18 décembre 2015

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  • La fabrique de l’étudiant oubliant. Se servir des paysages émotionnels

    le 31 décembre 2015 à 10:50, par Denis Chadebec

    J’en conclus donc que nous ne gardons que la trace des produits finis […] et qu’il devient alors difficile de redescendre à un niveau inférieur pour se mettre à la portée de l’apprenant.
    L’augmentation progressive de la densité de prérequis en mathématiques chez les élèves (et cette sorte de paralysie psychologique croissante qui en résulte dans l’exercice de mon métier de professeur de physique), combinée à la densification croissante des items obligatoires imposée par les programmes m’ont amené à créer, d’abord pour mon usage personnel et ensuite pour accélérer la guérison des élèves en difficulté lors des soutiens scolaires en ville toute une progression en géométrie et en algèbre. Cela s’est fait bout par bout dans un certain désordre logique, au fur et à mesure des besoins professionnels.

    Le fil conducteur de cette activité est la notion de paysage intellectuel. Elle émergea en observant les réactions des élèves de mes classes de seconde quand je leur présentais sous forme de carte heuristique la loi d’attraction universelle de Newton. La carte était tracée à part sur un deuxième tableau au fur et à mesure que je parlais des résultats de Tycho Brahé, de la troisième loi de Kepler, de l’accélération du mouvement circulaire uniforme (de manière empirique car bien entendu ces élèves ignoraient la dérivée temporelle), la généralisation de la pesanteur en loi d’attraction universelle et de la déduction finale de la formule de Newton.
    Les élèves avaient pour la première fois pris conscience de la beauté d’une théorie physique ressentie en « regardant » un vaste paysage de savoirs coordonnés. Un sentiment que moi-même j’ai ressenti en terminale scientifique (la « mathématiques élementaires ») en 1965.

    La mise à la portée des apprenants de ce qu’on sait est un savoir-faire qui fut le plus beau cadeau que des élèves en difficulté m’aient offert. En effet, certains d’entre eux avaient osé revendiquer un savoir : ils ont réclamé que je leur dise comment les chimistes ont su que les atomes sont comme je les décrivais (un petit noyau entouré d’électrons répartis en couches et obéissant aux lois du duet et de l’octet pour donner des liaisons chimiques). C’était en lycée professionnel, à une époque où on les appelait « collèges d’enseignement technique » avec une majorité de gosses arrivés là par rejet des études scientifiques suite à leurs échecs scolaires antérieurs. Il faut dire qu’il y eut un « avant » et un « après » cet évènement qui arriva juste à point parce que l’exercice du métier avec eux me devenait tellement pénible que j’étais sur le point de démissionner. Avant une majorité « décrochait », après une majorité « raccrochait » parce que, tournant le dos aux recommandations pédagogiques de mes conseillers successifs (professeurs d’ E.N.N.A – école normale nationale d’apprentissage –inspecteurs, collègues) j’avais tenté de donner satisfaction à leur demande.

    Et je dis cela sans juger personne car si les choses se font mal, c’est parce que tout le monde est pris dans une ambiance mauvaise de travail.

    Une telle demande de connaissances de la part d’élèves est d’ailleurs très rare. Celle que je viens de présenter avait suivi une belle suite d’engueulades lors d’une des pires séances de cours et travaux pratiques combinés après une dizaine d’années de carrière et, le reste de celle-ci, tant en lycée professionnel qu’en lycée général, je peux compter ce genre de demande sur les doigts de la main.
    Les paysages culturels et les paysages émotionnels sont logiquement et physiologiquement enchevêtrés. Telle est la conclusion à laquelle j’étais arrivé quand j’ai lu dans la littérature des neurosciences le rôle essentiel des émotions dans les apprentissages de toute nature (de la marche, du langage, des mathématiques …) qu’on obtient toujours en se mettant à la portée de l’apprenant.
    Denis Chadebec

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