Techniques astronomiques au service de la conquête de l’Algérie (1830-1907)

Pista verde El 14 mayo 2021  - Escrito por  Frédéric Soulu Ver los comentarios

En 1976, le géographe Yves Lacoste publie un manifeste pour secouer sa discipline et proclame La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre [1]. Les astronomes et leurs techniques se sont souvent trouvés engagés dans la conquête et la maîtrise des territoires aux côtés des géographes et des militaires.

En Europe, une alliance s’est créée au 17e siècle entre savants et dépositaires du pouvoir politique dans le but du contrôle du territoire. Selon Jérôme Lamy, elle caractérise même le régime régulatoire des sciences, cette « articulation entre les façons de gouverner et les manières de savoir qui les informent [2] », à l’époque moderne en France. Une thèse, très récemment soutenue, décrit finement les débuts de cette association en France autour de l’Observatoire de Paris [3]. Techniques et savoirs astronomiques, structuration institutionnelle du champ astronomique, circulation des savoirs et des hommes sont principalement organisés dans ce dessein jusqu’au début du 19e siècle, mêlant en particulier domaine civil et domaine militaire. Quelques cas historiques jalonnent déjà l’historiographie : fondation de l’Observatoire de Paris et Carte de France par les Cassini [4], entreprise de la mesure de la méridienne de France [5], observatoires de la Marine [6] pour donner quelques exemples. Je propose ici une étude de cas supplémentaire pour illustrer le régime régulatoire par la participation de quelques astronomes, de leurs techniques et savoirs, à l’occupation de l’Algérie.

Le coup de force du 14 juin 1830 avec le débarquement de près de 37 000 hommes sur les plages à l’ouest d’Alger fait suite à trois années de blocus de son port. Ces faits ont des origines multiples où relations internationales comme le déclin de l’empire Ottoman, la reconquête d’une gloire nationale pour les Français après la liquidation de l’empire napoléonien, les dettes pendantes de blé des révolutionnaires français envers la Régence d’Alger, et les raisons de politique nationale du régime monarchique de Charles X en difficulté s’entremêlent [7]. « Les évènements de 1830 étaient les résultats mal planifiés d’une accumulation accidentelle d’évènements indistincts [8]. » Ce n’était alors pas dans l’esprit des acteurs de ces faits le prélude d’une occupation projeté de 132 années qu’a connu l’Algérie, ni la première étape de l’Empire français en Afrique observé au début du 20e siècle. Cependant, à chacune des étapes de ces constructions politiques et spatiales, certains savants français furent de précieux auxiliaires.

Extraite de mon travail de thèse [9], cette étude chronologique puise principalement ses sources dans les fonds des archives nationales et dans ceux des archives d’outre-mer. Elle détaille deux jalons de l’occupation française en Afrique du Nord : l’installation des Français à Alger et sur plusieurs points de la côte dans la décennie 1830, puis, à partir de 1880, l’installation de points de contrôle plus au sud, dans l’immensité saharienne. A chacune de ces étapes, les astronomes ont été engagés aux côtés des militaires, quand ils n’en étaient pas eux mêmes.

La prise de la bande côtière

Le premier observatoire astronomique, explicitement désigné ainsi par les Français, à Alger est celui installé dans la basse ville arabo-berbère, à proximité du port et du rempart Nord. La maison cossue d’un officier ottoman a été saisie par les Français pour y installer leur brigade topographique. Sur le toit-terrasse de la demeure, une cabane en planche a été dressée et abrite un instrument d’astrométrie et de cartographie : le théodolite de 8 pouces de Gambey. Il est associé dans les observations à un chronomètre, deux sextants et leurs horizons artificiels à mercure.

Les forces françaises ont massivement débarqué au mois de juin 1830 sur les plages à proximité d’Alger. La ville est tombée au début du mois de juillet et l’observatoire est en fonctionnement à la fin du mois d’août. Pourquoi l’Armée, qui bataille aux portes d’Alger et dans les plaines de la Mitidja pendant cet été 1830, installe t’elle prioritairement un observatoire astronomique ?

Illustration 1 : Vue sur les faubourgs nord d’Alger depuis l’observatoire de zenkat Dar En-naas [10]

La réponse est donnée par le général Jean Jacques Germain Pelet (1777-1858), chef du Dépôt de la Guerre, service cartographique du Ministère de la Guerre [11]. Dans un échange avec le ministre de la Guerre, il précise :

Il est très important, en effet, de recueillir sur ce pays tous les documents soit pour le service de l’administration et la colonisation si elle doit être entreprise, soit pour faciliter le succès d’une nouvelle expédition, si par la suite des tems [sic] et des événements, la France devait y porter de nouveau ses armes [12].

Parmi ces documents évoqués par Pelet, le premier d’entre eux est la carte de la Régence d’Alger. La mission de la brigade topographique est d’en dresser rapidement un canevas géodésique puis de le compléter par des données topographiques, avec la contribution de tous les autres officiers de l’état-major. Le canevas géodésique, réseaux de points du terrain liés entre eux, par des visées angulaires, et précisément déterminés géographiquement est le véritable squelette de la carte. Il s’obtient en trois opérations. La première est la couverture de la zone cartographiée par un réseau de triangles dont les dimensions angulaires sont mesurées par des visées de point à point. La deuxième est la mesure d’une base unique liée au réseau de triangles qui permettra par des opérations trigonométriques de mesurer l’étendue de la chaîne de triangles. A Alger, au mois de juillet 1830, les officiers de la brigade topographique mesurent une base d’environ 5 kilomètres sur une plage proche de l’embouchure de la rivière Harrach. Enfin la troisième opération est la détermination astronomique d’un point fondamental qui ancre et oriente le réseau de triangles sur le globe terrestre. Dans le cas de la carte de la Régence, ce point fondamental est d’abord l’observatoire puis devient, dans le courant de l’année 1831, le phare d’Alger où la mesure est réalisée en collaboration avec une mission des services hydrographiques de la Marine [13]. Cette détermination comprend une mesure de latitude, de longitude et la détermination de l’azimut, la direction du nord géographique.

Ces différentes opérations sont confiées à un groupe d’hommes, ingénieurs-géographes, venus du Dépôt de la Guerre, où ils étaient attachés à la fabrique de la carte de France, et affectés au coup de force sur Alger : le bureau topographique de l’Armée d’Afrique. Le commandement est assuré par le capitaine Charles Marie Filhon (1790-1857). Trois lieutenants ingénieurs-géographes, polytechniciens comme leur chef, et douze lieutenants aides-majors composent ce groupe [14].

Leurs savoirs et techniques, développés au Dépôt de la Guerre, ont été acquis lors de leur formation à l’École polytechnique et à l’école d’application des ingénieurs géographes. Cette école, créée en 1809, a été conçue pour améliorer la formation mathématique des impétrants par rapport à la formation de terrain que recevaient jusque-là leurs prédécesseurs [15]. Deux années y étaient consacrées à l’étude théorique et pratique de la géodésie et de la topographie, et pendant quatre mois chaque année, les élèves opéraient sur le terrain, sous la conduite des professeurs [16]. Les cours suivis par les élèves étaient contenus dans le Traité de géodésie de Louis Puissant (1769-1843), en deux volumes, un par année de cours. L’astronomie est particulièrement présente dans le tome II [17] qui contient un grand nombre d’exercices pratiques. L’élève y apprend en trois livres les techniques mathématiques nécessaires au calcul des positions des étoiles sur la base des données de la Connaissance des temps, les principales constellations, l’usage des instruments astronomiques optiques et de la pendule pour déterminer sa position en latitude et longitude. L’ouvrage s’achève par des « questions de haute géodésie » liées à la forme de la terre, à la trigonométrie sphérique, et à la détermination de l’altitude avec un baromètre. Ces cours étaient complétés par des observations nocturnes d’astronomie. La formation imaginée par Puissant était construite en vis-à-vis des pratiques des astronomes de l’Observatoire de Paris. On trouve dans son cours des références à ces pratiques et les comportements que doivent adopter les ingénieurs-géographes par rapport à elles. Ainsi Puissant regrette que les astronomes n’aient pas adopté la décimalisation de l’angle et de l’heure [18], ne tiennent pas compte des variations de la réfraction au cours de la journée dans la détermination du midi [19], utilisent des instruments dispendieux là où les géodésiens se servent du cercle répétiteur [20]. L’ingénieur-géographe est, dans son usage des techniques astronomiques, un technicien sourcilleux mais capable de s’adapter à un terrain difficile.

Le choc est d’ailleurs brutal pour les jeunes officiers comme en témoignent ces quelques lignes de Filhon à Pelet :

Je vais à l’instant même envoyer chercher mon Théodolite que j’ai laissé heureusement à bord du Breslaw et commencer la triangulation de la ville d’Alger et de ses environs, en gardant près de moi M. Olivier, comme adjoint. Pendant ce temps-là, Mrs Levret et Rozet vont lever l’enceinte inextricable de la ville. Je ne puis pas assez vous dire, mon Général, combien ce double travail ressemble peu à celui qu’offre la Carte de France ! Ici tout est hérissé de difficultés… Si l’on s’écarte un tant soit peu, on est sûr d’être tué ; et il s’accumule tant de malpropretés dans l’intérieur de la ville, comme au dehors, que nous aurons infailliblement la peste d’ici au mois d’août [21].

Les relevés, mesures, plans et cartes sont diffusés auprès de l’état-major à Alger et régulièrement envoyés au Dépôt de la Guerre à Paris, où ils servent à la fabrication de cartes, après un passage en quarantaine [22].

Dès le moment inaugural de ce qui devient au cours des années une occupation coloniale française, les savoirs et techniques astronomiques sont dans les mains des ingénieurs-géographes des outils au service du contrôle de nouveaux territoires.

La prise du Sahara

Plusieurs observatoires astronomiques se succèdent à Alger au 19e siècle [23]. Après une période de gestion locale d’un tel équipement par les services du Gouvernement général de l’Algérie entre 1860 et 1874, le ministère de l’Instruction publique le récupère sous sa responsabilité administrative dans le contexte de la réorganisation nationale de l’astronomie [24]. Cette reprise en main s’accompagne de la redéfinition du projet scientifique de l’observatoire d’Alger et de la création d’un nouvel espace pour l’héberger sur les hauteurs de la ville : l’observatoire de la Bouzaréah.

Ce nouveau lieu et ses hommes servent de levier pour aider à la convergence et la fusion spatiale de deux projets coloniaux nés dans les années 1860. Le premier de ces projets est la volonté de drainer le commerce transsaharien vers l’Algérie et s’assurer la maîtrise de l’intérieur du Sahara. Le second consiste à l’extension orientale vers le Niger des possessions coloniales sénégalaises selon le plan défini par le gouverneur général du Sénégal Louis Faidherbe (1818-1889). La conduite de ces deux intentions est pilotée par le ministère de la Marine à Paris. Aucun plan pré-établi ne semble guider cette fusion et « la constitution de cet énorme bloc tient lieu de projet impérial ; ce qui laisse libre cours aux initiatives désordonnées des officiers des troupes coloniales qui débordent régulièrement leurs instructions [25] ». Les techniques astronomiques sont nécessaires à l’avancée des Français dans le désert, vaste mer de sable où les Européens ont les étoiles pour rares repères.

Académie des inscriptions et belles lettres, commission des voyages de l’Instruction publique, Bureau des longitudes, Société de géographie de Paris sont quelques-uns des groupes savants qui, à Paris, œuvrent dans le sens du projet colonial. Les travaux de Guy Boistel sur l’observatoire de Montsouris [26], et mes propres travaux [27]
, ont souligné le rôle de formation et de prescription de normes dans le domaine du voyage à visée géographique, endossé par les membres du Bureau des longitudes dans le dernier quart du 19e siècle. Ses membres s’impliquent par exemple pour le projet de chemin de fer transsaharien. Ils s’assurent en particulier de la préparation technique des missionnaires en 1879 et 1880 [28].

Deux nouveaux acteurs de l’astronomie française sont envoyés en Algérie en appui de la conquête saharienne. Nommés par le ministre de l’Instruction publique le 6 août 1880, ils débarquent à Alger en septembre. Ils viennent directement de l’observatoire de la Marine et du Bureau des longitudes de Montsouris : le timonier Charlemagne Rambaud (1857-1955) et Jean Charles Trépied (1845-1907). Alors observateur bénévole depuis deux années à Montsouris, Trépied y est titularisé le 14 avril 1877. Il est, en même temps, élu membre adjoint du Bureau des longitudes pour ses qualités de géodésien, à la fois mathématicien et observateur de terrain.

La première publication de Trépied et Rambaud à Alger figure dans les Comptes rendus hebdomadaires des séances de l’Académie des sciences [29]
. Rapportées par Mouchez, les observations ont été effectuées d’octobre à décembre 1880. Ce sont des mesures d’astrométrie effectuées à la lunette méridienne de l’observatoire et destinées à corriger les tables du mouvement lunaire « dans le but de fournir aux voyageurs, aux hydrographes et aux marins les corrections de longitude qu’ils sont obligés de demander aux établissements fixes [30] ». Ces travaux astrométriques réalisés par Trépied font partie d’un vaste programme destiné à produire des catalogues d’étoiles de culmination lunaire. En effet, le recours aux culminations lunaires depuis le milieu du 19e siècle est très sensible, dans ses résultats, à la qualité de la détermination de l’heure du passage de la Lune au méridien. Pour améliorer la précision, Mouchez et Loewy proposent de recourir à des étoiles particulières, dites pour cela « de culmination lunaire ». Observées comme étoiles de référence pour régler le chronomètre, peu de temps avant le passage de la Lune, et situées à peu près à la même hauteur au-dessus de l’horizon, elles permettent tout à la fois de négliger les erreurs instrumentales de la lunette – puisqu’elles sont observées dans les mêmes conditions - et de déterminer l’heure locale peu de temps avant l’observation du passage de la lune – et donc de négliger la marche ou dérive du chronomètre. Loewy publie en 1877 dans les Annales de l’Observatoire du Bureau des Longitudes un premier catalogue d’étoiles de culmination lunaire avec leurs positions pour 1876, 1886 et 1896 [31]. Ces travaux sont au fondement même de l’Observatoire de Montsouris [32]. En 1881, les observatoires d’Alger et de Lyon [33] participent à cet effort de cartographie céleste de la bande zodiacale dans laquelle se déplace la Lune. Trépied travaille aussi à produire de nouvelles méthodes et de nouveaux outils adaptés au terrain saharien. Il publie en 1905 une méthode pour se repérer avec les occultations d’étoiles par la Lune [34]. Il en expose l’objectif dans l’introduction :

Parmi les procédés que les théories astronomiques fournissent aux marins et aux géographes explorateurs pour déterminer la longitude d’un lieu, il n’en est pas de plus direct, de plus exact et d’une application plus facile que celui qui consiste à observer l’heure locale de la disparition ou de la réapparition d’une étoile connue à l’un des bords de la Lune. (…) La solution pratique de ce dernier problème [déterminer la longitude du lieu] intéresse à la fois les astronomes et les explorateurs. L’ouvrage que nous leur présentons a pour but de faciliter ce travail de préparation ; nous pensons que l’emploi de nos Tables ou de nos Cartes réduit ce travail au maximum possible de simplicité et de brièveté [35].

L’ouvrage commence par un exposé théorique dont les exemples de calculs sont tirés du terrain algérien.

Une deuxième fonction des observations réalisées à la lunette méridienne à Alger est celle de la fabrication d’une heure de précision qui permette aux voyageurs de vérifier leurs chronomètres avant d’entrer dans les étendues sahariennes. Ces mesures font connaître finement la marche des chronomètres, c’est-à-dire à quelle vitesse ils se décalent de l’heure « juste ». La connaissance de cet élément réduit l’imprécision des mesures de longitude effectuées avec ces outils. Les premiers voyageurs reçus par Trépied en novembre 1880 furent les membres de la mission du colonel Paul Flatters (1832-1881) consacrée à l’étude du chemin de fer transsaharien [36]. L’année suivante, Trépied se flatte d’avoir reçu « 14 chronomètres, qui ont été étudiés et remis à leurs propriétaires avec un bulletin de marche [37] », dans son service organisé pour la Marine. En 1899, la mission Flamand qui se rend au Tidikelt [38], dans le Sahara, fait étudier ses chronomètres à l’observatoire [39].

Ce même service de l’heure envoie, à la demande, par voie télégraphique, l’heure d’Alger dans différentes villes du sud algérien. L’observatoire d’Alger épaule les missions, de celle de Flatters en 1880 à celle de Gautier en 1904. Ainsi, après son passage à Alger, le groupe dirigé par le lieutenant-colonel Flatters rejoint les dernières villes du sud algérien desservies par le fil télégraphique. Du 12 au 16 novembre 1880, des comparaisons des chronomètres avec les horloges de l’observatoire sont faites à nouveau depuis Laghouat, par télégraphe [40]. L’ingénieur Béringer écrit alors à M. Fourné, directeur de la construction des chemins de fer au Ministère des Travaux Publics :

Jusqu’à présent tout va bien. Le Directeur de l’Observatoire d’Alger, M Trépied, a eu l’obligeance de nous envoyer l’heure à Laghouat, grâce aux facilités que nous a données, à cet effet, le Directeur des postes et télégraphes de l’Algérie. M Trépied a déjà la clientèle des marins anglais qui lui apportent leurs chronomètres [41].

En 1904, « des échanges de signaux télégraphiques avec les stations de Biskra, Tuggurt, Ouargla, Beni-Ounif ont eu lieu dans le but de régler les chronomètres de deux explorateurs, M. Villatte attaché à l’Observatoire et M. Gautier, Professeur à l’École des Lettres d’Alger [42]
».

L’année suivante, un programme ambitieux mobilise les soirées des astronomes de l’observatoire d’Alger. Ils déterminent avec les militaires, par le biais du télégraphe, les positions géographiques d’un certain nombre de villes récemment occupées de « l’Extrême-Sud algérien » : Béni-Ounif, Colomb-Béchar (aujourd’hui Béchar), Taghirt, Timimoun, Beni-Abbès. Enfin, en 1907, l’envoi télégraphique des signaux horaires a été fait « à M. le Capitaine Niéger, en mission à Géryville et à Timimoun [43] ». L’arrivée de la T.S.F. au tournant de la Première guerre mondiale modifie sensiblement la chaîne opératoire.

Illustration 2 : Mission saharienne Foureau-Lamy, 1898-1900 [44]

La troisième fonction assurée par le personnel de l’observatoire d’Alger au service de la conquête du désert est le traitement des observations réalisées par les expéditionnaires, civils ou militaires. Ainsi en 1902, le service des calculs de l’observatoire d’Alger, composé alors de 6 personnes dont Trépied, traite « les observations astronomiques faites par le Commandant Deleuze dans les régions du Touat et du Tidikelt [45] ». L’année suivante, le service effectue « les calculs nécessaires pour fixer les positions de 11 points de la région du Gourara, du Touat, et du Tidikelt à l’aide des observations faites par M Gautier, Professeur à l’École des Lettres d’Alger [46] ». En 1906, Trépied et Noël Villatte (1872-1931), un autre transfert plus tardif de l’observatoire de Montsouris, calculent et discutent « les observations astronomiques faites par le lieutenant Niéger, au cours d’un voyage d’exploration, dirigé par M le Colonel Laperrine dans l’intérieur du Sahara, du Touat, à Inzize, à l’Adrar, à Taodeni [47]
».

Enfin, la dernière fonction que remplissent les astronomes de l’observatoire d’Alger, dans cette période de gains territoriaux sahariens et sahéliens par les Français, est la formation aux techniques de mesure de la position géographique. Trépied est affecté à la nouvelle École des Sciences dès son arrivée. Il accueille des étudiants à la Bouzaréah dans les années qui suivent, pour une formation à l’astronomie pratique, suivant le modèle de Montsouris. L’enseignement de Charles Trépied est développé dans une direction très appliquée, comme l’y engagent les termes du décret du 5 juin 1880 de création de l’établissement d’enseignement supérieur algérois. Si la mécanique céleste fait partie des développements du cours, les techniques astronomiques de l’exploration terrestre sont aussi au cœur de la formation. Par exemple, l’observatoire est doté en 1907 d’un astrolabe à prisme, nec plus ultra de l’instrumentation d’astronomie de campagne développé par les membres du Bureau des longitudes, « pour l’instruction pratique des explorateurs et des étudiants de l’École des Sciences [48]
». Astrolabe à prisme et T.S.F. révolutionnent les pratiques de géolocalisation au tournant de la Première guerre mondiale et rendent l’observatoire d’Alger moins indispensable sur ce terrain.

Illustration 3 : Astrolabe à prisme «petit modèle» Jobin (Coll. IGN). Crédits : F. Soulu.

Circulation, adaptation, innovation

À travers l’observation du travail astronomique réalisé sur le territoire algérien par les Français, à l’échelle des pratiques du terrain, la description des circulations des techniques, des savoirs, des outils et des hommes s’affine. Forgés à l’Observatoire, passés par des lieux intermédiaires de diffusion et d’adaptation comme l’École polytechnique ou l’observatoire de Montsouris, circulant vers l’Algérie avec les acteurs, savoirs et techniques sont encore modifiés pour s’adapter au terrain. De nouveaux outils émergent des conditions rencontrées localement et sont négociés entre acteurs du terrain, astronomes de l’Observatoire et fabricants ou imprimeurs. Les lourds quarts-de-cercle et lunettes méridiennes des observatoires sont remplacés par des théodolites, des lunettes méridiennes portables puis par les astrolabes à prisme géodésiques. D’autres familles d’outils sont aussi modifiées par ces conquêtes coloniales ; les tables, abaques et éphémérides doivent faciliter le travail astronomique sur le terrain. Boistel l’a illustré pour la Connaissance des temps, ouvrage phare du Bureau des longitudes [49].

À Alger, les acteurs de l’observatoire de la Bouzareah, héritiers de la tradition astrométrique, de ses techniques et de ses instruments, orientent leurs travaux vers le grand projet international de la Carte du Ciel puis vers la découverte et le suivi des astéroïdes. Ils sont peu à peu assujettis à l’École des Sciences qui devient Université d’Alger au début du 20e siècle. En 1962, la nation algérienne fait siens ces outils, un temps gérés en coopération avec son ancien colonisateur puis avec les pays du bloc de l’Est. L’observatoire est aujourd’hui un établissement du Ministère de l’Intérieur de la République algérienne démocratique et populaire.

Les astronomes contemporains, français, algériens ou d’autres pays, ont hérité de ces accords entre domaine politique et domaine scientifique pour la conquête de territoires. En sont-ils aujourd’hui totalement affranchis ou participent-ils encore, par leurs savoirs et leurs techniques, à l’information de la décision politique et à la conquête de nouveaux territoires ?

Post-scriptum :

Je remercie mes différents relecteurs pour leur bienveillante attention et leurs stimulantes propositions : Laurent Rollet, Thomas Morel, Thomas Sauvaget, Ahmed Mouradi et Karim Slimani.

Article édité par Laurent Rollet

Notas

[1Lacoste Yves, La géographie, ça sert, d’abord, à faire la guerre, Paris, Maspero, 1976, 187p.

[2Lamy Jérôme, Faire de la sociologie historique des sciences et techniques, Paris, Hermann, 2018, (coll. « Cahiers d’histoire et de philosophie des sciences », p.223.

[3Deias Dalia, Inventer l’Observatoire : sciences & politique sous Giovanni Domenico Cassini (1625-1712) , Thèse de doctorat, EHESS, 2020. Lien

[4Pelletier Monique, Les cartes des Cassini. La science au service de l’État et des provinces, Paris, Éditions du CTHS, 2002, 338p.

[5Alder Ken, Mesurer le monde. L’incroyable histoire de l’invention du mètre, Paris, Flammarion, 2005, 469p. (2002 ed. Orig.) ; Schiavon Martina, 2010, « Geodesy and Mapmaking in France and Algeria – Between Army Officers and Observatory Scientits », dans Aubin David, Bigg Charlotte, Sibum Otto (eds), The Heavens on the Earth, Durham and London, Duke University Press, p.199-224 ; Schiavon Martina, Itinéraires de la précision. Géodésiens, artilleurs, savants et fabricants d’instruments de précision en France, 1870 – 1930, Nancy, Presses Universitaires de Nancy – Editions universitaires de Lorraine, (coll. « Histoires de géométries »), 2014, 775p.

[6Sauzereau Olivier, Des observatoires de la Marine à un service chronométrique national : le cas français XVIIIe-XIXe siècles, Thèse de doctorat sous la direction de Jacques Gapaillard, Université de Nantes, 2012 ; Boistel Guy, L’observatoire de la Marine et du Bureau des longitudes au parc Montsouris. Une école pratique d’astronomie au service des marins et des explorateurs, 1875-1914, Paris, Editions Edite et IMCCE, 2010.

[7Peyroulou Jean-Pierre, Siari Tengour Ouanassa, Thénault Sylvie, « 1830 – 1880 : la conquête coloniale et la résistance des Algériens », dans Bouchène Abderrahmane, Peyroulou Jean-Pierre, Siari Tengour Ouanassa, Thénault Sylvie (éds.), Histoire de l’Algérie à la période coloniale, Paris et Alger, La Découverte et Barzakh, p.19-44.

[8McDougall James, A History of Algeria, Cambridge, Cambridge University Press, 2017, p.50 (traduction de l’auteur).

[9Soulu Frédéric, Développement de l’astronomie française en Algérie (1830-1938) : astronomie de province ou astronomie coloniale ? , Thèse de doctorat, Université de Nantes, 2016. Lien

[10Source : Rozet Claude-Antoine, 1833, Voyage dans la Régence d’Alger ou description du pays occupé par l’armée française en Afrique - Atlas, Paris, Arthus Bertrand, 16pl. ; crédits : BNF).

[11Bret Patrice, 1991, « Le Dépôt général de la Guerre et la formation scientifique des ingénieurs-géographes militaires en France (1789-1830) », Annals of Science, 48, p.113-157.

[12Archives du SHD : GR1H6, Chemise 1, LAS du 31 janvier 1831 du Lieutenant Général Pelet, Directeur du Dépôt de la Guerre, au Maréchal Ministre de la Guerre « Rapport : On propose à Monsieur le Maréchal la nomination de 3 officiers Ingénieurs Géographes à attacher à l’expédition d’Alger (...) ».

[13Voir à ce sujet Bru Bernard, 2019, « Auguste Bravais : des mathématiques polytechniciennes pour cartographier les côtes algériennes, 1832-1838 », Bulletin de la Sabix, vol. 64, p. 45-62. Lien.

[14Archives du SHD : GR1H6, Chemise 1, LAS du 31 janvier 1831 du Lieutenant Général Pelet, Directeur du Dépôt de la Guerre, au Maréchal Ministre de la Guerre « Rapport : On propose à Monsieur le Maréchal la nomination de 3 officiers Ingénieurs Géographes à attacher à l’expédition d’Alger (...) ».

[15L’école impériale d’application, qui devient d’École d’application du Corps royal des ingénieurs géographes sous la Restauration, est placée sous la direction de Louis Puissant (1769-1843). Elle accompagne la réforme du statut des ingénieurs géographes de 1809, par lequel ils redeviennent un corps militaire. Une École des géographes avait fait office d’école d’application pour quelques polytechniciens de la Révolution française entre 1797 et 1803. La plupart des recrues du Dépôt de la Guerre étaient cependant formées en interne. Pour plus de détails, se référer à Pansini Valeria, L’œil du topographe et la science de la guerre. Travail scientifique et perception militaire (1760-1820) , Thèse de doctorat sous la direction de M. Jacques Revel, soutenue le 29 novembre 2002 à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales, Paris, 2002. Lien) et à l’article de Bret P., 1991, « Le Dépôt général ... », art. cit.

[16Berthaut Jean-Auguste, La Carte de France 1750-1898. Étude historique. Tome I, Paris, Imprimerie du Service géographie, 1898, p.83.

[17Puissant Louis, Traité de géodésie ou exposition des méthodes trigonométriques et astronomiques, applicables soit à la mesure de la Terre, soit à la confection des canevas des cartes et des plans topographiques, Tome second, Paris, Mme Veuve Courcier, 1819, 360p. (2e éd.).

[18Puissant L., 1819, Traité…, op. cit., p.1.

[19Puissant L., 1819, Traité…, op. cit., p.104.

[20Puissant L., 1819, Traité…, op. cit., p.124.

[21Archives du SHD : GR3M541, Chemise « Alger. Le Commandant Filhon », LAS de Filhon au directeur du dépôt de la Guerre (n°519 21 juillet), Alger, 9 juillet 1830 : « Mon Général, J’ai eu l’honneur de vous envoyer (...) ».

[22Sur la construction de la carte de l’Algérie à l’époque coloniale : Blais Hélène, Mirages de la carte. L’invention de l’Algérie coloniale, Paris, Fayard, 2014, 347p.

[23Soulu Frédéric, 2018, « Observatoires français dans l’Algérie coloniale : forme et spatialité », Cahiers François Viète, série III, 4, p. 3-32.

[24La Noë Jérôme (de), Soubiran Caroline (eds), La (re)fondation des observatoires astronomiques sous la IIIe République. Histoires contextuelles et perspectives actuelles, Pessac, Presses Universitaires de Bordeaux, 2011, 489p.

[25Sibeud Emmanuelle, 2002, Une science impériale pour l’Afrique ? La construction des savoirs africanistes en France 1878-1930, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, p.22.

[26Boistel G., 2010, L’observatoire…, op. cit.

[27Soulu Frédéric, « Sextant ou théodolite : les injonctions du Bureau des longitudes aux voyageurs. », in Rollet Laurent, Schiavon Martina, Le Bureau des longitudes au prisme de ses procès-verbaux (1795-1932) , Nancy, Presses Universitaires de Nancy-EDULOR, à paraître.

[28Voir par exemple le procès-verbal de la séance du 24 décembre 1879 : “Séance du 24 Xbre 1879”, 1879-12-24, Les procès-verbaux du Bureau des longitudes, consulté le 10 décembre 2020. Lien.

[29Trépied Charles, 1881, « M. Ch. Trépied adresse, par l’entremise de M. Mouchez… », Comptes rendus hebdomadaires des séances de l’Académie des sciences, tXCII, p.504-506. Le manuscrit de ces observations et la lettre qui les accompagnait ne figurent pas dans la pochette de séance académique conservée aux archives de cette institution.

[30Trépied C., 1881, « M. Ch. Trépied… », art. cit., p.504.

[31Loewy Maurice, 1877, « Détermination des ascensions droites des étoiles de culmination lunaire et de longitude », Annales de l’observatoire du Bureau des longitudes, vol.1, p.B1-B94.

[32Boistel G., 2010, L’Observatoire…, op. cit., p.121.

[33A Lyon, François Gonnessiat au service méridien, sous la direction de Charles André, est l’auteur de ces mesures. Pécontal Emmanuel, 2011, « Polar motion measurement at the Observatory de Lyon in the late nineteenth century », Studies in History and Philosophy of Science, n°42, p.99.

[34Trépied Charles, Observatoire d’Alger. Tables et cartes d’occultations, théorie et applications, Paris, Gauthier-Villars, 1905, LXXIX-50p.

[35Trépied C., 1905, Observatoire…, op. cit., p.II.

[36Le projet de chemin de fer transsaharien est un vieux projet saint-simonien. À la suite des explorations sahariennes de Mac Carthy et de Duveyrier, l’ingénieur Duponchel propose en 1878 un projet ferroviaire de jonction entre l’Algérie et le Soudan français, actuels Mali et Niger. Trois missions de reconnaissance sont ordonnées par le ministre des travaux publics Charles de Freycinet, entre 1879 et 1881. Composés d’ingénieurs, de scientifiques, de militaires, de soldats et guides indigènes, ces missions s’achèvent par le massacre de 73 des 93 membres de la mission Flatters en février 1881 dans le désert. Cet évènement marque l’arrêt de la progression des militaires français dans le Sahara pour une vingtaine d’années. Côte Marc, 2012, « La conquête du Sahara algérien », dans Bouchène Abderrahmane, Peyroulou Jean-Pierre, Siari Tengour Ouanassa, Thenault Sylvie (eds), 2012, Histoire de l’Algérie à la période coloniale, Paris et Alger, La Découverte et Barzakh, p.265-269.

[37LAS de Trépied au ministre de l’Instruction publique « Rapport sur la situation et les travaux de l’Observatoire d’Alger pendant l’année 1881 ». Alger, s.d. [fin février 1882]. AN F17/3753.

[38Flamand G.-B.-M., 1900, « Une mission d’exploration scientifique au Tidikelt : aperçu général sur les régions traversées », Annales de Géographie, A9, n°45 (15 mai 1900), p.233-242.

[39Rapport de la commission de visite annuelle d’inspection de l’observatoire d’Alger au ministre de l’Instruction publique. Alger, s.d. [mars 1900]. AN F17/13582.

[40Ministère des travaux publics, Documents relatifs à la mission dirigée au sud de l’Algérie par le Lieutenant-colonel Flatters. Journal de route, rapports des membres de la mission, correspondance, Paris, Imprimerie nationale, 1884, p.344-345.

[41Ministère des travaux publics, 1884, Documents…, op. cit., p.425.

[42Rapport de la commission de visite annuelle d’inspection de l’observatoire d’Alger au ministre de l’Instruction publique. Alger, 22 mai 1905. AN F17/13582.

[43Rapport de la commission de visite d’inspection annuelle au ministre de l’Instruction publique. Alger, le 10 mars 1908. AN F17/13582.

[44Cahier de comparaison des montres (extrait avec mention des comparaisons avec l’observatoire d’Alger-Bouzareah). Crédits : Société de Géographie/BNF.

[45Rapport de la commission de visite d’inspection annuelle au ministre de l’Instruction publique. Alger, le 18 mars 1903. AN F17/13582.

[46Rapport de la commission de visite d’inspection annuelle au ministre de l’Instruction publique. Alger, le 22 mars 1904. AN F17/13582.

[47Rapport de la commission de visite d’inspection annuelle au ministre de l’Instruction publique. Alger, le 25 février 1907. AN F17/13582.

[48Rapport de la commission de visite annuelle d’inspection de l’observatoire d’Alger au ministre de l’Instruction publique. Alger, le 10 mars 1908. AN F17/13582.

[49Boistel Guy, « Pour la Gloire de M. de La Lande » – Une histoire matérielle, scientifique et institutionnelle d’un almanach astronomique et nautique, 1679-1920, Paris, CTHS, à paraître. Voir en particulier le chapitre 8.

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Para citar este artículo:

Frédéric Soulu — «Techniques astronomiques au service de la conquête de l’Algérie (1830-1907)» — Images des Mathématiques, CNRS, 2021

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