de plus va avoir l’aval du CNRS. Voici les quelques réflexions, bien pauvres, que m’inspire cette lecture.

- Les statistiques peuvent être un élément de la décision politique. Dans ce cas par exemple, il pourrait s’agir d’un retour à la situation d’avant la garde alternée (garde confiée à la mère dans l’immense majorité des cas !). En cela elles jouent donc un rôle central.

- Comment peut-on cautionner une telle étude au point de la publier ?

- Mais surtout cela me conforte dans l’idée que nous n’intervenons pas assez dans la société. Nous devrions dénoncer systématiquement de telles utilisations des mathématiques et surtout des statistiques. Je n’ai rien contre l’idée de remettre en question la garde alternée (en fait si !), mais que cela se fasse sur des bases solides. Je suis sûr que mes collègues statisticiens sont présents dans ce type de débat sur la méthode mais de toute évidence il faut en faire plus. Qui doit agir : l’Académie, la SMF, des individus,...? Je n’ai pas la réponse pour l’instant. Toutefois, je compte faire suivre ce billet d’humeur (mauvaise) à madame Martial, à moins que mes collègues me disent que j’ai complètement tort.

J’ai deux amis divorcés qui pratiquent avec leur ex-compagne la garde alternée des enfants et cela avec succès. Ce peut être la base d’une nouvelle étude.

Il y a d’autres articles du Monde qui m’ont irrité. À suivre ...

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Pour citer cet article :

Gérard Besson — «Les mathématiques et la « vraie vie »» — Images des Mathématiques, CNRS, 2008

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  • Les mathématiques et la « vraie vie »

    le 4 janvier 2009 à 12:10, par Benoît Kloeckner

    Je crois que l’accusation formulée ici n’est pas vraiment justifiée.

    Je ne suis pas du tout spécialiste de sociologie, mais il me semble qu’on y pratique (au moins) deux types d’études : des études quantitatives, qui cherchent à mesurer l’ampleur d’un phénomène (et font appel pour cela aux statistiques), et les études qualitatives qui cherchent des pistes pour comprendre ces problèmes, à partir d’entretiens beaucoup plus détaillés mais nécessairement moins nombreux. Ces dernières ne prétendent pas être statistiquement significatives. On ne peut pas en déduire de « théorème » : elles n’ont pas nécessairement vocation à donner une réponse définitive à un problème, mais plutôt à nourrir une réflexion forcément complexe et subtile.

    L’article de madame Cadolle, qu’on peut trouver à cette adresse, est qualitatif et ne s’en cache pas.
    Il est alors un peu injuste de l’accuser de faire un mauvais usage des statistiques, puisqu’elle n’y fait pas appel.

    Après un très rapide survol il me semble d’ailleurs qu’elle y prend les précautions nécessaires dans l’interprétation de ses résultats. Par exemple, on y trouve la mise en garde suivante : « Notre échantillon n’est pas représentatif et trop étroit pour conclure sur la fréquence de telle ou telle situation : nous ne vérifions pas l’exactitude des faits que tel parent nous rapporte. La constitution de l’échantillon a plutôt cherché à diversifier les situations des enquêtés et à interroger (...) » Sa conclusion (paragraphe « Tenir compte de l’asymétrie ») me semble aussi raisonnablement mesurée.

    Pour conclure, je n’ai pas d’avis sur la pertinence de l’article de recherche incriminé, mais je ne crois pas qu’on puisse s’en faire un (positif ou négatif) d’après l’article du monde. Si l’on veut savoir sur quelles bases reposent précisément les idées proposées par madame Cadolle, une seule solution : lire son article !

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