Par un beau matin de printemps (2014).

Le 10 août 2009  - Ecrit par  Jean-Yves Briend Voir les commentaires (6)

Il est cinq heures et le réveil sonne. Je me lève en maugréant
pour allumer mon ordinateur : c’est l’heure à laquelle le tableau
de bord impactologique fait sa mise à jour quotidienne. La nouvelle
valeur de mes 4 indicateurs apparaît soudain sur mon écran : ouf, aucune
baisse. Mais pas de hausse non plus, pourtant hier mon 42e article
depuis janvier a été mis en ligne. Je vais encore avoir un coup
de fil de la présidence (mauvais pour le Bonus Qualité Publications de
mon labo, ça). Après avoir avalé un café additionné
d’un peu d’amphétamines que me procure mon fils, je me remets
à mon ordinateur pour taper mon prochain article. Avec quelques
années de pratique, j’ai enfin trouvé la bonne méthode de classement
de mes articles pour pouvoir en composer de nouveaux en quelques
clics et couper-coller. J’y rajoute quelques phrases issues
de l’Idée de la Semaine : l’an dernier notre présidence d’université
a souhaité améliorer la productivité scientifique de notre
communauté et a instauré le concept d’Idée de la Semaine (IS).
Il s’agissait tout simplement d’inciter les enseignants-chercheurs
(EC) a cultiver leur vivier créatif (VC) plus ardemment. Certains,
toujours les mêmes conservateurs patentés, ont râlé et tenté
de résister, mais après quelques modulations bien senties
(ah, quand le gros Poufloux s’est retrouvé avec 425 heures à faire
sur un semestre à l’Institut Polytechnique Inférieur (IPI) de Digne (D),
ce qu’on a pu rigoler avec les collègues, heu pardon, les concurrents !)
tout le monde a trouvé cette idée très bien. Surtout qu’avec l’indicateur
de Sharkozky permettant une évaluation simple et rigoureuse
de l’impact d’une idée, on a pu mettre en place ce qui
est maintenant une institution de nos laboratoires : le
couronnement de l’enseignant-chercheur du mois, dont la photo
trône fièrement sur le site ouaibe de l’université.

Ouh la, il est 7h, je file prendre le métro et arrive
a 7h45 à la faculté, juste à temps pour pointer avant la
fermeture des grilles. Les étuclients attendent leur
prestataire de service et ce matin je dois recevoir
un groupe en première année de biologie cérébrale. Je vais
leur enseigner la méthode à appliquer pour réussir
le premier exercice de maths de l’examen de passage en deuxième
année. Cet exercice a beau être plutôt facile, il faut le
répéter quelques centaines de fois pour être sûr que notre
taux de réussite atteigne les 93,141592% prévus par le contrat
d’objectif sans moyen (COsM) du second semestre 2014.

A 8h15, après une demi-heure les étudiants sont épuisés et
retournent travailler dans leurs emplois respectifs, tandis
que je gagne en courant le bureau commun des enseignants-chercheurs-
prestataires-de-service au 5e
étage du bâtiment central de notre Campus Universel en Ligne (CUL).
À 8h23 je pointe et accède à notre tout nouvel espace paysager,
où s’activent déjà 87 autres concurrents. Je fais un peu
de bruit pour les distraire, c’est toujours ça de gagné, et
envoie l’article que j’ai fini ce matin à la secrétaire
de notre laboratoire pour relecture. Je découvre à cette occasion
que nous en avons encore changé, ce n’est jamais que la 7e depuis
début septembre dernier, nous tenons un rythme qui respecte les normes
San-Remous (SR) en matière de renouvellement orienté qualité du personnel
soumis (PS). A 8h57 je m’attelle à la tâche qui va m’occuper jusqu’à
ce soir 19h34, à savoir mettre en page la décision budgétaire modificative
numéro 43bis qui va être discutée demain matin en conseil restreint.
Les dépenses et entrées sont désignées par des nombres à 7 chiffres,
mais j’ai obtenu par un ami concurrent la grille de correspondance
avec la nomenclature usuelle. Tiens, le président se paye une
nouvelle voiture de fonction ! Il faut dire qu’avec
ses nouvelles responsabilités en matière de veille d’opinion qui
lui sont tombées dessus l’an dernier lors de la Grande Révision
Bisanuelle de la loi LRU, on peut comprendre qu’il ait besoin
d’une Bentley blindée. Je ne vais pas non-plus me montrer mesquin
et jaloux comme les quelques ronchons modulés de mon unité.

A 12h50 je peux enfin prendre ma pause déjeuner. J’ai hâte de
me retrouver à la cafétéria, ou je vais pouvoir négocier un
bon prix d’une lettre à entête vierge du CNRS que j’ai retrouvée
hier soir en faisant du rangement chez moi. Curieusement, personne
ne regrette cet organisme d’un autre âge que l’on a prestement
enterré en 2009, mais les quelques artefacts qu’on en retrouve
voient leur côte grimper de jour en jour. C’est finalement Arnaud
Migugusse, un collègue bien en vue auprès de la présidence qui me
l’achète pour 18 euros. Il me glisse à l’occasion que je devrais
surveiller le téléphone dans les jours qui suivent. Ah, une promotion ?

À 13h12 je suis de nouveau dans mes chiffres comptables, quand à
14h13 le téléphone sonne. C’est le président Pom’n-Roll qui m’appelle
et à son ton, je comprends soudain qu’il ne sera pas question de
promotion. Il m’informe que mes derniers indicateurs biblio-pipométriques
sont insuffisamment bons et risquent d’entacher l’image d’excellence
si durement acquise par notre Pôle de Recherche et d’Enseignement Postérieur Appliqué (PREPA). Il m’annonce donc que je devrai avoir quitté les lieux
dans 4 minutes, afin qu’un concurrent plus compétitif me remplace, et
que je dois rejoindre l’unité de Prestataires Unifiés en Techniques Affiliatives
Internes Normales, à l’entrée du parking souterrain.

Quel coup dur ! Bah, de toute façon, je me console en réalisant
que je ne pourrai plus ce soir me payer mes médicaments anticancéreux.
D’ici deux mois, finis les soucis ! Dommage, je ne verrai pas ce qu’a donné
ma dernière IS. Mais au moins je serai définitivement compétitif.

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Pour citer cet article :

Jean-Yves Briend — «Par un beau matin de printemps (2014).» — Images des Mathématiques, CNRS, 2009

Commentaire sur l'article

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  • Par un beau matin de printemps (au Brésil ?) (2014).

    le 22 mars 2009 à 08:38, par Jean-Yves Briend

    Bonjour,
    la ressemblance est fortuite, dans le sens où je n’ai pas
    écrit ce billet avec « Brazil » en tête. Ce sont les
    responsables rédactionnels du site qui ont eu cette idée et
    m’ont proposé d’illustrer ce billet avec une image extraite
    du film de Terry Gilliam, proposition que j’ai acceptée d’emblée. Ça me donne envie de revoir ce film, tout ça !

    Répondre à ce message

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